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chez les étrangers^ plus enthousiasmés de son esprit que ses compatriotes. On se rappelle (1) qu'elle fit, il y a quelques années^ un voyage en Pologne ; qu'elle eut l'honneur de voir plusieurs souverains dans cette tournée^ et surtout d'être admise à une audience particulière de l'Impératrice-Reine. Cette Majesté, dans son intimité avec elle, lui fit voir son oratoire garni de trèsbeaux tableaux. Madame Geoffrin y remarqua une place vide. Depuis son retour en France, ayant acquis une très-belle Vierge de Carlo Maratto, elle a demandé à Tlmpératrice-Reine la faveur de lui permettre d'envoyer ce morceau fameux à Sa Majesté Impériale, s'imaginant qu'il figurerait très-bien dans l'endroit en question. Cette souveraine a accepté le présent, et a envoyé à madame Geoffrin un service très-magnifique en porcelaine.
16. — Les vers à madame la Dauphine sont du sieur Moreau, ci-devant avocat des finances, ensuite conseiller en la Cour des Aides et Finances de Provence, et aujourd'hui bibliothécaire de madame la Dauphine. U est auteur de VObservcUeur hollandais, ouvrage périodique composé en France, pendant la dernière guerre, par ordre du Gouvernement et sous ses auspices.
— Le marquis du Terrail, fils de Durey de Sauroy, trésorier de l'extraordinaire des guerres, et qui, par des arrangements de famille, avait pris le nom distingué de sa mère, issue du chevalier Bayard, est mort ces jours derniers. C'était un homme qui avait des prétentions à l'esprit. Il avait composé quelques pièces dramatiques, qu'il avait eu la prudence de garder dans son portefeuille, mais qu'il faisait jouer sur son magnifique théâtre d'Épinay. U passait, d'ailleursj pour avoir un goût très-antiphysique (2). Il avait cependant épousé depuis quelques années une jeune demoiselle d'Uzès, mais dont il n'avait point d'enfants ; en sorte que sa succession, très-opulente, retourne à M. de Cossé^ son neveu par sa mère, sœur de M. du Terrail.
17.— On ne cesse déparier du fatal événement de la nuit du 30 au 31 mai dernier, et l'on attend avec impatience la rentrée du Parlement pour voir comment cette Cour traitera la chose. On cite, à cette occasion, un exemple de la même espèce, mais bien inférieur pour la quantité des morts, arrivé sous Louis XI, par
(t) Voy. 4 mai et 4 juillet 1766.
W Voy. i8 janTier 1764.
lequel on voit que le préfôt des march«id$ de ce temps-là fut très-séTèrement puni. Les défenseurs de celui-ci rejettent la faute sur son peu de génie; et^ pour donner une idée de sa force, on rappelle la plaisanterie que dit M. d'Argenson à M. Bignon, lorsqu'il fut nommé bibliothécaire du roi : « Mon neveu^ voilà une belle occasion pour apprendre à lire. » C'est à la même cause quUls imputent sa fausse démarche, d'avoir été le lendemain à l'Opéra, sous prétexte de se' justifier vis-à-vis du public et de démentir les faux bruits qui couraient à cette occasion.
— Des gens malins ont trouvé une anagramme sur le nom de M. Bignon^ bien méchante et malheureusement trop juste.
Jérôme Armand Bignon: Ibi, non rem, damna gero.
On prétend que cet hémistiche est tiré d'un vers de Juvénal.
18. — Les spectacles de la cour se termineront mercredi par Tafwrède et la Tour enchantée. 11 paraît que Sémiramis ne sera jouée qu'à Fontainebleau. Cette Tour enchantée fait aujourd'hui l'objet de la curiosité des amateurs. C'est un drame a machines^ dans un goût tout nouveau. Il n'y a que trois acteurs : la Princesse, un bon et un mauvais Génie. L'objet principal de cette fête est de retracer les combats de l'ancienne chevalerie et ces magnifiques tournois dont l'histoire nous a conservé les descriptions. 11 y aura, entre autres choses, quatre chars traînés par des chevaux des écuries du roi, exercés depuis longtemps à cet effet. On combattra à la lance et au sabre. Ce genre de divertissement est uniquement pour les yeux. 11 n'y aura point de ballet ni de danses. Madame la duchesse de Yilleroi se donne de grands mouvements pour faire réussir ce spectacle, sinon de son invention, duquel au moins elle a donné le canevas, auquel elle a présidé, et qui s'exécute entièrement sous ses auspices.
19. — Le projet de dresser une statue à M. de Voltaire a été enfanté et rédigé chez madame Necker, femme du banquier de ce nom^ qui reçoit chez elle beaucoup de gens de lettres.
20. — On attend depuis plusieurs jours l'Homme dangereux, ou le Satirique; mais, les Comédiens ayant toujours la mauvaise habitude de ne présenter le manuscrit à la police que lorsqu'on
est sur le point de le jouer, pour peu qu'il souffre de diffîcultës, cela retarde les représentations. Cette comédie-ci^ par son titre, semblait, en effet, susceptible de beaucoup d*observatiQns qu'elle éprouvé, et qui s'opposent à Timpatience du public. On Tattribue aujourd'hui à M. de Rulhières, auteur connu par quelques poésies fugitives, mais qui n'a encore rien produit de considérable. 29. — On regarde comme absolument condamnée à tie point paraître la comédie dont on a parlé, ayant pour titre l'Homme dangereuXy ou le Satirique; il y a là-dessus une anecdote singulière, qui mérite des éclaircissements avant d'en rendre compte : il en résulterait qu'elle serait véritablement du sieur Palissot, qui, pour donner le change, s'y était peint au naturel sous ces deux vers-ci qu'on cite :
Vrai fléau des auteurs, horreur des beaux esprits, Il croit, bravant la haine, échapper au mépris.
27. — M. l'archevêque de Toulouse, désigné successeur de M. de ViUars, depuis quelque temps, ayant fait ses visites, suivant l'étiquette indispensable de l'Académie Française, a été élu, lundi dernier membre de cette compagnie.
28. — On assure que M. de Rui bières, indigné qu'on le crût auteur du Satirique, comédie extrêmement mordante , pleine de personnalités et dans le goût dès pièces d'Aristophane, s'est déclaré hautement contre cet ouvrage, et, pour preuve qu'il n'en était pas l'auteur, a annoncé qu'il consentait à ce que cette comédie ne fût jamais jouée, qu'il le demandait même, et ferait làdessus toutes les démarches nécessaires,$'il pouvait avoir quelque droit à les faire. Le sieur Palissot, fâché, par une déclaration aussi formelle et aussi authentique, de ne pouvoir plus donner le change, et faire partager son iniquité avec quelque autre auteur, a poussé l'audace jusqu'à aller trouver l'abbé de Voisenon, le prier de se rendre chez M. le maréchal de -Richelieu, et solliciter ce gentilhomme de la Chambre d'écrire à M. de Sartine pour engager le magistrat à arrêter la représentation du drame ; ce qui a été fait. Soit que Palissot se fût flatté que le gentilhomme de la Chambre ne serait pas aussi complaisant, et voudrait bien se rendre complice de sa mauvaise foi, soit qu'ef-
41 « KEXOIBSS SECRETS DE BACBAUMOirT.
frayé du danger nouveau auquel l'exposait cette troisième déclamation satirique, il eût eu sincèrement Tenyie de rarrêter, et que l'amour-propre Teût fait ensuite se repentir de sa faiblesse^ il a été confondu d'apprendre , de Fabbé de Yoisenon, combien on avait eu égard à sa requête^ et sa consternation l'a décelé> au point qu'il n'a pu s*empècher d'avouer l'ouvrage à ce confident très-indiscret, qui en a fait ensuite des gorges cbaudes.
