‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 8 sur 77 · Nous allons rendre compte de l'état actuel de l'Opéra · texte numérisé non relu

Nous allons rendre compte de l'état actuel de l'Opéra

La haute-contre y est dans le plus grand délabrement. Pillot est le seul chanteur qu'ose avouer l'Opéra. Quel chanteur, encore ! quel successeur de Jéliotte ! Sans âme, sans figure, sans caractère, n'ayant pour lui qu'un peu d'organe, Gélin et Larrivée nous dédommagent dans la basse-taille : l'un a le timbre plus sonore, plus mâle ; l'autre, plus onctueux, plus pathétique ; tous deux sont acteurs, mais le dernier a sans contredit plus de feu, plus de naturel, plus d'aisance dans son jeu. C'est un homme d'un talent rare, et qui peut se promettre le plus grand succès.

En femmes, nous comptons mademoiselle Chevalier, mademoiselle Arnould et mademoiselle Le Mierre. La pi'emière jouit d'une réputation faite depuis longtemps, et l'excellence avec laquelle elle rend le rôle d'Armide est une preuve qu'elle peut encore acquérir. La seconde est, au gré des connaisseurs, l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus tendre, qui ait encore paru. Elle est sortie telle des mains de la nature, et son début a été un triomphe. Qui ne serait enchanté de la méthode, du goût, du prestige, avec lequel mademoiselle Le Mierre nous peint tous les objets sensibles de la nature ! Sa voix est une magie continuelle. C'est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphyr qui folâtre. Toutes trois font

(1) Dans les Mémoires de V Académie de» Colporteurs t par Cajlus. — -B.

JANTIER 17 63. 5

Tadmiration^ Tamour et les délices des partisans du théâtre lyrique.

La chorégraptiie est, sans contredit, la partie la mieux garnie et la plus parfaite de TOpéra : Vestris et mademoiselle Lany passent pour les premiers danseurs de l'Europe. Toutes les nations étrangères, qui nous contestent le reste, sont d'accord sur ceci. On a fait l'éloge le plus complet du premier, en disant qu'il nous empêche de regretter Dupré. 11 est des gens même, amis de la nouveauté sans doute, qui trouvent le premier plus fini et plus varié dans son jeu.

Quant à la seconde, personne des contemporains ne se rappelle avoir vu une danseuse aussi précise, aussi savante dans ses mouvements. Le frère de cette dernière est admirable pour la pantoinime. Laval otLyonnois seraient des danseurs sublimes, si Vestris n'existait pas. Tous ces illustres sont doublés par huit ou dix jeunes gens, dont quelques-uns promettent infiniment.

L'Opéra a fait cette année l'acquisition de mademoiselle Allard. Mademoiselle Lyonnois doit voir avec plaisir renaître son enjouement et sa gaieté dans cette agréable danseuse. Elle inspire la joie dès qu'elle parait, et ce sentiment ne fait point tort à celui d'admiration qu'on lui doit. Mademoiselle Vestris est toujours en possession de la danse voluptueuse et même lascive : c'est ce que lui reprocheront sans cesse les défenseurs des mœurs, et c'est im défaut qu'ils lui pardonneront intérieurement, tant que le physique aura quelque empire sur eux. De très-jolis minois décorent délicieusement les ballets, et les premières danseuses ont l'espérance de se voir remplacer par plusieurs du second ordre.

Le cordon de Saint- Michel , dont M . Rebel , l'un des directeurs, vient d'être décoré Tannée dernière, doit donner une grande émulation à ses collègues et à ceux qui lui succéderont : nos plaisirs ne peuvent que gagner à celte illustration.

13. — Il est toujours question de la réunion de l'Opéra-Comique à la Comédie Italienne. €ette affaire , qui semblerait n'en devoir être une que dans les ruelles , fait une très-grande sensation à la cour : elle y cause des schismes. M. l'archevêque (1),

(i) Christophe de Beaumont.

au grand ëtonnement de tout Paris ^ est intervenu sur la scène ; il sollicite vivement la conservation du théâtre de la Foire. Les fonds abondants que lui fournit ce spectacle^ dont il retire le quart pour les pauvres^ l'ont porté à cette étrange démarche. On craint bien qu'elle n'ait pas le succès dû au zèle de ce respectable prélat. Malgré ses représentations , on croit que la réunion am*a lieu. Il s'est tenu à ce sujet un grand Conseil des Dépêches^ et il faut que cette affaire se termine incessamment. Bien des gens prétendent que la réunion ne peut que contribuer au détriment des deux spectacles^ et que c'est un sûr moyen de les faire tomber : le bon goût n'aura pas à s'en plaindre.

17. — Les Muses et les Arts pleurent la disgrâce de deux de leurs illustres protecteurs : MM. Le Riche de La Pouplinière (1) et La Live d'Epinay viennent d'être rayés de la liste des .Plutus de France (2). La gloire les dédommagera de cette disgrâce; leurs noms^ plus durables^ seront à jamais écrits dans les fastes du Parnasse. Le premier, outre la munificence royale avec laquelle il encourageait les artistes et les gens de lettres^ possédait lui-même des talents précieux ; il a fait un roman , des comédies (3). Ses bons mots qu'on pourrait recueillir^ seraient seuls un titre au bel esprit. Le second tient sa maison ouverte à toute l'Encyclopédie : c'est un Lycée ^ un Portique^ une Académie. Sa digne épouse a vu longtemps enchaîné à ses pieds le sauvage citoyen de Genève (4)^ et tandis que son mari vei*se ses richesses dans le sein du mérite indigent^ elle l'anime de ses regards^^ elle enflamme le génie et lui fait enfanter des chefs-d'œuvre.

19. — On parle beaucoup de la reprise de V Encyclopédie. Les volumes de planches commencent à pai'aître ; ils réveillent la curiosité publique^ et Ton se demande quand on verra finir cet

(1) Alexandre- Jean- Joseph Le Riche de La Pouplinière, né à Paris en 1692, avait épousé en premières noces une actrice, fille de Dancourt, l'auteur comique. Les liaisons de cette dame avec le duc de Richelieu, Taveuture scandaleuse qui en fut le résultat et dont on peut voir les détails dans les Mémoires de Marmontel, forcèrent La Pouplinière à se séparer d'elle. Il mourut le 5 décembre 1762. — R.

(2) Ils étaient tous deux fermiers généraux. Ils ont été remerciés par une lettre de M. le contrôleur général, au nom du roi. — B.

