SECRETS
Umier. i • — Mademoiselle i4mou/d (4) ne se borne pas à em-
MUrla scène lyrique. Ses afifections particulières nous offrent des eiemples dignes du bon vieux temps. Elle avait profité avec empressement d'un voyage de M. de Lauraguais (2) à Genève (3), pour se soxtôtraire à sa tyrannie (4). En fuyant cet objet, soi-disant le
(l^ HademoiseUe Arnould, première actrice de TOpéra, la plus pathétique qui ait peut-être jamais paru (♦). — B.
(%) Louis-Léon-Féiieité, comte de Lauraguais, puis due de Brancas, né à Paris le 3 juillet 1733, mort le 9 octobre 1821, âgé de plus de quatre-vingt-onze ans. —A.
(3) M. le comte de Lauraguais a fait, il y a quelques mois, un voyage à Genève, pour consulter H. de Voltaire sur une tragédie à'Électre (11 février 1762) de sa façon. H est de TAcadémie des Sciences. — B.
(4) Mademoiselle Arnould, excédée de la jalousie de M. de Lauraguais, avait profité de son absence pour rompre avec lui. Elle avait renvoyé à madame la comtesse de Lauraguais tous les bijoux dont lui avait fait présent sou mari, même le carrosse, et deux enfants dedans qu^elle avait eus de lui. Elle s'était tenue cachée pour se soustraire aux fureurs d'un amant irrité : elle s'était même mise sous la protection de M. le comte de Saiut-Florentin, dont elle avait imploré la bienveillance. On ne peut'peindre Tétat de démence où cette rupture avait jeté M. le comte de Lauraguais. Tout Paris était inondé de ses élégies. Enfin, à la fougue d'une passion ayant succédé le calme de la raison, il s'était livré aux sentiments généreux, qui devaient nécessairement reprendre le dessus dans un cœur comme le sien. Il y arait eu une entrevue avec sa maîtresse et lui; il avait poussé la grandeur d'âme aa point de lui déclarer qu'en renonçant à elle, il n'oubliait point ce qu'il se de-
C) Sophie Àmottld, n^c i Parii le 14 février 174V, morlu en 1809.
premier de son cœur, elle avait passé dans les bras d'une malheureuse victime de Tinfidëlité d'une héroïne du Théâtre- Français (I). M. Berlin (2) crut trouver dans cette belle ce qu'il cherchait vainement depuis si longtemps (3). 11 n'a rien épargné pour mériter la bienveillance de sa nouvelle maîtresse ; tout a été prodigué ; mais l'excès de sa générosité n'a pu triompher d'une passion mal éteinte : l'amant tyrannique régnait au fond du cœur, ses écarts ont disparu, on a oublié ses crimes ; l'amour a réuni deiix amants, qui, plus épris que jamais Tun de l'autre^ présentent au public un événement qui fait l'entretien de tout Paris. L'infortuné Bertin, aussi honteux de sa tendresse que piqué du changement de sa perfide, est^ dit- on, dans le plus cniel désespoir.
5. — On se communique sous le manteau de petits vers polissons de M. l'abbé de Voisenon (4) à madame la marquise de Pompadour. Ils ont été présentés au nom de M. le maréchal prince de Soubise, qui avait fait présent à cette dame d'un anneau de diamants. Ces agréables ordures ont plu infiniment à la
vait à lui-même, et lut renvoyait eu conséquence un contrat de deux mille écus de rente viagère. Sur le refus de mademoiselle Arnould, madame la comtesse de Lauraguais était intervenue, et avait sollicité Tactrice sublime de ne point refuser un bienfait auquel elle voulait participer elle-même : elle lui avait fait ajouter qu'elle n*eùt aucune inquiétude de ses enfants, qu^elle en aurait le même soin que des siens propres. Mademoiselle Amould u*avait point cru devoir.se refuser à cette dernière invitation, et M. Bertin ayant, de sou côté, fait vis-à-vis de M. de Lauraguais les démarches qui convenaient dans les circonstances, tous les procédés avaient été remplis, et il était entré en pleine propriété de sa nouvelle con* quête. — B.
(1) Mademoiselle Hus.
(S) De TAcadéraie des Belles-Lettres, auteur de Vlsle des Fous et trésorier des parties casuelles. — B.
