ÉPITAPRE DE M0NCR1F, PAR LE SIEUR DE LA PLACE
Réalisant les mœurs de l'âge d'or.
Ami sûr, auteur agréable, Ci-gitqui, Tieux comme Nestor, Fut moins bavard, et plus aimable.
31. — On a parlé (1) du spectacle donné par les officiers sur le théâtre d'Audinot. M. le duc de Choiseul^ encore ministre de la guerre, avait trouvé cette représentation fort indécente, et indigne de l'état de ces militaires; en conséquence, il avait donné des ordres pour qu'ils fussent mis au Fort-rÊvêque; mais cette punition n'a pas eu lieu, par égard, à ce qu'on dit, pour M. le duc de Chartres, qui avait assisté à ce spectacle.
Février. — 9. — Ce pays-ci fourmille de gens oisifs qui se font des plaisirs de ce qui, pour des gens sensés, ne serait qu'un objet de mépris et de pitié. Une querelle d'histrions a divisé depuis quatre jours notre pétulante jeunesse. Une danseuse excellente de rOpéra, et le meilleur danseur sans contredit, rivaux de talents et jaloux l'un de Tautre depuis longtemps, sont désunis par divers motifs. Leur inimitié a éclaté à l'occasion d'un pas où mademoiselle Heinel a voulu danser, et dans lequel Vestris s'est ménagé tout le brillant, comme maître des ballets. Cette dispute a aigri les parties et excité parmi leurs partisans le projet de s'en venger. Mardi dernier, il a éclaté contre Vestris, qui a été sifQé dans la chaconne qui termine Topera. Outré contre sa rivale, qu'il a rencontrée dans les coulisses, et dans lés yeux de qui il a cru voir le triomphe de la mortification qu'il venait d'essuyer, il s'est emporté contre elle en propos les plus Injurieux ; ce qui a produit une scène des plus vives et a indisposé les spectateurs contre lui. Chacun en a parlé diversement; mais le plus grand nombre a été pour mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant le ministre de Paris, celui-ci a cru devoir rendre justice
(1) Yoy. tl décembre 1770.
à Toutragée. Le public a applaudi aujourd'hui cette danseuse avec une fureur inexprimable^ dans le ballet des Fêtes Grecques et Romaines, bien disposé à ne pas recevoir demain Vestris avec la même bonté. Ses admirateurs prétendent balancer le parti de mademoiselle Heinel^ et on s'attend demain à un événement comique à l'Opéra, à ce sujet. Tous nos jeunes gens s'y sont donné rendez-vous, pour y suivre raffection qui les domine.
il. — Le complot formé d'humilier ranoiour-propre de Vestris, et non son talent, a attiré hier un monde étonnant à l'Opéra. Mais on s'est réconcilié avec lui, quand on a appris qu'il avait fait la veille les excuses les plus soumises à mademoiselle Heinel. Le public indiflgent lui a fait grâce et justice, en l'applaudissant à outrance, du parterre, des logés et de partout. De sa part, pour mériter cette faveur, il s'est surpassé dans la chaconne, et y a fait de si grands efforts, qu'en sortant de la terminer, il s'est trouvé mal.
12. — M. Bernard, si connu sous le nom de Gentil Bernard, secrétaire-général des dragons, vient de tomber dangereusement malade, au point qu'on Va cru mort. 11 est célèbre par de petits vers galants qui sont recherchés de la bonne compagnie. 11 y a de lui un Art d'aimer, qu'il a eu l'art de lire et de ne jamais faire imprimer, non plus que ses autres ouvrages. Ceux qu'il a donnés au public étaient de société. Castor et Pollux esi la seule production qui puisse véritablement lui mériter l'immortalité.
20. — M. de Mairan est mort ce «oir, âgé de près de quatrevingt-quatorze ans. 11 avait toujours mené une vie fort rangée : il allait encore diner en ville trois fois par semaine. 11 avait un extérieur net et propre, et, du côté du physique, ne se ressentait en rien des incommodités de la vieillesse.
23. — ^ M. le Chancelier, accompagné de M. le duc de La Vrillière, de M. Berlin, de M. Monteynard et de M. l'abbé Terray, des conseillers d'État et des maîtres des requêtes, s'est rendu ce matin, à onze heures, au Palais, tous Messieurs du Conseil assemblés à la Grand'Chambre , et y a fait un discours pour annoncer l'objet de sa mission (1). Ceux qui l'ont entendu y ont remarqué
(1) L'enregistrement d'un édit du roi portant établissement de six Conseils supérieurs à ÀrraSf Blois, ChAlons, Clermont-Ferrand, Lyon et Poitiers, et abolition de la Ténalité des charges. — R.
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458 HamOIRES SECRETS DE BACUAUMONT.
la même éltivation de st^le et de pensées que dans celui prononcé le 24 janvier, et il y a apparence qu'il est de la fabrique du même orateur, c'est-à-dire du sieur Le Brun.
25. — Le Gentil Bernard n*est pas mort de la cruelle attaque qu'il a eue, mais il est dans un état plus cruel que la mort même^ étant tombé en enfance.
28. — On n'a pu découvrir l'auteur du Cantique infâme contre mademoiselle Rosalie. U ne peut partir que d'un ennemi trèsulcéré ; mais elle-même y a donné lieu par sa langue envenimée, en sorte qu'on ne peut la plaindre. Dans cet assaut d'injures entre les chevaliers de ces demoiselles, on ne peut assigner lequel est l'agresseur : il s'ensuit toujours une grande fermentation dans le tripot lyrique, et les amateurs cherchent à garnir leur poiiefeuille de ces nouveautés.
' Mars. — 3. — Il court dans le monde un Mémoire qu'on attribue à la Noblesse, mais qui n'est signé de personne, dans lequel on fait parler ce cor[)S respectable comme devant connaître de tous les faits du point d'honneur, et qui, discutant les inculpations faites aux magistrats dans le préambule deTÉdit de décembre dernier, en infère qu'ils n'ont pu continuer leurs fonctions jusqu'à ce qu'ils en aient été justifiés, leur honneur y étant compromis. Ce Mémoire n'est que manuscrit et anonyme, et on le regarde comme apocryphe.
4. — M. révêque de Senlis(l) a prononcé aujourd'hui son discours de réception à l'Académie Française, où il a succédé à feu M. de Moncrif. La tâche n'était pas facile à remplir pour louer son prédécesseur, et la sécheresse du sujet s'est répandue sur tout Touvrage. M. l'abbé de Voisenon , en sa qualité de directeur, avait un plus beau champ, puisqu'il avait à faire l'éloge du mort et du récipiendaire. Aussi, y a-l-il employé toute l'artillerie de son esprit. 11 a eu l'art d'égayer la matière et de réveiller les auditeurs, par des saillies qui ont été fort applaudies^ Jamais séance académique ne s'est terminée plus agréablement.
6. — Plusieurs seigneurs et dames de la cour ont obtenu la permission d'aller à Chanteloup : de ce nombre sont M. le prince de Tingri, le marquis de BeauTau, leura femmes et autres, etc.,
(1) Armand de Roqaelaure.
ce qui intrigue fort le Chancelier et ranime le parti adverse.
9. — 11 paraît, à ce qu'on assure, un libelle sanglant contre
M. le Chancelier, en forme d'Ode, et Ton dit qu'il est intitulé :
les Chancelières (1). On se doute bien qu'il est très-rare, et que
l'auteur n*a pu-l'enfanter que dans lefplus profondes ténèbres.