(3) Z>aira, histoire orientale ; Paris, 1760, in-4o; et 1761, 2 parties in- 12. Les comédies assez nombreuses qu'il avait composées pour son théâtre, n'ont pas été imprimées. Voy. 15 juillet 1763. — R.

(() M. Rousseau a été amoureux fou de madame de La Live.— R.

ouvrage^ dont la stispension fait gémir l'Europe ? Tout le ma* nuscrit est fait; on n'attend qu'un regai'd favorable du gouvernement^ pour en profiter^ et se mettre du moins à l'abri des persécution^ de l'ignorance et du fanatisme ^ en sorte que l'autorité ne pourra plus se prévaloir contre ce dépôt immortel de l'esprit humain (1).

20. — Il paraît que tout Je monde n'est pas d'accord pour admirer le retour de mademoiselle Amould à M. le comte de Lauragnais (2). Ce raccommodement fait moins d'honneur à la constance des deux personnages^ que de tort à leur bonne foi. M. Berlin avait payé les dettes de la belle fugitive: il a marié sa sœur, il a fait des dépenses considérables^ qu'on évalue à plus de 20^000 écus. Pour conserver l'héroïsme, il eût fallu que l'amant en faveur eût remboursé à l'amant disgracié les frais immenses que lui avait occasionnés sa nouvelle conquête ; ou qu'au moins il se fût passé à cet égard des procédés , dont on ne parle point. C'est avec douleur que nous sommes obligés de renvoyer mademoiselle Amould dans la foule des femmes dont nous l'avions tirée. Nous convenons qu'elle avait surpris mal à propos l'adniiration des cœurs tendres et sensibles, que séduit toujours ce qui porte l'empreinte des grandes passions.

21. — Enfin, on vient d'enrichir la Pucelle de M. de Voltaire des ornements qui lui manquaient. Un graveur intrépide publie vingt-sept estampes concernant ce poème (3). Ce sont, en général, des caricatures piquantes et qui s'allient très-bien à l'ouvrage. Elles offrent aux yeux avec vérité les peintures lascives ou grotesques du poète : e^est ainsi que, tandis que l'auteur cherche à rendre à son héroïne l'honnêteté dont on lui reproche de l'avoir dépouillée, un plaisant la prostitue de plus en plus et

(0 Après de nombreuses traverses, suscitées par le fanatisme et 11iypocrîsie« \' Encyclopédie était parvenue au septième volume, lorsqu*un arrêt du Conseil du roi, du 8 mars 1759, révoqua le privilège accordé à l'ouvrage, et arrêta cette vaste entreprise an milieu de son cours. Elle ne fut terminée qu'en 1765 par la publication des dix derniers volumes du texte et de cinq volumes de planches. Uouvrage entier forme vingt-deux volumes in-folio. — R.

(î)Voy. !«' janvier 176Î.

(3) Ces estampes sont probablement celles qu*on voit dans une petite édition de Is PueeliBy in-16| de forme presque carrée, sous le titre de Londres. Elles sont en effet très-libres, et se font d^ailleurs remarquer par une touche fine et spiritnelledans le dessin comme dans la gravure. — W.

8 MéMOmES SECRETS DE BAGHAUMONT.

la met hors d'état de paraître jamais aux yeux du lecteur pudibond.

24. — M. Colardeau (i) avait fait , il y a quelques semaines , une pièce de vers, intitulée : Le Patriotisme, à Toccâsion des vaisseaux que les différents corps du royaume s'empressent d'offrir au roi. Jusqu'à présent, le ministère, toujours sage et modéré, avait enchaîné le zèle de ce poète , en s'opposant à Timpression de son ouvrage. Les mêmes vues de prudence avaient fait sévir la police, au commencement de cette année, en brisant, en pulvérisant quantité d'ouvrages de sucrerie et autres matières , oii Tartiste industrieux avait cherché à reproduire sous différentes formes les monuments de la ferveur patriotique. Il parait qu'on permettra désormais de prendre l'essor à l'enthousiasme du citoyen. Le ministre a fait écrire à M. Colardeau, que la cour approuvait son ouvrage, et il est enfin imprimé. Nous y trouvons beaucaup de poésie, de zèle, et peu de pensées.

25. —-On parle beaucoup du retour de M. de Voltah'c en ce pays-ci ; on va jusqu'à dire qu'il aura tme pension considérable à la cour. Ces bruits ne sont encore que très-vagues. D'après cette supposition, on a toujours fait à compte l'épigramme suivante :

Voltaire, en esprit fort, plein d'orgueil et de ruse, Après avoir choisi le sein des protestants

Pour éviter les sacrements, Vient mourir à Paris, sachant qu'on les refuse.

28.— M.|deLa Dixmerie (2), coopérateur de l'abbéde La Porte, passe au Mercure pour la partie des Contes, dont il a le privilège exclusif, ou du moins en chef. Le ministre, M. de Saint-Florentin , veut absolument rendre à cet ouvrage la vogue qu'il a toujours eue, sans la mériter. 11 a décidé , pour engager les gens de lettres à seconder ses vues , qu'il n'y aurait dorénavant de

(i) Charles-Pierre Colardeau, né à Janvilie en Beauce, le 12 octobre 1732; morl le 7 avril 1776.

(2) Nicolas Bricairede La Dixmerie, né à La Motte-d*Attencourt en Champagne, mort à Paris le 26 novembre 1791. Il a recueilli en 3 volumes in>12 les Contes phù losophiques et moraux fournis par lui au Mercure, — R.

pensions (t) données sur cet ouvrage^ qu'à ceux qui l'auraient eniichi de leurs productions.

30. — 11 est bon de rendre compte aussi de l'état actuel de la Comédie Fmnçaise. Nous partirons^ à l'avenir, de ce point, comme d'un thermomètre sûr, pour apprécier Tamélioration ou le dépérissement de ce spectacle.

Mademoiselle Clairon (2) en est toujours l'héroïne. Elle n'est point annohcée , qu'il n'y ait chambrée complète. Dès qu'elle parait, elle est applaudie à tout rompre. Ses enthousiastes n'ont jamais vu, et ne verront jamais rien ^e pareil : c'est l'ouvrage le

plus fini de Tart Mais c'est de l'art, disent quelques critiques.

lis se rappellent qu'elle a longtemps été mauvaise , qu'elle a lulté six ans contre le public, que son organe bruyant assourdissait les oreilles , sans émouvoir le cœur. A force de tâter, elle s'est enfin fait un jeu à elle; les glapissements de sa voix sont devenus les accents de la passion , son enflure s'est élevée au sublime. Cette actrice a de tout temps eu la passion théâtrale, beaucoup de noblesse dans sa démarche', dans ses gestes de main , dans ses coups de tête. Quoique d'une stature tnédiocre, elle a toujours paru, sur la scène,. au-dessus de la taille ordinaire. Par quelle fatalité, des infirmités habitaelles nous privent-elles si souvent de la voir? Pourquoi sommes-nous incessamment menacés de la perdre (3)?