Juillet. — 1 . — On raconte deux bons mots à l'occasion du Lit de justice (1), car le Français est toujours facétieux : l'un, de M. de Gboiseul à M. le cbancelier, qui s'embarrassait, en sortant, dans les plis de sa robe : « M. le chancelier, lui dit ce seigneur en riant, prenez garde de tomber ; )> l'autre, d*un de Messieurs qui, entendant ronfler la trompette avec laquelle il est d'usage d'annoncer les princes à ces sortes d'assemblées : « Qu'entendsje ? C'est, je crois, la trompette du jugement dernier! y»
— J.-J. Rousseau, las de son obscurité et de ne plus occuper le public, s'est rendu dans cette capitale, et s*est présenté, il y a quelques joiurs, au café de la Régence, où il s'est bientôt attroupé un monde considérable. Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une grande modestie. Il n'a pas paru effarouché de la multitude de spectateurs, et a mis beaucoup d'aménité dans sa conversation, contre sa coutume. Il n'est plus habillé en Arménien; il est vêtu comme tout le monde, proprement, mais simplement. On assuré qu il travaille à nous donner un Dictionnaire de Botanique. La publicité que. s'est donnée l'auteur d'Emile est d'autant plus extraordinaire, qu'il est toujours dans les liens d'un décret de prise de corps à l'occasion de ce livre, et que, dans le cas même où il aurait parole de M. le procureur générai de n'être pas inquiété, comme on l'assure, il ne faut qu'im membre de la compagnie, de mauvaise humeur, pour le dénoncer au Parlement, s'il ne garde pas plus de réserve dans Vincogniio qu'il doit toujours conserver ici.
3. — Le Français met tout en chanson. Voici un couplet qu*on a fait sur la terminaison du procès de M. le duc d'Aiguillon (2). 11 est sur un air du Déserteur :
(1) Tenu à Versailles, le 17 juin 1770, pour renregistrement de lettres patentes du roi, ordonuant le silence le plus absolu sur le procès d*Ai(uilIon. — R. (t) Le Parlement de Paris, qui avait évoqué à lui le procès intenté au dued'Ai-
Oablions jusqu'à la trace De mon procès suspendu ; Avec des lettres de grâce On lie peut être pendu.
Je triomphe de Tenvie, Je jouis de la faveur :
Grâces aux soins d'une amie, J'en suis quitte... pour Thonneur.
On prétend que M. le duc de Brissac avait dit^ à cette occasion^ que M. le duc d'Aiguillon avait sauvé sa tète^ mais qu'on lui avait tordu le cou.
4. — M. Tabbé de Voisenon est fort mécontent d'avoir été joué et peri^flé par le sieur Palissot, qui, après les démarches qu'il a fait faire à cet abbé^ ainsi qu*on l'a raconté^ et après s'être avoué à lui pour Tauteur du Scairique dans une lettre^ a voulu lui faire persuader ensuite que cet ouvrage n'était pas de sa composition. Les encyclopédistes^ instruits du fait^ ont tenté des démarches auprès de M. l'abbé de Voisenon, pour obtenir la lettre en question, pièce de conviction qu'ils désiraient fort avoir ; mais, s'y étant mal pris, ayant même élnployé les menaces, Tabbé est devenu plus raide, et ils n'ont pu obtenir la lettre d'aveu. Voilà où en est cette tracasserie.
6. — Le sieur Rochon de Ghabannes, auteur de quelques ouvrages, d'opéras-comiques, et de quatre petits drames joués aux Français avec succès, après avoir travaillé un an ou deux dans les bureaux des Affaires étrangères à la partie des déchiffrements^ avait été réformé, eu conservant ses appointements, était rentré dans la carrière des lettres, et se disposait à présenter aux Comédiens une comédie en cinq actes; mais la roue de la fortune le porte sur un grand théâtre : il vient d'être chargé des affaires du roi à la cour de Dresde. Il paraît que mademoiselle Dangeville, dont la protection l'avait poussé la première fois auprès de M. le duc de Praslin^ n'a pas peu contribué à ce nouvel événement.
gtiillon par le parlement de Bretagne, le déclara «prévena de fàiti qni entachaient tonbonnenr.» Aidé de la protection de madame Du Barry, d*Aiguillon fit enlever <ltt greffe du Parlement toutes les pièces de sa procédure, <pii fut ainsi anéantie. -B.
7. — Le sieur J.-J. Rousseau^ après s'être montré quelquefois au café de la Régence^ où son amour-propre a été flatté d'éprouver qu'il faisait la même sensation qu'autrefois, et que sa renommée attirait encore la foule sur ses pas, s'est enveloppé dans sa modestie; il est rentré dans son obscurité, satisfait de cet éclat momentané, jusqu'à ce qu'une autre circonstance lui donne une célébrité plus longue. On parle beaucoup de son opéra de Pj/^malion, ouvrage d*un genre unique, en un acte, en une scène, et n'ayant qu'un acteur. 11 est en prose, sans musique vocale. C'est une déclamation forte et prononcée, dans le goût des drames anciens, soutenue d'un accompagnement de symphcmie. Il a fait essayer sur le théâtre de Lyon cette nouveauté, quia eu du succès. On désirerait fort la voir dans ce pays, mais on croit qu'elle sera d'abord réservée pour les fàtes du mâi*iagede M. le comte de Provence.
11. — Le sieur Pigalle, ce fameux sculpteur, qui s'est chargé de faire la statue de M. de Voltaire, est revenu de Ferney,oii il était allé prendre les traits du philosophe de ce lieu. U paraît qu'on est fort embarrassé sur l'attitude qu'on lui donnera; que, d'ailleurs, la ferveur des geos de leMres se ralentit beaucoup, et que la souscription n'avance point.
12. — Le sieur Linguet, auteur du Mémoire pour le duc d'AiguH- /on, a été aussi frappé de sarcasmes à cette occasion. On a rapproché les éloges, qu'il a insérés dans ses ouvrages, des empereurs romains le plus en horreur, et la critique de ceux que l'Histoire a toujours loués; et il en résulte l'épigramme suivaute très-sanglante :
Linguet loua jadis et Tibère et Néron, Calomnia Trajan, Titus et Marc-Aurèle :
Cet infâme, aujourd'hui, dans un affreux libelle. Noircit La Chalotais et blanchit d'Aiguillon.
13. — Le sieur Bonamy, de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, historiographe et bibliothécaire de la Ville de Paris, est mort, le 8 juillet,' âgé de plus de soixante-dix ans. C'était un savant obscur et modeste, dont les ouvrages, s'il en a fait, restent consignés dans les Mémoires de l'Académie. Il était^
depuis 1 749^ auteur d*un ouvrage périodique^ intitulé : le Journal de Verdun, qu'on qualifie de Mercure des Curés de campagne^ parce qu'il est spécialement répandu dans les proyinces.
46. — Vendredi, 6 de ce mois, M. l'abbé de Beaumont, neveu de M. rarchevêque de Paris et prieur de Sorbonne, fit Touvertare de ce qu'on appelle les Sorboniques, par un très-beau dis* cours latin, dont le sujet était que le clergé de France avait répandu sur le royaume autant d'utilité que de splendeur. L'assemblée était très-brillante^ et celle du clergé s'y était rendue en corps. Les prélats ont paru recevoir avec modestie Tencens que leur a prodigué le jeune orateur.
L'origine des Sorboniques vient d'un certain Gordelier qui, ayant été refusé à une thèse, demanda à entrer en lice et à soutenir la discussion contre tout venant et sur toutes sortes de sujels depuis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir. Depuis ce temps, tout candidat est obligé de subir cet exercice, très-convenable à une poitrine de Gordelier, mais qu'on a adouci par ce qu'on appelle le bouillon. Ce sont deux heures d'inter*vaile qu'on accorde au soutenant pour dîner; mais alors quelqu'un monte en chaire et disptite pour tenir en haleine rassemblée. Cette espèce de gymnastique théologique se renouvelle, tous les deux ans, par un discours d'apparat.