(3) M. Bertin avait cru longtemps posséder le cœur de mademoiselle Hus ; si les bienfaits avaient quelque droit sur celui d'une femme de cette espèce, il avait lieu de n'en point douter; il avait fait eu sa faveur une dépense prodigieuse. Cependant, n'ayant pu se refuser aux soupçons dont on le tourmentait, il en avait vérifié la 'vérité, et avait trouvé son infidèle couchée, dans sa maison de Passy, avec le fils de Tentrepreneur des eaux de ce lieu. Celui-ci s'étant fait jour l'épée à la main, cette aventure était devenue trop publique pour que M. Bertin pût vivre encore avec une femme qu'il regrettera peut-être toujours. On évaluait alors le mobilier de mademoiselle Hus a plus de 500,000 liv. — B.
(4) Claude-Henri Fusée de Voisenon. né le 8 janvier 1703, mort le 22 novembre 1775. Madame la comtesse de Turpiu, légataire des manuscrits de Voisenon, a publié en 17!^i ses Œuvres complètes, 5 volumes in-S». Elle n'a pas cru devoir 7 comprendre \^%CLgréahles ordures Ae cet abbé. — > R;
Janvier !?6î. s
cour^ et tirent encore un plus grand naérite du mystère avec lequel cela se communique : si cette gentillesse se répand à un certain points on la hasardera ici.
Il y a des vers du même abbé sur mademoiselle Marquise^ maîtresse de M. le duc d'Orléans. Tout cela est charmant^ et est marqué au coin de la plus une galanterie.
7. — On commence à parler beaucoup de VÉcueil du Sagp, comédie philosophique et en vers de dix syllabes, de M. de Voltaire. On espère qu'elle triomphera des scrupules de la Censure et de la police> et que nous la verrons enfin représenter (1). Sans prématurer le jugement qu'on en doit porter, nous nous contenterons de mettre ici une anecdote (2) qui concerne cette comédie et qui est des plus agréables. C'est une plaisanterie que s'est permise M. de Voltaire, et qui a dû l'amuser infiniment.
Avant qu'il fût question de cette pièce, un jeune homme obscur vint la présenter comme sienne, sous le titre du Droit du Seigneur, au comédien semainier (3). 11 fut reçu avec la morgue ordinaire, et ce ne fut qu'en faveur de ses instances les plus respectueuses et les plus humbles, qu'on lui promit d'y jeter les yeux. Il fallut bien des courses, bien des prières, avant d'obtenir une nouvelle audience. Enfin, on lui déclara qu'on avait parcouru sa comédie et qu'elle était* détestable. Le jeune candidat demanda si on avait lu exactement ce drame ? 11 fit observer que cet arrêt était bien rigoureux ; qu'il avait montré sa comédie à quelques gens de goût, qui ne l'avaient pas jugée si défavorablement ; qu'il avait même l'honneur du suffrage de M. de Voltaire. On lui rit au nez : on lui dit qu'il ne fallait ifiis se laisser séduire par ces applaudissements de société ; que la plupart des gens du monde n'entendaient rien à ces sortes d'ouvrages; et quant à l'illustre auteur qu'il réclamait, que sans doute c'était un persiflage. Le pauvre diable insista pour obtenir une lectm'e, la troupe assemblée : on lui répliqua qu'il se moquait, que la compagnie ne s'assemblait pas pour de pareilles misères. Il fallut avoir recours aux suppliques et aux bassesses,
(1) Keprésenlée sans succès, le H du même mois.
(2) Cette anecdote est très-vraie. — W:
(3) On appeUe semainier celui qui est nommé chaque semaine pour suivre les ^taires de la troupe. C'était le sieur Bellecour dans ce temps-là. — B.
et^ les entrailles du comédien s* étant émues^ on lui accorda par compassion un jour de lecture. Le comique aréopage était si prévenu, que vraisemblablement il ne fit pas grande attention à ce qu'il entendait, et la pièce fut conspuée par toute l'assemblée. Le jeune homme se retira, fort content de la comédie qu'il venait déjouer. Quelque temps après, M. de Voltaire adressa cette même pièce aux Comédiens, sous le titre qu'elle porte aujourd'hui. On la reçut avec respect : elle fut lue avec admiration, et on pria M. de Voltaire de continuer à être le bienfaiteur de la compagnie. Ce n'est que quelque temps après, que cette anecdote s'est divulguée ; on en a beaucoup ri, et l'on s'est rappelé plus que jamais la caricature (1) plaisante, où Ton peint ce tribunal sous l'emblème d'un certain nombre débuches en coiffures ou en perruques.