Mademoiselle Dumesnil(4)est, sans contredit, plus actrice-née que mademoiselle Clairon; son jeu est plus naturel, plus décidé, plus franc; mais son amour-propre lui aurait dû conseiller de se retirer, il y a quelques années. Elle n'a pas senti qu'elle ne pouvait quOvperdre à mesure que sa rivale gagnerait : ce n'est pas qu'elle ne lui fesse encore éprouver quelquefois son an-

(1) Le Mercure rend environ 60,000 livres : il y a 16,000 livres de frais, et ^8,000 de pensions; ensuite, les non-valeurs, sommes arriérées, recouvrements à faire, etc. — B.

(t) Claire-Josèphe Leyris de La TuderClairon, née en 1723 près de Coudé en Flandre ; morte à Paris le 18 janvier 1803.

(3) Mademoiselle Clairon est attaquée de la maladie des femmes : elle joue peu sonvenr, en conséquence de ses infirmités. Ses camarades lui faisaient reproche, un jour, de sa rareté : r 11 est vrai que je ne joue pas fréquemment, réponditelle; mais une dei mes représentations vous fait vivre pendant un mois. » — B.

(4) Marie-Françoise Dumesnil, née à Paris en 1713 ; morte à Bouiogne-sur.'Mer le 20 février 1803.

iO MEMOIRES SECRETS DE BÀCHAUMONT.

ciennc supériorité^ qu'elle ne l'écrase des élans de son génie. Malheureusement; ce ne sont que les derniers éclats dune lumière qui s'éteint 1 D'ailleurs^ le vice crapuleux (1) par lequel elle se laisse dominer la met trop souvent dans le cas de substituer sur la scène les écarts de sa raison aux désordres des grandes passions qu'elle doit dépeindre.

A qui les conseils d'un amour-propre bien entendu eussentils été plus nécessaires qu'à mademoiselle Gaussin (2)? Elle ne sent pas qu'il est un temps oii il faut se soustraire aux applaudissements^ sans quoi les applaudissements nous échappent à la fin. Son genre ne peut s'allier avec les rides de l'âge : une vieille poupée nefiguera jamais bien dans VOraele ni dans les Grâces; Zaïre doit porter empreinte sur son front toute la candeur de son âme. Quand mademoiselle Gaussin jone dans cette pièce ^ on est tenté de demander si c'est à elle que M. de Voltaire adressa , il y a trente ans , cette épitre (3) si tendre^ si touchante, où le cœur parle plus que l'esprit? Ce qu'elle est^ fait oublier ce qu'elle a été. Plus heureuse cependant que mademoiselle Dumesnil en un point , elle n'a point encore de rivale qui la remplace. Ses défenseurs prétendent que son peu d'opulence (4) la met dans le cas de sacrifier sa gloire à son bien-être : il faut qu'elle soit bien mal à l'aise^ ou qu'elle se soucie bien peu de sa réputatidn !

Il n'y a que vous qui ne vieillissez points inimitable Dangeville (5) ! Toujours fraîche^ toujours nouvelle , à chaque fois on croit vous voir pour la première. La nature s'est plu à vous pro-

(1) Mademoiselle Dumesnil boit comme un cocher : son laquais, lorsqu'elle joue, est toujours dans la coulisse, la bouteille à la main, peur l'abreuver. — B.

(2) Jeanne-Catherine Gaussin, ou plutôt Gaussem, débuta à la Comédie-Française en 173i. Elle était alors âgée de dix-sept ou dix-buit ans. Morte à Paris le 9 juin 1767. — R.

(3) Celle qui commence ainsi :

Jeane Gàawiii, reçoit mon tendre hommage.

(4) Mademoiselle Gaussin a eu les amants les plus illustres, mais elle a toujours saorifié Tintérèt au plaisir. Quand on lui reprochait son extrême facilité, elle disait : « Que voulex-TOus? Cela leur fait tant de plaisir, et il m'en coûte si peu I «— B.

(5) Marie-Anne Botot-Dangeville, née à Paris le 26 décembre 1714; mort« en mars 1796.

diguer ses dons, comme si Fart eût dû tout vous refuser, et l'art s'est efforcé de tous enrichir de ses perfections, comme si la nature ne vous eût rien accordé. Quel feu dans votre dialogue! Quelle expression dans votre scène muette! Quelle force comique dans le moindre de vos gestes ! Quel aveugle préjugé vous refuse dans la société (i) un esprit qui pétille dans vos yeux , qui brille sur toute votre physionomie? Si Ton voulait personnifier cette intelligence humaine, on ne pourrait lui donner une figure mieux assortie que la vôtre. Continuez à faire les délices et Tadmiration de la scène française. Sur votre modèle puissent se former des actrices dignes de vous remplacer! espoir d'autant moins fondé, que plus elles auront de sagacité pour saisir la finesse de votre jeu , plus elles se sentiront hors d'état de vous atteindre.

Quant aux dix autres actrices (dont quatre pensionnaires , à Tessai) qui composent la troupe femelle de cette Comédie , nous ne les tirerons point de la foule, qu'elles ne se soient distinguées par leurs talents. Quelques-unes donnent des espérances, d'autres ont une figure à laquelle .nous rendons hommage dès à prasent.

De quinze acteurs que compte la Comédie (dont deux à Fessai) , s'il n'en est peut-être aucun aussi transcendant que les quatre femmes que nous venons de nommer, il en est peu qui n'aient du moins un mérite particulier. Le jeune Mole (2) attrape le ton sémillant d'un marquis éphémère. L'emphase de Paulin, dans ses rôles de tyran, ne messied pas ; d'ailleurs, il excelle à faire le paysan. Un récit plein de feu ou de pathétique est très-bien rendu par Dubois. Bonneval joue le sot à merveille; Dangcville, le niais ; Armand a toute l'effronterie, toute la scélératesse des valets de l'ancienne comédie ; ses allures, son ton, son visage , ne conviennent point à la finesse , à la décence de ceux de la nouvelle. Les acteurs que le public distingue sont Grandval, Bellecour, Le Kain, Préville et Brizard.