20. — Les nouvelles publiques ont fait mention de la catastrophe singulière des deux amants (i), de Lyon, qui se sont tués à Ssûnt-Étienne en Forez, au mois de juin. On débite leur épitaphe, qu'on prétend avoir été faite par J. J. Rousseau, qui se trouvait alors dans cette ville :
Ci-gisent deux amants : Tun pour Tau Ire ils vécurent : L'un pour l'autre ils sont morts, et les lois en murmurent ; La simple piété n'y trouve qu'un forfait ; Le sentiment admire, et la raison se tait.
21. — Les représentations du Parlement, arrêtées aux chambres assemblées le 2 du mois dernier, sont effectivement très-fortes, et sans déclamation. Elles inculpent le duc d'Aiguillon de la façon la plus grave; elles présentent un tableau
(1) L« jeune homme s'appelait Faldoni, et la jeune fiUe Thérèse Ifonier. Leur couchante histoire a fourni le sujet de plusieurs pièces de théàtro»
4Î0 MiltfHBES SECBKTS DE BAGHAUMOHT.
resserré de certaines dispositions qui entacberont à jamais son honneur, s'U n'est saaTéjnridiijaement; elles rératentd*ane façon Tictorieuse les divers motifs sur lesquels sont appuyées lesdites Lettres Patentes. On est frappé, en les lisant, de la logique lumineuse qui en fait la base d'un bout à l'autre, et tout lecteur impartial les juge sans réplique. On continue les recherches les plus sévères, et le sieur d*Hémeri, exempt de police concernant la librairie, fait de temps en temps ses rondes et menace les imprimeurs, libraires, colporteurs, des chàtimentslesplus formidables, s'ils se prêtent en aucune façon aies répandre.
22. — Quelques gens, sans doute ennemis du sieur J. - J. Rousseau, prétendent qu'il est extrêmement baissé. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il est beaucoup plus liant qu'il n'était ; qu'il a dépouillé cette morgue cynique qui révoltait ceux qui le voyaient ; qu'il se prête à la société; qu'il va fréquemment manger en ville, en s'écriant que les dîners le tueront. On ne sait trop à quoi il s'occupe. On sait seulement qu'il va plusieurs fois par semaine au Jardin du Roi, où est la collection de toutes les plantes rares, et qu'il a été herboriser dans la campagne avec le sieur de Jussieu, démonstrateur de botanique.
11 passe pour constant qu'il a envoyé ses deux louis pour la statue de M. de Voltaire ; acte de générosité bien humiliant pour ce dernier; façon bien noble de se venger de la sortie indécente et cruelle que l'autre a faite contre ce grand homme, dans le chiffon en vers qu'il a adressé à madame Necker (i), et de s'élever infiniment au-dessus de lui auprès de tous ceux qui connaissent la vraie grandeur.
23. — Des partisans de mademoiselle Dumesnil, enchantés que la cour lui ait enfin rendu justice et n'ait pas secondé la basse jalousie de mademoiselle Clairon , ont fait contre cette dernière les vers suivants, qui, quoique vrais, paraîtront un peu durs :
De la cour tu voulais en vain Expulser, ô Clairon, ton illustre rivale : Dumesnil parait, et soudain, D'elle à toi l'on voit l'intervalle.
(I) Cest une épitre, qui commenee ainti :
QoeHe étrange idé« est Tenue Dan< TOtre esprit uge, écUiréT...
Renonce, crois-nous, an dessein De surpasser cette héroïne ; Ton triomphe le plus certain Est d'avoir en débauche égalé Messaline.
24. — Le chevalier d'Arcq, qui par son intimité avec madame la comtesse de Langeac^ et parle goût et Tintelligence qu'il a pour les plaisirs, préside à toutes les fêtes qu'elle donne à M. le comte de Saint-Florentin, n'a pas laissé passer l'occasion de la faveur (1) que ce ministre a reçue tout récemment de Sa Majesté, sans la célébrer d'une manière toujours galante et nouvelle. Il a fait acceptera cç ministre un concert et un souper à Thôtel qu'il a en face de madame de Langeac, sans qu'il parût être question d'autre chose. Après souper, on a engagé M. le duc de La Vrillière à faire un tour dans le jardin. Il s y est trouvé une communication avec un jardin voisin, où la curiosité Ta invité d-entrer. Quelle surprise agréable ! quel spectacle enchanteur s'est offert à ses yeux ! Un village entier a paru construit en ce lieu ; une joie naïve semblait animer tous ses habitants, et sur-le-champ il s'est établi une espèce de drame entre ces bonnes gens, qui a facilement indiqué le sujet de leurs divertissements : c'étaient les vassaux du nouveau duc qui se felicitaient.de l'élévation de leur seigneur à cette dignité. Us sont venus tom* à tour lui présenter leur hommage et leurs présents, en chantant des couplets analogues, et un bal général a terminé la fête. Elle s'est exécutée le 3 juillet, c'est-à-dire le jour même où a paini le fameux arrêt du Parlement contre le duc d'Aiguillon. Cet événement, qui a bouleversé tout Paris, n*a semblé troubler en rien la gaieté de l'oncle ministre et celle du neveu, qui y assistait, et qui, en sa double qualité d'homme d'esprit et d'homme de cour, n'a laissé percer aucune altération. Au surplus, ce joli divertissement ne s'est passé qu'en petit comité, et en présence seulement des initiés aux mystères de ces ingénieuses farces.
C'est le sieur de La Dixmerie, poète consacré à ces sortes de fêtes, qui avait fait les paroles du drame et des couplets, et qui a reçu tous les applaudissements que méritait sa complaisance. 25. — Il paraît constaté que la prophétie dont on a parlé sur
(1) Il Tenait d?étre créé duc de La Vrillière. Voy. 7 octobre 1770.
la catastrophe de la nuit du 30 au 3 i mai, est du sieur Gocqueley de Chaussepierre, avocat, auteur de plusieurs facéties du même genre, dont celle-ci est la plus médiocre.
26. — Le sieur J.-J. Rousseau, de Genève, a herborisé dans la campagne. Jeudi dernier, avec le sieur de Jussieu, démonstrateur de botanique. La présence de cet élève célèbre a rendu le concours très-nombreux. On a été fort content de Taisance qu'il a mise dans cette société. Il a été très-parlant^ très-communieatif, très-honnête; il a développé des connaissances profondes dans cet art. Il a fait beaucoup de questions au démonsti*ateur, qui les a résolues avec la sagacité digne de lui; et, à son tour, le sieur Rousseau a étonné le sieur de Jussieu par la finesse et la précision de ses réponses.
27. — On parle d'une diatribe diabolique (1), que le sieur de Voltaire vient de vomir contre plusieurs petits auteurs, entre autres les sieurs Lemière et Dorât. Ce dernier lui a déjà* répondu par une épigramme, bien digne de faire le pendant de l'autrepièce:
Un jeune homme bouillant invectivait Voltaire :
« Quoi ! disait-il, emporté par son feu» Quoi ! cet esprit immonde a l'encens de la terre! Cet infâme Àrchiloque est l'ouvrage d'un Dieu ! De vice et de talent quel monstrueux mélange! Son âme est un rayon qui s'éteint dans la fange : Il est tout à la fois et tyran et bourreau; Sa dent d'un même coup empoisonne et déchire : Il Inonde de fiel les bords de son tombeau. Et sa chaleur n'est plus qu'un féroce délire. » Un vieillard l'écoutait, sans paraître étonné : c Tout est bien, lui dit-il. Ce mortel qui te blesse, Jeune homme, du ciel môme atteste la sagesse: S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné 1 »
29. — Le sieur Du Theil, sous-lieutenant aux Gardes-françaises, vient d'être élu par l'Académie des Belles-Lettres à la place vacante par la mort du sieui' Bonamy. L'abbé Bergier, ce nouveau chanoine de Notre-Dame, défenseur ardent de la religion chrétienne, a eu les secondes voix ; ce qui fait présumer qu'il aura la première place vacante.
