A TROIS
Janvier. — 4. — Les promoteurs du projet de dresser une statue à M. de Voltaire sont fort embarrassés sur le lieu oii elle
45ft MEMOIRES SECRETS DE BAGHAUMONT.
sera érigée. La nouvelle flétrissure que yieut d'essuyer ce demidieu littéraire^ par Farrêt du Parlement qui brûle plusieurs de ses ouvrages (1), les fait renoncer absolument à la prétention de la placer en lieu public. Le clergé avait déjà fait, ses plaintes sur on pareil scandale^ et est trop favorablement accueilli en cour aujourd'hui pour se flatter de l'emporter sur lui. On croit qu'on achètera quelque terrain ou jardin qu'on décorera^ dont on fera une espèce de Muséum^ où Ton mettra ce grand homme ; peutêtre érigera-t-on successivement d'autres statues qui orneront ce sanctuaire des Muses.
9. — Ne pouvant se venger autrement de M. le Chancelier^ on assure qu*un membre du Parlement a fait contre le chef de la magistrature i'épigramme suivante^ qui fait allusion à ce qui vient de se passer et à l'honneur du cordon bleu qu'a obtenu depuis peu le chef de la magistrature :
Ce noir vizir, despote en France, Qui pour régner met tout en feu, Méritait un cordon, je pense, Mais ce n'est pas le cordon bleu.
13. — Quelques jours avant la disgrâce de M. le duc de Ghoiseul (2)9 on avait gravé son portrait^ au bas duquel on lit :
Dans ses traités et dans sa vie Régnent la droiture et l'iionneur.
L'Europe connut son génie, Et les infortunés son cœur.
Depuis son exil^ on y a substitué ceux'-ci^ qui ne lui font pas moins d'honneur :
Comme tout autre, dans sa place, H dut avoir des ennemis :
Comme nul autre, en sa disgrâce, 11 s'acquit de nouveaux amis.
(1) Voy. 6 septembre 1770.
(2) Le 24 décembre 1770, il avait été exilé à sa terre de Cbanteloup.
17. — Un caustique a répandu le Pater suivant, dédié au roi :
« Notre père, qui êtes à Versailles, votre nom soit glorifié : votre règne est ébranlé : votre volonté n'est pas plus exécutée sur la terre que dans le ciel : rendez-nous notre pain quotidien, que vous nous avez ôté (1) : pardonnez à vos Parlements, qui ont soutenu vos intérêts, comme vous pardonnez à vos ministres qui les ont vendus : ne succombez plus aux tentations de la Du Bari7, mais délivrez-nous du diable de Chancelier. »
20. — M. Séguier, premier avocat-général, en apportant au Parlement les dernières lettres de jussion (2), prononça le discours suivant :
a C^est à regret que nous nous trouvons dans l'obligation d'apporter de troisièmes lettres patentes du roi, en forme de jussion. Sila rigueur de notre ministère impose, en ce moment, silence à notre sensibilité, nous n'en faisons pas moins les vœux les plus ardents pour que la Cour puisse trouver, dans les ressources inépuisables de sa sagesse, les moyens les plus efficaces pour détourner l'orage dont nous sommes menacés. Nous osons espérer qu'elle nous rendra justice, et sera convaincue que c'est avec la plus grande douleur que nous avons pris par écrit les conclusions que nous laissons à la Cour. »
On cite ce discDurs comme remarquable par les tours oratoires que prend le magistrat pour ne pas se compromettre dans la position critique où il se trouve, sait via- à- vis de la cour, soit vis-à-vis de la Compagnie.
21 . — On assure que M. le Chancelier, sentant la nécessité d'avoir dans son parti des plumes éloquentes, s'en est attaché plusieurs, et qu'il fait même solliciter de loin M. de Voltaire, dont il flatte la vanité.