Grandval et Bellecour courent la même carrière dans les deux genres. Le premier a plus d'importance, plus de morgue , plus

(1) On prétend que mademoiselle Dangeville est buse en conyersation. — B. (t) François-René Mole, né à Paris en 1734; mort le 11 décembre 1802.

de faste ; Tautre a plus de naturel , plus d*aisance^ plus de fatuité : les rôles d'ironie , de dédain^ de mépris^ conviennent mieux au premier^ ceux d*entraiiles^ d'onction^ de pathélique, mieux au second ; celui-là nous paraît fait davantage pour le comique 9 où il est permis de charger, d'enchérir sur le pinceau de l'auteur ; celui-ci est mieux dans le tragique , où il faut souvent rapprocher de la nature un rôle gigantesque que le poète en a trop écarté. Grandval est plus consommé; nous espérons que Bellecour sera quelque jour plus fini. Tous deux sont hommes à bonnes fortunes (i), et puisent dans le commerce des femmes eet air de triomphe et d'impudence, qui sied si bien aux héros de théâtre.

H fallait que Le Kain (2) fût acteur-né, puisque M. de Voltaire Ta jugé tel (3), malgré son organe ingrat et sa figure ignoble. Le public est fort partagé sur ce comédien : les uns le regardent comme sublime; d'autres, comme détestable. C'est qu'il a de grandes beautés dans son jeu, et de grands défauts. Les premières empêchent ses partisans de voir les autres , et ceux-ci font disparaître celles-là aux yeux de seâ contempteurs. L'art, quelquefois, le fait aller au delà de la nature; il reste quelquefois en deçà de la nature, pour ne pas donner assez à l'art.'Assemblage étonnant de grandeur et de bassesse, de sublime et d'enflure; on doit, ou- l'admirer à l'excès, ou le dégrader souverainement.

Préviile (4) est admirable pour la pantomime : il est acteur jusqu'au bout des doigts; ses moindres gestes font épigramme; il charge avec tout l'esprit possible , c'est le Gailot du théâtre.

(i) On raconte qu'une femme de très-grande considération, s'étant engouée de Grandval, l'envoya chercher, l'admit dans un téte-à-tête ménagé exprès, et, filant peu à peu sa défaite, lui dit, en regardant des portraits de famille qui ornaient l'appartement : « Ah ! Grandval, que diraient ces héros, s'ils me voyaient entre vos bras ? — Ils diraient, répondit Timpudent vainqueur, ils diraient que vous êtes une p » (*). — B.

(2) Henri-Louis Le Kain, né à Paris, le 14 avril i728 ; mort le 8 février 1778.

(.3) C'est M. Voltaire quia produit Le Kain à la Comédie, après Ta voir fait jouer longtemps Chez lui ses différentes pièces ; et, en général, il faut convenir que ce sont celtes que Le Kain joue le mieux. — B.

(4) Pierre-Louis Dubus. dit Préville, né à Paris le 17 septembre 1721 ; mort à Beauvaisle 18 décembre 1799.

(*) Cette réponse c$t gënéral«meiil attribuée & Baron. — R.

Aussi inimitable que mademoiselle DangeviUe^ il n'est pas aussi étendu dans son genre : sa figure ne comporte point certains T^les où il faut jouer la dignité à laquelle l'actrice atteint quand elle veut. Rien de si agréable que de les voir en présence l'un de l'autre; ils sont faits pour dérider les fronts les plus graves^ pour évertuer les plus stupides^ pour rendre l'esprit palpable aux plus sots.

Brizard (1) est le dernier dont nous ayons à parler. Il a la majesté des rois^ le sublime des pontifes^ la tendresse ou la sévérité des pères. Cest un très-grand acteur, qui joint la force au pathétique ^ la. chaleur au sentiment : il est généralement admiré. Nous ne voyons personne qui lui refuse son suffrage, et son jeu n'a encore essuyé aucune critique.

D'après ce détail/il est aisé déjuger que le théâtre de la Comédie Française a les acteurs les plus parfaits de l'Europe ^ quoi qu'en disent les censeurs , qui n'admirent jamais le présent. Nous croyons fort que la génération comique actuelle vaut la génération passée , que les Baron et les Montménil sont remplacés, et que les Roscius antiques ne dédaigneraient pas d'applaudir aux Roscius modernes.

Février. — 3. — Jamais les Italiens ne s'étaient vu assiéger par une foule pareille à celle d'aujourd'hui. C'était une fureur dont il n'][ apas d'exemple : des flots de curieux se succédaient sans interruption^ et débordaient dans toutes les rues voisines : Touverture de l'Opéra-Comique sur leur théâtre attirait ce concours prodigieux. Tout était loué depuis plusieurs jours, jusqu'au paradis. On a commencé par la Nouvelle Troupe, comédie d'Anseaume et de l'abbé de Voisenon, à la fin de laquelle on a ménagé une scène qui a amené la réunion des deux spectacles , et un acteur y a harangué le public à ce sujet , et lui a demandé ses bontés. Biaise le Savetier a suivie et l'on a fini par On ne s* avise javMûs de tout (2). Le premier n'a pas semblé si déplacé. Le jeu des acteurs occupe mieux le vide du lieu , mais cette gentillesse n'a pas fait le même plaisir qu'à l'ordinaire. On sent facilement qu'il faut d'autres organes et d'autres acteurs pour un local aussi

(1} Jean-Baptiste Britard, dit Brizard, né à Orléans le 7 avril 172 r ; mort à Paris ie 30 janvier 1791.

(2) Ces deux opéras-comiques sont de Sédaiue et Monsigiiy.

différent. L'orchestre raèrae s'est trouvé avoir dégénéré. Enfin ^ l'on augiu'e mal de cette jonction.

4. — L'abbé Yvon, qui passait pour avoir contribué en grande partie à la thèse de l'abbé de Prades (l) et qui avait été comme enveloppé dans sa disgrâce^ après dix ans d'exil^ reparait enfin à Paris. Tous les matérialistes applaudissent au retour de cet illustre apôtre.

9. — M.Falconet (2), médecin consultant du roi , des facultés de Paris et de Montpellier^ de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres ^ l'un des plus savants hommes de l'Europe^ est mort^ hier après midi^ d'une rétention d'urine. Il avait quatre* vingt-onze ans. 11 est plus cité comme éditeur^ traducteur, et surtout compilateur, que comme auteur.

Il avait toute sa vie ramassé les anecdotes qu'il avait apprises; il les mettait sur des cartes , et sa compilation se montait à plus de cent cinquante mille notes de cette espèce. Il a légué cette curieuse partie de son cabinet à M. deSalnte-Palaye^son confrère de l'Académie des Belles-Lettres.