(1) C'étaient les Anecdotes but Jean Fréron, imprimées dans un recueil intitvM. Les Choses utiles et agréables, Berlin, 1769, 3 vol. in-8, t. II, p. 350.
31 . — Le mausolée du maréchal de Saxe est^ sans contredit^ un des plus beaux morceaux de génie qu*on puisse voir en fait de sculpture. Le sujet en est simple et grand ; l'ordonnance belle^ nette et riche ;«tout y est plein die Tie^i^Je mou^ttnent et de chaleur. La figure principale, celle du maiéchal, s'offre la première au spectateur, suivant les principes du bon sens et de l'art. Il est dans ses habits militaires, il semble s'avancer vers le sarcophage ouvert à ses yeux. 11 descend déjà les marches qui y conduisent : il a cette fermeté tranquille des héros, que les ignorants ont prise pour de la froideur. La Mort est debout devant lui, sur sa gauche : elle lui présente le sable, et lui indique qu'il est temps d'entrer au tombeau. L'artiste Ta couverte d'un voile, pour dérober aux yeux le hideux de cette figure, et cependant le squelette perce à travers la draperie. Du même côté, et sur le plan en avant, c'est-à-dire aux pieds du maréchal, est la France alarmée, qui paraît retenir d'une main son défenseur,, et de l'autre supplier la Mort de retarder le fatal moment. A la droite du héros, et en face de celle-ci, est un Hercule courbé,. dans l'attitude de la plus profonde douleur, mais d'une douleur mâle et réfléchie. Cette figure est d'une grande beauté, et peut lutter avec tout ce que l'antique nous offre de plus parfait. A la droite, en remontant et un peu derrière le maréchal, on voit le léopard terrassé, l'aigle éperdu, le lion qui s'enfuit en rugissant; tous emblèmes caractéristiques des puissances liguées dans la guerre où M. de Saxe se couvrit de gloire, ainsi que la France. A sa droite sont des trophées militaires, sur lesquels pleure le Génie de la guerre, qui tient son flambeau renversé» On voit, par celte exposition, quel effet peut produire un sujet aussi bien conçu et développé avec autant d'ordre et d'intelligence; mais ce qu'on ne peut rendre, ce sont les airs de tête, et l'expression caractéristique de chaque figure : tout y est d'un sublime proportionné à une aussi belle idée.
Au surplus, comme il n'est point d'ouvrage sans défaut, celuici a essuyé plusieurs critiques, dont quelques-unes sont difficiles à résoudre. D'abord, on demande pourquoi le tombeau Sk'ouvre en sens contraire, c'est-à-dire pourquoi la pierre qui le ferme, au lieu de se renverser du -côté opposé au maréchal, revient sur lui, et semble faire obstacle à son Qutrée, bien loin de
4t4 MKMOmES SECRETS DE BÀGHÀUHOIIT.
la faciliter? Il faut conyenir^ malgré tout ce que Ton dit pour excuser l'artiste^ que c'est une faute de bon sens, telle qu'il s'en trouve souvent dans les productions du génie. On prétend, en second lieu, qfe THerc^^e pleurant d'une part, et le Génie de la guerre pleurant de l'autre, sont un pléonasme dans la composition, et n'expriment que la même allégorie d'une façon différente; ce qui rend le travail de l'artiste plus riche, mais trahit la stérilité de l'inventeur. On reproche au sculpteur d'avoir affaibli l'allégorie, en travestissant en Génie de la guerre cet enfant, qui n'était que l'Amour autrefois, et ajoutait réellement à l'idée du poète. D'autres censeurs disent que le sable est un attribut du Temps, et que c'est un défaut de costume de le donner à la Mort, ainsi que de la voiler. Cette dernière critique paraît tomber sur une hardiesse trop ingénieuse de l'auteur pour ne pas la rejeter. En6n, on veut que l'invention du poème soit de Tabbé Gougenot, amateur éclairé des arts, mort depuis quelque temps (t); et Ton assure que, par une modestie aussi sublime que l'ouvrage même, le sieur Pigalle n'en disconvient pas, et publie lui-même l'anecdote.
Août. — 2. — Madame Senac, dont on a tant parlé, et dont le mari, dans sa jalousie contre M. le comte de La Marche, a donné des scènes si ridicules et si plaisantes au public, s'est soustraite depuis quelque temps aux bontés de ce prince du sang, et s'est laissée aller à quelque faiblesse envers M. le duc de Fitz-James. Le comte de La Marche, indigné de cette préférence, paraît avoir porté ses vues sur une autre bourgeoise trèsaimable, qu'on appelle madame Prévôt de Chantemerle. Un jour qu'elle soupait chez le sieur Baudouin, capitaine aux gardes, ce prince fit dire à cet officier, qu'il lui ferait l'honneur de s'y rendre. Cette présence a beaucoup alarmé le mari. Quant à madame Prévôt, il paraît qu'elle a toute la reconnaissance qu'elle doit aux bontés d'un grand prince, et qu'elle trouve, ainsi que faisait madame Senac, et que beaucoup d'autres feraient, la jalousie de son mari très-déplacée. *
4. — Le sieur De Rosoy, entré à la Bastille le samedi 12 mai, en est sorti le samedi 21 juillet, après avoir expié son double
(I) Louis Gougenot» né à Paris, le 15 mars 1719, mort eîi cette Tille le 14 sep* tembre 1767.
crime littéraire d'avoir fait imprimer sans permission les deux ouvrages dont on a parlé, savoir : les Jours d'Ariste et le Nouvel Ami des hommes^ et d'avoir inséré dans l'un et l'autre des maximes nouvelles et hardies que le Gouvernement désapprouve^ et qu'il a voulu réprimer. Le premier traité roulait sur la morale, et le second sur la politique. Il prétend que madame la duchesse de Graramont et M. le duc de Choiseul ont beaucoup contribué à son élargissement.
Quant à sa requête au chancelier contre le sieur Palissot, voici ce qu'il raconte. Une vingtaine de petits auteurs, à i^ tête desquels était le sieur Baculard d'Arnaud, sont venus le trouver pour l'engager à se joindre à eux, et à solliciter auprès du chef de la librairie une défense au sieur PaJissot de faire paraître la suite de sa Dunciade^ dont ils redoutaient la publicité. Pour mieux l'exciter, ils lui ont rapporté ce que le poëte satirique y disait de lui, et les anecdotes scandaleuses qu'il y mettait sur son compte. Alors^ sans vouloir faire aucune ligue, après avoir vérifié ce qui le concernait, il avait effectivement porté plainte au chef de la magistrature, par le lieutenant- général de police^ contre le sieur Palissot, pour son propre compte, et sur ce qui le concernait seulement, en prévenant M. de Sartine de la réclamation générale qui devait suivre ; mais il se plaint que ses lâches compagnons l'aient abandonné, et n'aient osé se joindre à lui dans un projet qu'ils lui avaient suggéré. Du reste, il disculpe le sieur Palissot, et ne le croit pas coupable de l'infâme récrimination par laquelle on a prétendu qu'il avait dénoncé le sieur De Rosoy à la police.
9. — On peut voir, dans l'atelier du sieur Pigalle, un petit buste, esquissé nouvellement par ce grand artiste, de la tête de M. de Voltaire. Rien de plus ressemblant que cette figure, pleine d'esprit et de feu. Cette rage de mordre, qui fait aujourd'hui le caractère distinctif du philosophe de Ferney, respire dans tous les traits de son visage, et la satire semble s'élancer de tous les plis et replis de cette face ridée.