On évalue la bibliothèque de M. Falconet à près de cinquante mille volumes. 11 avait légué depuis longtemps au roi les livres rares et autres qui ne sont point à la Bibliothèque de Sa Majesté. Le nombre s'en monte à plusieurs milliers (3). 11 s'en était conservé l'usufruit , et leroi, en reconnaissance , lui avait fait une pension de 1,200 livres, réversible sur la tête de sa sœur, qui vit encore.

12. — On a fait une épigramme sur Zulime, qu'on attribue à M. le comte Turpin. La voici :

Du temps, qui détruit tout, Voltaire est la victime; Souvenez-vous de lui, mais oubliez Zulime.

(1) L'abbé de Prades avait soutenu en Sorbonne, en 1751, sans réclamation, une thèse où le matérialisme se découvrait de toutes parts. Enfioi toutes les puissances séculières et ecclésiastiques s^élevèreut contre ces impiétés, et il fut flétri par ar* rét du parlement. — B.

(2; Camille Falconet, né à Lyon le 1er mars 1671.

(3) On porte à onze mille environ le nombre de volumes dont Falconet a enrichi la Bibliothèque nationale. Quoique non exposés lors de la vente, ils ont cependant été compris dans le précieux Catalogue de la Bibliothèque de. feu M. Falconety mé" deein[Téâigé par Marie-Jacques Barrois) ; Paris, 1763, 3 vol. in-8o. On les distingue aux crochets dont leurs titres sont entourés. Ces volumes, classés à part à la Bibliothèque du roi, y forment ce qu'on appelle le fonds Falconet, — R.

FÉVRIER i76î. . 15

13*— On â. joué^ depuis quelques jours^ à Bagaolet^ le Berceau, conte de La Footaine, ajusté au théâtre par M. Collé. Il y avait trois lits sur le théâtre, pour six, ce qui a donné lieu à des plaisanteries. On a trouvé la pièce froide, et quelqu'un disait au duc d'Orléans : « Monseigneur, il faudrait bassiner ceslits-là.n

14. — Nous avons pensé perdre ces jours-ci M. de Crébillon, qui est fort vieux (1). Il s'en est heureusement tiré : il a reçu ses sacrements, et, peu de temps après le viatique, il a mangé des huîtres (2).

16. — On nous a donné. Tan passé, Ja Relation de la maladie, de la confession et de la fin de M. Voltaire ; on nous produit aujourd'hui son Testamentliiiémre (3). Malheur aux plaisants sinistres qui nous obligent à prévoir un événement dont Taspcct afflige toute la littérature! Quanta celte production, elle est dun homme qui à force de chercher de l'esprit en rencontre quelquefois par hasard. On l'attribue à Tavocat Marchand.

20. — 11 s'est passé aujourd'hui à la Comédie-Française un événement qui doit faire à jamais époque dans Thistoire du théâtre.

On jouait Tancrède : mademoiselle Clairon faisait Aménalde. Quand elle. en fut à ces vers :

On dépouille Tancrède, on l'exile, onVoulrage: C'est le sort d'un héros d'être perséculé... Tout son parti se tait : Qui sera son appui ?

Sa gl&ire !

Un héros qu'on opprime attendrit tous les cœurs...

Tactrice sublime donna des inflexions de voix si nobles et si pénétrantes, que tous les spectateurs, pleins de l'événement du

(1) On rapporte qu'un jour, étant allé chez le roi, S. M. le reçut avec bonté, et dans le courant de la conversation : « Vous êtes vieux, lui dit le roi, vous avez plus de quatre-vingts ans. — Non,'Sire, lui répondit-tl, c'est mon extrait baptistaire qui les a. ■ — B.

(2) Né à Dijon, le 15 février 1674, Crébillon avait alors quatre-vingt-huit ans accomplis.

(3) Testament de M. de Voltaire trouvé parmi ses papiers après sa mort ; Genève, 1762, in-12. Cette rapsodie est, eu effet, de l'avocat Marchand. Le même a donné plus tard un Testament politique de M, de V*** ; Genève (Paris), 1770, in-So. Nicolas-Joseph Sélis est auteur de la Relation. — R.

16 MÉMOIRES SECRETS DE BAGHÀUM^fT.

jeur (i)^ sentirent Tà-propos. Le nom de Broglie vola de bouche en bouche^ et le spectacle fut interrompu à plusieurs reprises par des applaudissements qui se renouvelaient sans cesse.

24. — On parle beaucoup du Réquisitoire (2) de M. de La Chaiotais, procureur général du parlement de Bretagne^ contre les Jésuites. Nous n'en ferons mention qu'en ce qui concerne notre objet. Ce savant magistrat prétend que réducatlon donnée par les Jésuites n^est point si précieuse. 11 propose^ en conséquence, de faire un nouveau plan d^études 11 est certain que

ce momeat-ci est une crise heureuse dans les lettres, dont il faudrait profiter pour chasser enfin l'ignoraace et la supei^stition de leui*s derniers repaires, pour substituer Tesprit philosophique à Tesprit pédantesque qui règne encore dans les collèges, et pour apprendre à la jeunesse des choses qu'elle doive et qu'elle puisse retenir.

25. — Nous avons sous les yeux une lettre de M. de Voltaire à M. l'abbé de Launay, dans laquelle il nous apprend que son CommefUaire sur Corneille doit l'occuper encore deux ans; qu'alors il en aura soixante-neuf, et qu'il est trop vieux, trop triste, trop ami du calme et du silence pour désirer son retour à Paris (3)... Il signe : de VoUaire, gentilhomme ordinaire du rot (4).

28 . — Les Comédiens ont reçu des défenses de jouer Tancrède, jusqu'à nouvel ordre, en conséquence de ce qui s*est passé le samedi 20.

— Aujourd'hui que la Comédie Italienne est à son plus haut degré de faveur et d'illustration, il est essentiel d'établir la position actuelle de ce spectacle.

On y compte quinze acteurs, dont trois provenant de TOpéra- Comique et deux à la pension ; et treize actrices, dont quatre à la pension et deux provenant de TOpéra-Comique. Dans cette multitude, à peine trouvons-nous quelques personnages qui méritent qu'on en parle.

(i) M. le maréchal de Broglie a reçu hier une lettre de cachet, qui Texite dans «es terres. — B. — Une contestation survenue entre le maréchal de Broglie prince de Soubise avait été soumise à la décision du Conseil d*État. — R.

(2) Compte rendu des Consiitutions des JésuiteSy 1762, in-12 de 221 page».

(3) Voy. 25 janvier 1762.

(4) Cette lettre n*a point été recueillie dans les Œuvres de Voltaire, — B.

Carlin (i) passe pour être un très-grand Arlequin : il est fait pour dérider les fronts nébuleux ; on lui trouve de la fécondité, beaucoup de variété dans ses lazzis, une souplesse étonnante dans son jeu; il pisQsfoque, malgré qu'on en ait, la grosse gaieté, mais c'est un Arl^piin . * ,

De Hesse est acteur, valet du premier ordre; il entend d'ailleurs à merveille la chorégraphie. Nous trouvons dans Rochard un chanteur agréable ; il a de la propreté, du goût; il joue quelques rôles passablement. Laruette répare à force d*art la nature la plus ingrate : c'est un musicien consommé. On désirerait encore entendre Clairval sur le théâtre de l'Opéra-Comique; son filet de voix se perd sur celui des Italiens : on en voit assez pour regretter qu'il n'en puisse pas faire entendre davantage. Le robuste Audinot rend au naturel la grossièreté des mœurs du peuple. Tous ces talents divers sont éclipsés par celui de Caillot; c'est un comédien qui a toutes les qualités, à la noblesse près. Sa vdtx embrasse tous les genres ; elle se monte à tous les tons ; elle vaut un orchestre entier : il est principalement fait pour la parodie.

Madame Favart a ctéAongtempCÂrhéroïne des Italiens, apparemment parce qu'elle n'était point surpassée par d'aiftres. En général, elle est médiocre, elle a la voix aigre, manque de noblesse, et substitue la finesse à la naïveté, les grimaces à l'enjouement, enfin l'art à la nature. On a beaucoup applaudi au début de mademoiselle Piccinelli. C'est une cantatrice du premiei^ ordre : elle n'a poiu'tant pas dans le gosier cette flexibilité qu'exige l'italien pour être chanté dans sa dernière perfection. Du reste, elle n'est propre en rien au théâtre.

Mademoiselle Villette, transfuge de TOpéra, a été mieux accueillie à ce spectacle. Son volume de voix, trop médiocre pour le premier théâtre, a mi£|jx rempli celui des Italiens : elle a un air niais, qui 's'adapte à eèrtains rôles; mais elle n'est rien moins qu'actrice, elle n'a ni chaleur ni sentiment.

On devrait s'applaudir de l'acquisition de mademoiselle Neissel, si sa voix voilée suHisait au lieu où elle chante. Elle a des

1) Chftrles- Antoine BeniDawi, dit Carlin, né à Turin vers 1713; mort le 7 septembre 1783.

i8 Mi^MOIRES SECRETS DE BAGHAT7M0NT.

grâces, du naturel, du goût, du sentiment ; mais ses sons trop affaiblis, quand ils parviennent à Toreilie, ne produisent plus qu'une demi-sensation.

Tous ces talents , dont aucun n'est parfait, se rapprochent beaucoup plus du médiocre, et la fui«ur avec laquelle on court à ce spectacle,. ne pourra jamais faire honneur au siècle. Les partisans du bon goût espèrent tout du temps et de Tinconstance des Parisiens.

Mars. — i . — M. Collé a mis encore (1) en opéra-comique le contedeLa Fontaine : A Femme avare galant escroc. Cette plaisanterie a été jouée chez M. le duc d'Orléans, à Bagnolet. Dans ces ouvrages de société, on se permet bien des gravelures, toujours sûres de réussir en pareil cas, mais qui rendent une pièce hors d'état d'être présentée au public.

13. — Quoique l'anecdote que nous allons rapporter soit ancienne, comine elle n'est pas connue, et qu'elle intéresse tous les pai'tisans de M. de Voltaire, nous allons la consigner ici. '

Un témoin oculaire, l'abbé Besson^ nous rapporte que M. de Voltaire, dans la qftilnzaine de Pâques dernière, se crut obligé d'édifier les nombreux vass^x dont il est seigneur, et surtout mademoiselle Corneille, dont il forme si parfaitement le cœur et l'esprit : en conséquence, ce grand homme fait venir un capucin^ se confesse humblement à ses genoux, fait entre ses mains une espèce d'abjuration, communie ensuite, et fait donner six francs au vilain (2).

IS. — U se répand une parodie d'une ariette du Maréchal , opéra-comique, sur M. le maréchal prince de Soubise.

Je suis un pauvre maréchal, Et je redeviens général, Depuis que Broglie en son vilkge Est renvoyé par Pompailoar (^) ; Mais, si j'abandonne la cour, J'y reviendrai, selon l'usage,

(1) Voy. 13 février 1762.

(2) Un abbé Besson, dont nous n'avons point entendu parler, ni aucun autre abbé ou laïque, n'a pu voir ce qui n'est jamais arrivé. — W.

(3) Voy. 20 février 1762.

Tôt, tôt, tôt, battez chaud, Tôt, tôt, tôt, bon courage, Y faire admirer mon ouvrage.

21.-* M. Colardeau chausse le brodequin aujourd'hui. Il a fait une petite pièce en deux actes^ intitulée : Camille et Constance. Ce drame a été représenté à Auteuil, chez les demoiselles Yennère (1 ) ; il est tiré de la Courtisane amoureuse, conte de La Fontaine. On sent tout le sel que devait avoir cette pièce en pareil lieu. L'auteur yeu,t la resserrer en un acte^ et nous en régaler aux Français.

25. — L'indisposition de mademoiselle Clairon a fait interrompre hier Zaruckma (2). Cette actrice célèbre ne peut éprouver quelque dérangement dans sa santé, que tout le monde littéraire ne s'en ressente. On prétend que la pièce n'est point de son goût^ et en général les Comédiens en avaient mauvaise opinion^ et ne voulaient pas la jouer. Le succès en est dû à M. Colardeau. Ce jeune auteur, étant un jouj; allé voir le sieur Le Rain, trouva cette pièce manuscrite dans un coin de la chambre du comédien; il demanda ce que c'était : l'acteur lui répondit que c'était une tragédie d'un comédien de province*, homme inconnu et d'un certain âge; qu'il ne doutait pas qu'elle ne valût rien, et que, depuis six mois qu'elle était soumise à son examen, il n'avait pas eu le courage de la lire. M. Colardeau lança vivement Le Kain sur cette négligence, et lui fit sentir combien ce procédé était malhonnête , contraire à toutes les bienséances, et même aux intérêts de la troupe.... 11 prit sur lui de faire la lecture de ce drame; il en fut très-content ; il engagea Le Kain aie lire à l'assemblée. Le suffrage d'un jeune auteur ne fut pas prépondérant contre les préjugés de cette troupe. La pièce fut encore ballottée longtemps ; la Jalousie s'en mêla ; et ce n'est qu'après avoir trouvé d'illustres protecteurs, que le sieur Cordier est parvenu à se faire jouer. On assure même que le sieur Le Kain et quelques autres ont travaillé de leur mieux pour faire tomber cette pièce à la première représentation. Ef-

(1) Voy Î6 avril 1762.