11. — La pièce du sieur Lemière (1), après être tombée dans les règles à la cinquième représentation, est absolument morte
(1) La Ymnoe du Malabar^ tragédie.
aujourdlmi i la sixième. On dit que l'auteur s'en prend à la chaleur du temps et au mauvais jem des acteurs. Quoi qu'il en soit, relativement à la dernière circonstance, qui est vraie en ellemême, un plaisant a fait Tépigramme suivante :
J'ai va cette Vtufft indécise :
Ami, que veux- tu que j'en dise?
Son sort est digne de nos pleurs.
Du bûcher elle est délivrée, Mais c'est pour être déchirée Par le public et les acteurs.
12. — Mardi dernier, la distribution des prix de rUniv«^ité s'est faite avec toute la pompe accoutumée (i). C'est l'abbé Delille, auteur de la traduction des Géorgiques, qui a prononcé le discours latin (2). Cette fête a pensé être troublée par une petite sédition des écoliers, qui ont voulu forcer le guet pour entrer, et qui, en effet, avaient déjà mis en fuite le guet à pied, lorsque le sieur Le Laboureur, commandant cette troupe, s*est présenté, a harangué d*abord la jeunesse révoltée, et, n'ayant pn rien gagner par son éloquence, a mis Tépée à la main, et ordonné à la troupe de foncer au milieu d'elle, la baïonnette au bout du fusil. Les écoliers, intimidés par cet appareil belliqueux,, se sont enfuis avec rapidité. Le dedans de l'assemblée a été aussi troublé par un enfant turbulent que le procureur-général a fait enlever pour être rerais aux mains du guet.
15. — Le roi de Prusse a écrit à M. d'Alembert (3), à l'occasion de la souscription ouverte pour Térection d'une statue de M. de Voltaire. Ce monarque lui apprend qu'il veut se réunir aux admirateurs de ce grand homme, et qu'il laisse son correspondant maître de porter à la sdmîne qu'il jugera à propos, celle qu'il entend donner, non en roi, mais en homme de lettres. Le prince loue beaucoup un pareil projet, qu'il suppose principalement éclos dans le sein de l'Académie Française, dont, à cette occasion, il exalte plusieurs membres. L'académicien n'a pas
(i) Le prixjd^honneur fut remporté par Antoine-Marie-Heari Boulard, mort le 9 mai 1825, et si connu par sa passion pour les lÎTres. — R.
(2) Il n'a point été imprimé.
(3) La lettre est datée du 28 juillet 1770.
manqué de faire part à ses confrères d'une lettre aussi flatteuse^ et la compagnie^ vivement touchée de reconnaissance envers ce roi poète et philosophe, a ordonné, par une délibération solennelle, que ladite lettre serait inscrite dans ses registres.
18. — Un courtisan, sans doute, a vx)ulu flétrir le Parlement par les vers suivants, où il semble l'accuser d'abuser de son pouvoir :
Thémis a ceint le diadème :
Elle tient de Louis le sceptre dans sa main, Pour abroger, par son pouvoir suprême , Le vieux respect qu'on porte au souverain. Gens qui tenez le Parlement de France,
Dieu soit loué ! vous voilà rois !
On ne saurait vous contester vos droits : Vous les avez pesés dans la même balance
Où Ton vous a vus tant de fois Immoler au tuteur le pupille et les lois, En protestant d'obéissance.
20. — L'assemblée du Clergé^ depuis son ouverture, s*est spécialement occupée à consolider la foi ébranlée de toutes parts, et comme le concours ds la puissance séculière lui a paru nécessaireji ce grand oeuvre, elle a provoqué le zèle du Saint-Père, qui, de concert avec elle, a sollicité le roi d'interposer son autorité en faveur de la religion. Le Parlement n'a pu se refuser à cette injonction, et les gens du roi, depuis quelque temps, travaillaient à un Réquisitoire (t) contre les livres scandaleux les plus nouveaux, les plus répandus et les plus dangereux. Ce réquisitoire a été présenté samedi aux chambres assemblées, par M. Séguier. 11 a été rendu arrêt qui condamne au feu tous les ouvrages en question ; mais, par une humiliation sans exemple, on n'a point voulu admettre le réquisitoire de M. Séguier, et il ne sera point imprimé en tète de l'arrêt, suivant l'usage. Outre ce mécontentement personnel que la Cour a des gens du roi à l'occasion de leur dernière mission à la cour, on a trouvé que ce
(1) Jtéquxritoire iur iequel est interoenn Varréi du Parlement^ du 18 aoAt 1770^ qui condamne à être brûlés différents livres ou brochures; imprimé par ordre exprès du roi. Parii, imprimerie royaU, 1770, iii-4 de 35 pages.
4S8 hImoires secrets de BÀCHAUMONT.
réquisitoii'e était une dérision perpétuelle de la rdigion^ par l'affectation d*y présenter les morceaux les plus brillants des ouvrages condamnés^ ainsi que les raisonnements les plus forts, et d'y mettre à côté des citations misérables et des réfutations très-faibles. M. Séguier^ dont le réquisitoire était déjà à l'impression^ est allé le retirer de fort mauvaise humeur et couvert de confusion.
23. — Les Comédiens Italiens ont député vers J.-J. Rousseau, pour lui offrir ses entrées à leur spectacle^ ainsi qu'à madame Rousseau. On assure qu'il les a acceptées ; ce qui serait une espèce d'engagement^ contracté de sa part^ de faire quelque chose pour eux : ce nouveau soutien renforcerait merveilleusement ua théâtre dont le public est toujours engoué.
25. — L'Académie de Peinture et de Sculpture, moins exclusive que les autres, nous donne quelquefois l'exemple, lare, il est vrai, mais encourageant pour le sexe, de femmes admises dans son sein. Le 28 juillet dernier, mademoiselle Vallayer (i), âgée de vingt-deux à vingt-trois ans, lui a été présentée, et a été agréée ce même jour. Ses tableaux sont dans le genre des fleurs, des frmts, des bas-reliefs, des animaux. On assure qu*elle a porté Fart si difficile de rendre la nature à un degré de perfection qui enchante et qui étonne. On en jugera au premier Salon.
27. — Le sieur La Beaumelle, l'homme de lettres que M. de Voltaire déteste le plus peut-être après le sieur Fréron, prétend que ce philosophe a oublié ses principes de Tordre et son amour de Thumanité, jusqu'au point d'envoyer, aux vassaux d'une terre que le sieur La Beaumelle a en Languedoc, des écrits injurieux à leur seigneur (2). 11 dit que, dans te premier mouvement de son indignation, ayant toutes les preuves nécessaires pour la conviction de l'anonyme, il a été sur le point de le faire décréter par son bailli; mais, revenu à lui-même, il a cru plus sage de mépriser ces efforts impuissants d'un vieillard forcené; il s'est contenté de le tourner en ridicule par une plaisanterie qu'il se propose de faire imprimer incessamment: elle aura pour titre : Dictionnaire à l'usage des gens de Lettres qui, au défaut de Vépée, voudront se battre à coups de plume; et ce Dic-
(I) Depuii madame Co8t«r.-^R.
(S) Tout ce que Ton dit ici de Voltaire est faux. — W.
SEPTEMBRE 17 70. 4t9
tionnaire (1) n'est qu'un extrait' de toutes les inTectives dont M. de Voltaire a. farci beaucoup de ses ouvrages et surtout les derniers.