(2) Tragédie, par Cordier, acteur de province; représentée le 17 mars 1762.

fectivement^ plusieurs ont très-mal joué : quant à mademoiselle Clairon^ quoiqu'elle fût opposée au succès d'un drame qu'elle n'avait pas goûté, elle a sacrifié son amour-propre à un plus grand amour-propre, et Ton a remarqué dans son jeu tout l'art dont elle est capable.

28. — Tout le public voit avec plaisir une ingénieuse gravure de M. de Carmon telle (t), amateur et artiste lui-même : c'est le portrait de M. l'abbé Chauvelin, ce redoutable écueil contre lequel sont venus se briser Torgueil, Tastuce et la politique des Jésuites. U est représenté avec les attributs de la magistrature^ tenant en main le livre des Constitutions, On lit au bas ce simple et magnifique éloge: Nonsibi, sedpatriœnatus.

— Quelque plaisant a trouvé la parodie de l'ariette du MarecJuil (2) digne d'être continuée : on y a ajouté les couplets suivants :

Si je suis pauvre général, Je suis un brave maréchal, Je sais exposer ma patrie Et braver des miens le mépris.

Lorsque je marche aux ennemis.

Par ma manœuvre je leur crie :

Baltu chaud, j*ai bon dos;

Poisson (3) soutient Soubise^; La Franco paiera nos sottises.

J'allais combattre Ferdinand, Et je le croyais par devant.

Mais il s'est trouvé par derrière.

Pense-t-on qu'un Hanovrien Puisse agir en Italien ?

C'est au-dessus de ma visière.

Battu chaud, j'ai bon dos;

Poisson soutient Soubise ; La France a payé nos sottises.

(1) Carmontelle, né à Paris le 25 août 1717, y est mort le 96 décembre 1806. On a de lui des Proverbes dramatiques beaucoup trop nombreui, mais dont quelquesuns sont fort agréables. — R.

(2) Voy. 15 mars 1762.

(3) Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour.

A Rosbach le Prussien si fier Pouvait-il jamais espérer Me vaincre en bataille rangée, Moi qui ne m'y rangeai jamais?

Je m'en épargnai tous les frais. I/écIair dissipa mon armée.

Battu chaud, j'ai bon dos;

Poisson soutient Soubisc; La France a payé nos sottises.

Mais revenons à Lutzelberg, Où Je vois triompher Chevert, Sans vouloir pai*tager sa gloire ; C'en était fait des ennemis :

Si je marchais. Ils élaientprls; Je fis échapper la victoire.

Battu chaud, j'ai bon dos ;

Poisson soutient Soubise ; J.a France a payé Jios sottises.

Prince fait pour être chéri, Soyez heureux et favori, Mais ne commandez pas l'armée.

Au bien qui vous arrivera Vous verrez qu'on applaudira :

Abandonnez vos destinées.

Tôt, tôt, battez chaud,

Tôt, tôt, bon courage; Que Broglie finisse l'ouvrage !

— Il se répand une nouvelle épigramme sur Fréron, qu'on attribue à un homme de la cour (i) : elle est intitulée ïa Souris.

Souris de trop bon goût, souris trop téméraire, Un trébuchet subtil de toi m'a fait raison ; Tu me rongeais, coquine ! un tome de Voltaire, Tandis que j'avais là les feuilles de Fréron.

31 . — On a j'oué hier, chez M. le maréchal de Richelieu, VAnnette et Luhin du sieur Marmontel. Mademoiselle Nelssel faisait Annette, et Clairval, Lubin. Cette pièce a eu le plus grand succès.

(i) Cette épigramme est de Guîchard. — R.

îi MEMOIRES SECRETS DE BACtiAtMONI*.

Ce jour-là même on jouait aux Italiens la pièce de Favart. Ceux qui ont vu les deux, trouvent la premîère'infiniment supérieure. Nous avons lu le manuscrit : il nous parait que le drame du -sieur Marmontel est plus ordurier ; il y a un interrogatoire du bailli, qui malheureusement vient après celui du Droit du Seigneur (t). Du reste/on donne la palme aux deux auteurs du théâtre particulier.

Avril. — 1. — Voilà une des plus fameuses époques de la republique des lettres : les arrêts du parlement se sont exécutés aujourd'hui, et les Jésuites ferment leurs collèges dans le ressort. Les pensionnaires de Louis le Grand sont tous sortis, et ceux qui sont connus sous le nom d'enfants de langue ou d'Arméniens, pensionnés par le roi, ont été mis, jusqu'à nouvel ordre, dans des maisons voisines du collège. On a fait, à l'occasion de l'événement du jour, courir la pasquinade suivante :

« La troupe de Saint-Ignace donnera mercredi prochain 3 1 mars 1762, pour dernière représentation. Arlequin Jésuite, comédie en cinq actes, du Père Duplessis, suivie des Faux Bruits de Loyola, par le Père Lainez, petite comédie en un acte. Pour divertissement , le Ballet Portugais : en attendant le Triomphe de Thémis, »

2. — On parle beaucoup d'une chanson faite sur Tabbé de Voisenon et madame Favart, à l'occasion de la pièce d*Annette et Lubin, qui est mise sous le nom de cette dernière (2). Voici cette plaisanterie (3) :

CHANSON NOUVELLE A l' ENDROIT D'uNE FEMME AUTEUR, DONT LA

PIÈCE EST CELLE d'uN ABBÉ.

Il était une femme Qui, pour se faire honneur, Se joignit à 8on confesseur :

« Faisons, dit-elle, ensemble

(0 Voy. 7 janvier 1762.

[î) Cotnédie eu un acte et en vers, mêlée d'ariettes, représentée avec succès au Théâtre-Italien.

(3) Elle est généralement attribuée à Marmontel. On ne la trouve dans aucune édition des Œuvres complètes de son auteur. — R;

AVRIL 176i* 23

Quelque ouvrage d'esprit ? > Et l'abbé le lui fit.

11 cherche en son génie De quoi la contenter ; Il l'avait court, pour inventer :

Prenant un joli conte Que Marmontel ourdit, Dessus il s'étendit.

On prétend qu'un troisième Au travail concourut :

C'est Favart qui les secourut.

En chose de sa femme, C'est bien le droit du jeu, Que répoux entre un peu.

Fraîcheur, naturel, grâce, Tendre simplicité, Tout cela fut du conte ôté :

On mit des gaudrioles, De l'esprit à foison.

Tant qu'il fut assez long.

A juger dans les règles, La pièce ne vaut rien, Et cependant elle prend bien.

Lubin est sûr de plaire ; On dit qu'Annette aussi En tire un bon parti (I).

4» -^ Il courtj dans les rues^ un Dies iras sur les Jésuites : il a cinquante-neuf couplets> et tire tout son mérite des honorables victimes dont il déplote le destin. Rien n'est plus plat ni plus misérable»

7» — M. l'abbé Raynal vient de donnef au public un livre qu'il appelle: École militaire^ ouvrage composé par ordre du Gfouvemetnent (2). C'est une compilation d'aventures, de belles ac-

(1) Nous avons cru devoir supprimer le dernier couplet, qui se termine par uuci obscénité trop éclatante et qui n'ajoute rien à la chanson. (S) Paris, 1762, 3 vol. iû-ii.

tions, OU de bons mots^ qui ont trait à la guerre. Ce livre, qui aurait pu avoir au moins le mérite du choix et de la concision, est prolixe, diffus, et plein de choses étrangères au titre. L'auteur a eu 3,000 livres de pension pour ce beau travail. 11 voulait qu'on obligeât chaque régiment à prendre cent exemplaires de son livre; il le vend six francs. Qu'on évalue l'argent immense qu'aurait recueilli cet homme de lettres calculateur ? Le ministre ne s'est malheureusement pas prêté à ses projets de fortune.

8. — VÂnnette et Lubin de M. de Marmontel court les théâtres particuliers. Cette pièce a été jouée avant-hier sur celui de la Polie-Titon, avec un concours de monde prodigieux.

Ce poète passe pour auteur de la chanson sur l'abbé de Voisenon. Celui-ci parait en rire; mais il en garde un ressentinient profond, à ce qu'assurent ceux qui le connaissent. Il espère bien faire rire à son tour le public aux dépens du poète limousin.

10. — M. le maréchal d'Estrées a sa part aussi dans les couplets sur nos généraux ; c'est toujours le même air : Je suis un pauvre maréchal, %

Je marche comme un maréchal, Point du tout comme un général.

Si nous avons quelque avantage, Soubise en aura tout l'honneur; Je le lui cède de bon cœur, Je n'ai point de cœur à l'ouvrage.

Tôt, tôt, tôt, battczchaud,

Tôt, tôt, tôt, bon courage, Je n'ai point de part à l'ouvrage.

Contades en fut mécontent , Je devins son aide de camp.

Sans vouloir être davantage.

Ce procédé ne prit pas bien; Je m'en ris, je suis citoyen :

C'est un assez beau personnage.

Tôt, tôt, tôt, battez chaud,

Tôt, tôt, tôt, bon courage, Je n'ai point de part à l'ouvrage.

id. -- Il parait une réponse au discours de M. de La Chalotais (1), qu'on attribue au Père Griffet : elle est faible de preuves^ et forte d'insolences. Il voudrait insinuer .que tout ce qui se passe aujourd'hui contre les Jésuites n'est qu'une suite du système qu'ont formé les nouveaux philosophes de saper les fondements de la religion. Par où mieux commencer qu'en détruisant les Jésuites^ ce corps infatigable qui a toujours opposé le bouclier delà foi aux attaqués réitérées des encyclopédistes ! Le bruit a couru que le discours de M. de La Chalotais avait été fait par M. d'Alembert^ et ce Jésuite donne par là assez à entendre que le magistrat n'a pas parlé d'après lui seul.

i4. — Le Jésuite Misopogon Séraphiquey ou V Ennemi de la barbe des capucins , un volume in- 1.2 : amphigouri qui n'a rien de remarquable que la licence qui y règne, et une anecdote trèsscandaleuse sur l'abbé de La Porte, ci-devant jésuite.

15. — On sait que depuis longtemps M. de Voltaire travaillait à châtier sa Pucelle, à la rendre pudibonde : il en parait enfin une nouvelle édition in-S**, en vingt chants, avec des estampes. On y a retranché tout ce qui avait trait à madame la marquise de Pompadour (2) . Du reste, l'auteur y regagne en impiété tout ce qu'il y perd en obscénité.

16. — Le Colporteur, histoire morale et critique , par M. Chevrier, un volume in- 12. Ce livre est de la plus grande rareté. Le gouvernement n'a point voulu en permettre ni tolérer Tintroduction en i^rance, ce qui désole les libraires, l'ouvrage étant assuré du plus grand débit par les atroces médisances ou calomnies dont il est farci. L'impudent écrivain y nomme sans égard les gens par leur nom. A travers toutes les infamies dont sa satire est pleine, il se trouve quelques anecdotes assez amusantes.

23. — Le sieur Le Kaln est allé chez M. de Voltaire, en dépu-

(t) Remarques sur un écrit intitulé : Compte rendu des Constitutions des Je' suites; pàT M. de La Chalotais. 1762, in-i2. Cette réfutation est effectivement due au jésuite Griffet. -> R.

(S) Ce passage â éié consenré en variante à la suite du deuxième chant, par les éditeurs de Tédition de Kehl et leurs successeurs. Il commeuce ainsi :

Telle plutôt eetle heareuie grbelte. — R.

tation de la part des Comédiens (t), pour réparer leur impertinence à Toccasion de sa dernière tragédie (Olympie), qu'il a été obligé de retirer, à cause de leur désunion. Us sentent combien il leur est essentiel de ménager ce grand poête^ leur maître et leur bienfaiteur.

25. — Le Père Griffet désavoue le livre en réponse à M. de La Chalotais^ dont on a pai*lé ci-dessus (2). 11 a été brûlé hier, par arrêt du parlement.

25. — Il court un vaudeville en quarante couplets^ où Ton passe en revue à peu près toute la cour. 11 est sur un air d'Annette et Lubin, dont le refrain est : Y a-t-il du mal à cela ? On sent qu'il est heureux et prête beaucoup.

27. — Crébillon^ malgré ses quatre-vingt-neuf ans, n'a point succombé à la longue maladie qu'il vient d'éprouver. Il est beaucoup mieux, et son grand appétit est revenu. Le roi a donné à cette occasion les plus grandes marques de bonté. 11 avait chargé spécialement M. le comte de Clermont de lui apprendre tous les jours des nouvelles de la santé de cet académicien, confrère de S. A. S. ; et, en conséquence, ce prince envoyait et envoie encore savoir comment il se porte.

Page 1