29. — L'avocat-général Séguier, extrêmement mortifié de la suppression de son Réquisitoire^ déjà tout imprimé d'avance, et dont il avait promis d'envoyer dès le jour même des exemplaires à la cour, a eu recours à la voie de Tautorité pour faire paraître sou ouvrage. 11 s'imprime actuellement au Louvre^ par ordre du roi. On assure qu'il a supprimé ou absolument changé la phrase^ page 26, du Réquisitoire imprimé chez l'imprimeur du Parlement, dont ses ennemis s'étaient prévalus pour lui donner cette humiliation, sous prétexte qu'elle était injurieuse aux Anglais. La voici telle qu'elle est dans le texte original, page 26, ligne 3 :
a N'est-ce pas ce fatal abus de la liberté de penser, qui a enfanté chez les insulaires nos voisins cette multitude de sectes, d'opinions et de partis, cet esprit d'indépendance, qui finira par détruire cette Constitution même dont ils se glorifient? »
Septembre. — 1. — V Éloge de Marc-Aurèle fait un bruit du diable. On trouve bien extraordinaire que, dans le sanctuaire de TAcadémie, protégée par le roi, dans son palais, un membre de cette compagnie ait osé avancer les propositions les plus hardies, fronder le Gouvernement actuel avec tant de dureté^ et inculper, ce semble, tous les ministres, par des apostrophes et des allusions dont on ne peut méconnaîti*e le sens et les rapports.
4. — On 'commence à voir dans l'atelier du sieur Pigalle une esquisse de la figure entière de M. de Voltaire. 11 est représenté nu, assis, tenant un rouleau d'une main, et une plume de l'autre. Il parait que cette manière de le poser n'agrée pas au public, et ce n'est pas le dernier effort de l'artiste qui essaie les différentes attitudes pour faire valoir davantage ce squelette^ Àujet ingrat pour le statuaire.
5. — Le sieur d'Alembert, ce philosophe si célèbre dans l'Europe, frappé de vapeurs et d'étourdissements, doit faire incessamment un voyage en Italie avec M. de Condorcet. On «spère que la beauté du climat, la diversité des lieux et la mul-
(i) U]i*a point été imprimé.
titude de cbefs-d'œuTre en tout genre que va voir ce grand honune^ dissiperont la mélancolie dont il est atteint.
6. — Il y a une grande fermentation dans le corps des encyclopédistes et des partisans de M. de Voltaire^ contre M. Séguier, avocat-général. Le Réquisitoire de ce magistrat leur déplaît beaucoup : d'abord, en ce que dans les deuls livres^ au nombre de sept, qu'il a dénoncés à la Cour, il ait affecté d*en choisir un (t) du dieu de la littérature, auquel on travaille actuellement à dresser une statue ; en second lieu, en ce qu'il n'a pas traité plus doucement les gens de lettres, les académiciens ses confrères, et qu'il s'est permis contre eux des déclamations, vagues, il est vrai, qui ne caractérisaient personne en particmlier, mais que les moins instruits sentent cependant tomber indirectement sur les encyclopédistes.
7. — L'Académie Française a tenu hier sa séance publique pour la réception de M. l'archevêque de Toulouse, élu à la place de M. le duc de Villars. L'assemblée était très-brillante en femmes, en évêques et en grands seigneurs. On a trouvé le discours du récipiendaire très-médiocre. Il a été court : on y a remarqué quelques transitions heureuses, entre autres la dernière, où, sous le prétexte de l'impatience qu'il voyait dans le public d'entendre M. Thomas, le directeur, il s'est arrêté et a fini. En effet, le discours de M. Thomas a produit une grande sensation, et malgré les longueurs, les écarts, les digressions, il a été reçu avec beaucoup de transports. On y a trouvé un détail sur l'esprit des affaires, qui a paru neuf; un parallèle de l'homme de lettres de la ville avec l'homme de lettres de la cour. Mais on a surtout applaudi à la sortie vigoureuse qu'il a faite contre ces hommes en place, qui, ayant désiré, par amour-propre, d'être admis dans le sein de l'Académie, la trahissent ensuite en calomniant les lettres ef leurs sectateurs. En rendant justice à quelques grands qui ont eu le courage de défendre leurs confrères Académiciens opprimés,, il a flétri d'une ignominie durable les âmes lâches et pusillanimes qui n'auraient pas la même force ; les courtisans hypocrites, qui désavouent en
(I) Dieu et les hommes^ œurre théologique, mais raisonnable, par le doeteot Obéra, traduit par Jacq, Aimon. Bruxelles, 1769, ia-8.
SEPTEMBBS 1770. Hl
public des hommes qu'ils estiment en secret; des hommes vendus à la faveur, qui lui soumettent tout, jusqu^à leur génie, et concourent à éteindre des lumières que redoute le despotisme. On a prétendu que les divers hors-d'œuvre du discours de l'orateur n^avaient élé placés que pour amener insensiblement celui* ci, et faire rougir, s'il était possible, M. Séguierdu rôle indigne qu'on lui reproche d'avoir joué dans la dénonciation, dont il avait été chargé au Parlement, des livres scandaleux contre lesquels le clergé se soulevait. On a remarqué, en effet, beaucoup d'embarras dans cet Académicien, qui était présent, et qui pendant toute la tirade faisait une très-mauvaise contenance.
40. — Le sieur Le Kain forme, pour la Comédie Française, im acteur (l) dans le tragique, dont il donne les plus grandes espérances, quant au talent. 11 a cinq pieds six pouces, de grands yeux noirs, des sourcils trèsrprononcés, le reste de la figure à l'avenant : il n*a que dit-neuf ans. Déjà cet Adonis porte le désordre dans le sérail des actrices : mademoiselle Dubois surtout a jeté son dévolu sur lui ; elle a déclaré qu'elle voulait jouer les rôles de toutes les pièces où il paraîtrait, et, sous prétexte de faire des répétitions avec lui, elle l'attire chez elle ; ce qui donne une jalousie prodigieuse à ses consœurs.
12. — Le sieur Thomas et la cabale encyclopédique s'applaudissaient de la sortie vigoureuse que le premier avait faite dans son discours, dont on a parlé. On travaillait à son impression; mais M. le chancelier, sur les plaintes de l'avocat-général Séguier, a envoyé chercher le manuscrît et l'auteur ; il a défendu à ce dernier de faire paraître, son ouvrage, lui a déclaré qu'il le rendait responsable de tout fragment quelconque qui s'en répandrait et le ferait rayer de la liste des Académiciens, indépendamment de cette secousse particulière, le clergé, moins indulgent, se remue de son côté ; il est indigné que le sieur Thomas ait choisi le jour de réception d'un archevêque, où beaucoup de prélats étaient présents à la cérémonie, pour semer devant eux des propositions condamnables et les associer en quelque sorte à son irréligion, en les promulguant sous leurs yeux. 15. — M. Thomas a eu une explication avec M. Séguier^ où il
(i) Hauduit Uriy«.
49 1 MKHOIEES SECRETS DE BÀGHAUMONT.
a déclaré à ce magistrat qu'il n'avait nullement eu en vue d'at> taquer son Réquisitoire ; que son discours était fait, avant que cet ouvrage parût^ et qu'il l'avait lu devant gens en état de Tattester : d*un autre côté, il est certain que l'abbé de Yoisenon prévint M. Séguier avant la séance, et lui déclara, en plailantant, qu'il s'attendît à être bien tancé.
46. — Le sieur La Beaumelle, semblable au milan qui, dépouillé par l'aigle, laissait croître ses plumes dans le silence pour se venger de son ennemi, après avoir passé douze ans dans la retraite, lacéré de toutes parts par M. de Voltaire, est sorti, comme on a dit (I), armé de pied en cap, et va lui rendre tous les coups qu'il en a reçus. Il fait imprimer actuellement la Benfiade corrigée, où il trouve plus de trois mille vers à reprendre. U attaque encore mieux le plan ; mais, par une maladresse impardonnable, il s*est avisé de vouloir substituer ses vers à ceux de M. de Voltaire. C'est La Motte qui traduit Vlliade en vers. Le sieur de La Beaumelle a, en outre, un Commentaire sur toutes les OEuvres de ce poète, dans le goût de celui que le dernier a fait des OEuvres de Corneille, indépendamment de ces ouvrages de critique, l'auteur en question en a beaucoup d'autres, tels que des traductions, une Vie de M. de Maupertuis avec la correspondance du roi de Prusse, une Vie d'Henri IV, etc. (2).
19. -—Le sieur Dorât, qui adresse successivement des vers à toutes les nymphes de Paris, et dont les poésies seront un jour le journal galant des diverses divinités qui auront régné successivement, vient d'adresser une Épître à mademoiselle Dervieux, jeune danseuse de l'Opéra, qui à des grâces naissantes joint un talent très-décidé pour son art.
20. •— La querelle de M. Thomas avec M. Séguier a donné lieuà une espèce d'épigramme ou de chanson, et qui roule sur le zèle hypocrite que ce dernier fait paraître pour la religion dans son Réquisitoire, et qu'on assimile à Tardeur que le sieur Fréron af* fecte dans ses feuilles pour la même cause :
Entre Séguier et Fréron, Jésus disait à sa mère :
(1) Voï. Î7 acfût 1770.
(1) Cei ottTrages n^ont point été impriméf.
« Enseignez-moi donc, ma chère, Lequel est le bon larron? »
22. — M. le chevalier de Laurès^ auteur estimable qui a remporté plusieurs fois le prix à TAcadémie Française, est à soUici^ ter depuis plusieurs années, auprès des Comédiens Français, Texamen d'une tragédie qu'il se propose de donner au public. Ne pouvant avoir accès auprès de cet aréopage, il a adressé une coMTie Épître à M . le marquis de Chàuvelin, seigneur recommandable par son goût pour les lettres, et il le sollicite de lui accorder sa protection auprès du tribunal en question. Voici cette singulière supplique :
Animé par ta voix, par ton goût éclairé, Je sentis dans n^es sens une flamme nouvelle. Et fis passer dans mon drame épuré
Quelques traits de ce feu sacré, Dont ton esprit, Chàuvelin, étincelle.
Mais ton géfiie en vain sur mes faibles écrits Aurait fait réfléchir un rayon de ta gloire, Si mes travaux dans l'ombre étaient ensevelis;
De tes bienfaits tu perdrais tout le prix, S'ils ne pouvaient, hélas! vivre qu'en ma mémoire. Sers ma reconnaissance, et préviens ce malheur:
Que de nos juges de la scène Ta main ofûcieuse enchaîne la rigueur,
Et que l'urne de Melpomène, Favorable à mes vœux, m'annonce un sort flatteur. Je le dois obtenir, puisque j'ai ton suffrage,
Et mes succès seront l'ouvrage
De ton esprit et de ton cœur.
25. — La Cour des Aides avait arrêté qu'il serait fait des remontrances au roi sur l'enlèvement, à Corapiègne, des deux magistrats du Parlement de Bretagne. Ce Parlement étant aussi Cour des Aides dans son ressort, celle de Paris, comme fraternisant avec elle, avait cru ne pouvoir se dispenser de ce devoir; mais le roi a trouvé cette démarche déplacée, et n'a pas voulu les recevoir. Ces remontrances, conséquemment, sont restées consignées au greffe d'où elles semblaient ne devoir jamais sortir;
484 XÊiOlIŒS SECRETS fiE BACHAmONT.
mais quelque copiste infidèle en a laissé transpirer des exemplaires manuscrits^ et le publicles recherche avec ayidité. Elles sont courtes^ et retracent d'une façon trè&^nergique le crud tableau des proscriptions et des tyrannies exercées en Bretagne; elles en désignent les auteurs avec des couleurs Traies et ef- Crayantes; elles attaquent enfin et renversent ces maximes ter> ribles dont les adulateurs du trône font la base du pouToir des rois, ou plutôt des despotes. On peut leur reprocher un ton de dureté, qu'on sent naître de l'indignation de Tâme libre et fîère qui les a suggérées, mais qu'on trouve toujours déplacé en parlant à un souverain. On les attribue à M. de Malesherbes, premier président de cette Gour^ et elles sont, en effet, dans son style (i).
26. — Un baron allemand, officier dans le régiment d'Anhait, s'est enfermé, un de ces jours deiiiiers, dans sa chambre, avec son chien. Il a brûlé la cervelle de cet animal avec un pistolet, et s'est passé plusieui*s fois son épée à travers le corps, mais sans se blesser à mort sur-le-champ : il est tombé en faiblesse, et n'a pu s'achever. Le bruit de Tarme à feu ayant excité une rumeur dans la maison, on est accouru à Fendroit d'où il partait; on a enfoncé la porte, et Ton a trouvé ce spectacle tragique. On a fait revenir Tofôcier, qui ne monn'a point, à ce qu'on espère. Il paraît que le dégoût de la vie, qui gagne considérablement dans cette capitale, a été la cause de ce suicide. Interrogé pourquoi il avait tué le chien, il a répondu qu'il aimait beaucoup cet animal; qu'il craignait qu'il ne fût malheureux en lui survivant. Interrogé pourquoi il avait préféré le pistolet pour tuer le chien, il a répondu que c'était par une suite du même attachement qu'il avait choisi de donner à ce compagnon fidèle la mort la plus prompte, la moins douloureuse et la plus sûre ; que, pour lui, il avait regardé Tépée comme un instrument de trépas plus digne de lui. On voit par là que l'extravagance de l'officier était combinée et réfléchie. On ne peut se rendre raison d'un sangfroid aussi extraordinaire. On accuse de nouveau la philosophie du jour> comme autorisant de pareils forfaits, et comme les
(1) L'auteur de l' article Malesherbes, de la Biographie universelle, s'afflige en pensant que de telles représentations étaient adressées à l'un de nos meiUeursTois. — R.
encourageant d'une manière trop sensible par Texpérience. 29. — l/Épitre du sieur Dorât à mademoiselle Dervieux, qui parait tomber indirectement sur mademoiselle Guimard^ a excité la jalousie de cette dernière danseuse^ qui voit ses talents près d'être éclipsés par les talents naissants de la modemeHébé. Elle a eu recours à quelque poëte à ses ordres^ qui a Yooii des vers infâmes contre la rivale de cette actrice, et les partisans de celle-ci ont enchéri et enfanté une Épitre, où Ton fait un portrait effroyable de mademoiselle Guimard. Gette quereUe occasionne une grande fermentation parmi les demoiselles de rOpéra, et les amateurs de ce spectacle prennent parti pour ou contre, suivant Jeurs affections particulières. On ne sait cornment finira cette division, qu'on traite fort gravement; le sieur de La Borde, directeur des spectacles de mademoiselle Guimard, est furieux de voir dégrader ainsi la divinité qui reçoit ses hommages.
30. — Madame la comtesse Du Barry fait faire un superbe visà-vis. 11 est aujourd'hui achevé, et le public se porte en- foule, pour le voir^ chez le sellier. Rien de plus élégant et de plus magnifique en même temps. Ceux de madame la Dauphine, envoyés à Vienne, n'en approchaient pas pour le goût et la délicatesse du travail. Outre ses armoiries, formant le fond des quatre panneaux suf un fond d'or qui couvre tout Textérieur de la voiture, avec le fameux cri de guerre : Boutez en avant, on trouve répétés sur chacun des panneaux de c6té, d'une part, une corbeille garnie d'un lit de roses, sur lequel deux colombes se becquettent amoureusement; de l'auti^e, un cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de carquois, de flambeaux, enfin des attributs du dieu de Paphos. Ces emblèmes ingénieux sont surmontés d'une guirlande de fleurs en Burgos, qui est la plus belle chose qu'on puisse voir. Le reste est proportionné : le siège du cocher, les supports des laquais par derrière, les roues, les moyeux, les marchepieds, sont autant de détails précieux qu'on ne peut se lasser d'admirer, et qui portent l'empreinte des grâces de la maîtresse de ce char voluptueux. Jamais les arts n'ont été poussés à un tel degré de perfection.
Octobre. — 4. — Le sieur Bore, banquier très-connu, protestant, étant mort ces jours passés, a été enterré sans difficulté par
M. le ciu*é de Saint-Eustache^ paroisse du défunt. Cet événement^ qui scandalise beaucoup de dévots^ est la suite^ à ce qu'Us prétendent^ de l'adresse du testateur^ qui, dans le préambule de son acte, après avoir recommandé son Ime à Dieu et son corps à la terre, après avoir sollicité pour lui les prières de M. le curé, lui lègue pour les pauvres de sa paroisse une certaine somme. Le curé, ayant trouvé ce testament très-catholique, a accordé tous les honneurs funéraires à ce banquier, quoiqu'il fût notoirement de la religion réformée, qu'il n*eût point reçu les sacrements de l'Église, et qu'il fût mort sans avoir fait aucune abjuration
6. — Tout le monde n'est pas enthousiaste de M. de Voltaire, et il est des gens qui, en rendant justice à ses talents^ ont une horreur invincible pour sa personne. On cite une épigramme (1], sur sa statue dont on voit l'esquisse chez le sieur Pigedle, cclose, sans doute, sous la plume d'un des détracteurs de ce grand homme.
7. — Le bruit ayant couru que M. le comte de Saint-Florentin, depuis qu'il est revêtu de sa nouvelle dignité (2), cherchait à se donner des descendants à qui la transmettre, et, en conséquence, devait épouser mademoiselle de Polignac, on a vu avec surprise répigramme suivante, inséi^ée dans des bulletins de nouvelles, que paraît autoriser la police. Voici cette épigramme ;
Des cafés de Paris l'engeance fablière, Qui raisonne de tout et ab hoc et ab hoc. Sur ses prédictions rédigeant Talmanach, Donne pour femme à La Vdllière La illle du beau Polignac. « Ah ! si l'ingrat jamais avait cette pensée, S'écria Sabbatin, se frappant l'estomac,
J'étranglerais, comme une autre Médée, Tous ces Phelypotins, soi-disant de Langeac ! »
8. — Dans les petits soupers que fait M. le duc d'Orléans avec mademoiselle Marquise, aujourd'hui madame de Villemonde, on se livre à cette aimable gaieté, à cette liberté franche qui fait
(1) Voy. 16 octobre 1770.
(2) Toy. 24 juillet 1770.
CMÏTOBRE 1770. 437
rame de la société^ et que les princes seraient trop malheureux, de ne pas connaître. Les gens de lettres qui ont Thonneur d'y êh'e admis^ excités par tout ce qui peut aiguiser l'esprit, y" produisent d'ordinaire des bons mots, des saillies, des chansons délicieuses. On parie d'une, entre autres, faite dans un de ces festins, où Ton retrace d'une façon naïve les amours des héros de la fête (1).
9. — 11 passe pour constant que le magnifique carrosse de madame la comtesse Du Ban7, dont on a parlé, est à vendre. On n'en sait pas exactement la raison. Les uns prétendent qu'elle n'en est pas contente, et qu'il ne lui a pas paru assez achevé ; d'autres disent que le roi, au contraire. Ta trouvé trop beau, et ne veut pas qu'elle s'en serve. On ajoute que la critique de Sa Majesté avait occasionné une petite bouderie de la part de la dame. Quoi qu'il en soit, il paraît sûr qu'elle veut s'en défaire, et l'on ajoute que le prix n'est que de 15,000 livres, ce qui serait une grande perte pour madame Du Barry, si cette voiture en a coûté 50,000, comme on l'a débité. 11 est des gens qui assurent que c'est un présent que M. le duc d'Aiguillon a fait à cette dame en faveur des bons offices qu'elle lui a rendus dans son procès : c'est ce qu'il faut supposer pour entendre quelque chose à l'épigramme suivante.
« Pour qui ce brillant vis-à-vis?
Est-ce le char d'une déesse.
Ou de quelque jeune princesse ?
S'écriait un badaud surpris. — Non, de la foule curieuse, Lui répond un caustique, non:
C'est le char de la blanchisseuse De cet infâme d'Aiguillon. »
12. — On a pu lire dans quelques ouvrages périodiques la traduction du De profundiSy de la façon du sieur Piron, et les gens religieux: se sont applaudis de voir un aussi grand homme faire un retour vers Dieu et reconnaître que hors le salut tout est vanité, et qu'il n'y a de plaisir et de vrai bonheur que dans une
(1) Voy. 18 octobre 1770.
conscience timorée. Ce fameux poète vient de rendre à notre sainte religion un hommage moins éclatant^ maïs qui n'en paraît que plus édifiant et plus sincère; il a écrite au bas d'un crucifix qu'il a dans sa chambre, le quatrain suivant :
De reofer foudroyé quels sont donc les prestiges !
De ta religion en ce signe éclatant,
Contemple, ô Chrétien, à la fois deux prodiges :
Un Dieu mourant pour Thomme, etThomme impénitent.
13. — Dans le vieux château de Chaource, près de Bar-sur- Seine, on a trouvé d'anciens statuts d'un Ordre, établi autrefois par une comtesse de la Champagne, sous le nom de Y Ordre de la Constance. Des gentilshommes du canton se sont réunis pour le faire revivre , et ont élu grande-maîtresse la dame du lieu, connue par sa bienfaisance envers ses vassaux. Elle donne à ceux qu'elle admet uncœur de diamant attaché à un ruban bleu, que les hommes, ainsi que les femmes, portent à l'instar de l'Ordre du Mérite, La roture, comme la noblesse, y est reçue, sans qu'il soit besoin de faire preuve de service. Le désir où Ton est de rétablir cet Ordre ancien de galante chevalerie a fait nommer des députés pour solliciter des lettres patentes, afin de lui donner une forme stable et authentique, et qu'il n'ait pas le sort éphémère de V Ordre de la Félicilé, qui est tombé dans l'avilissement, et qui n'existe plus.
45. — L'officier du régiment d'Anhalt, dont on a rapporté l'aventure (1), n'est point mort de ses blessures, et il va aussi bien que peut le permettre son état. On croit qu'il en reviendra. 11 tient fort à la vie aujourd'hui, et se repent beaucoup de l'excès auquel il s'est porté. Voici son histoire. Il se nomme M. le baron de Waxhen : il était allé au Wauxhall, quelques jours avant sa catastrophe. M. de Létorière, petit-maître très-renommé par sa figure, ses bonnes fortunes et sa valeur, lui avait marché sur le pied imprudemment, et lui avait fait toutes les excuses convenables et usitées en pareil cas. 11 croyait en être quitte; mais le soir il reçoit un billet du baron, qui lui demande en grâce de passer chez lui le lendemain matin pour affaire importante.
(J) Voy. 26 septembre 1770.
M. de Létorière s'y rend, et trouve cet homme dans son appartement, illuminé comme un jour de bal. 11 lui demande ce dont il est question. Celui-ci lui témoigne combien il est offensé de son impertinence. Le Français renouvelle ses protestations de n'avoir voulu Toffenser en rien, et lui donne là-dessus Talternative en bon et franc militaire. M. de Waxhen, après b^ucoup d'explications, parait satisfait, et laisse partir son adversaire. Il •est tourmenté bientôt après de nouvelles inquiétudes, et va trouver un ministre étranger, de ses amis, auquel il conte son aventure et qu'il consulte. Celui-ci lui rit au nez, le rassure, et lui promet de l'avertir s'il court sur son compte aucun mauvais propos à cette occasion. Il croit le baron calmé; mais la tête tourne à celui-ci, et il se porte à la cruelle extrémité dont on a rendu compte.