‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 76 sur 77 · Les Chancelières font la plus grande sensation dans le · texte numérisé non relu

Les Chancelières font la plus grande sensation dans le

public, et sont recherchées avec un empressement sans égal,

plus sans doute à raison du personnage qu'elles concernent et

de Tobjel qu'elles traitent, que de leur mérite intrinsèque. Elles ne

valent pas, à beaucoup près, les PhilippiqueSy qui parurent dans

le temps de la Régence, et fureut attribuées au sieur La Grange-

Chancel. Le pamphlet en question est plein d'injures atroces,

dites presque toujours en termes impropres, sans chaleur, sans

élévation, sans enthousiasme. Le style en est dur et grossier

autant que les choses. C'est plutôt de la prose rimée qu'une ode.

11 y a cependant quelques strophes, ou parties de strophes tout

à fait différentes ; ce qui annoncerait l'ouvrage de deux mains,

ou celui d'un écolier corrigé en des endroits par main de maître.

En un mot, c'est plutôt une pièce historique qu'une pièce de

poésie (2).

21. — L'Académie Française a tenu aujourd'hui sa séance' publique pour la réception de M. le prince de Beauvau et de M. Gaillard. Jamais on n'avait vu à pareille 'assemblée un concours si prodigieux de femmes. On en comptait plus de quatrevingts, dont une grande partie dames de la cour, beaucoup de seigneurs, et un& multitude immense d'auditeurs de toute espèce. Le discours de M. de Beauvau, qui a ouvert la séance, était court et simple ; en un mot, a paru un discours de grand seigneur. On y a cependant remarqué l'adresse avec laquelle, en faisant l'éloge du roi et de son règne, ce récipiendaire y a amené indirectement celui de M. le duc de Choiseul, en pesant davantage sur les temps de l'administration de ce ministre, qu'il a indiqués comme une époque mémorable de la monarchie. On

(1) Claude-Antoine Guyot Desherbien, né à JoinTÎlle, le SO mai 1745, mort au Mans le 5 mars 1828, est auteur des Chancelières, Voyez la Bibliographie de la fiance, 1830, p. 111. — R.

(2) Cet article, comme plusieurs des suivants, est emprunté au Journal histori' que de la révolution opérée dans la constitution de la monarchie française paf ^•deMaupeou, chancelier de France, Londres, 1774>75, 8 volumes iu-12.

400 MEMOIRES SECKETS DE BACEÂUMONT.

a applaudi au zèle de l'amitié^ sans discuter s*il était juste^ ou excessif^ oii indiscret. M. Gaillard a mieux rempli son rôle. Il a fait, après les compliments d'usage, une dissertation historique sur les sociétés savantes en France, dont il fait remonter rorigine jusqu'à Cbârlemagoa. H a présenté un tableau rapide et serré des progrès de ces institutions, et il y a joint des anecdotes précieuses et honoi*al)les pour les gens de lettres; mais il y a trop mêlé ce ton d'emphase, mis à la mode par le sieur Thomas, cette bouffissure philosophique, par où il s'est annoncé comme un digne sectateur de la cabale encyclopédique qui Ta porté à sa nouvelle dignité. M. Tabbé de Yoisenon, encore directeur pour cette cérémonie, a répondu alternativement aux deux récipiendaires par deux discours. Même style, mêmes sarcasmes, même persiflage que la première fois. Sa ûgure de singe semblait donner encore plus de maUce à ses saillies, et il a soutenu à merveille le rôle d* Arlequin qu'il s'était imposé, suivant ses propres expressions en réponse à ses confrères qui lui reprochaient le peu de gravité de ses discours.

Ensuite le sieur Duclos a lu une continuation de l'Histoire de V Académie f commencée successivement par Pellisson et par l'abbé d'Olivet, depuis son origine jusqu'en 1700. En sa qualité de secrétaire de l'Académie, il a cru devoir avancer cet ouvrage jusqu'à nos jours. Ce n'est qu'une chronologie sans suite et sans liaison des variations légères qu'a éprouvées cette compagnie depuis ce temps. 11 y a recueilli toutes les anecdotes relatives à son objet : quoique puériles et minutieuses, elles ne devaient pas moins entrer dans ce travail, qui, au fond, est très-peu de chose. L'historien a joint aux faits des réflexions boiurues, en style dur, comme lui, qui ont fait rire, et ne contrastaient pas mal avec les gentillesses, les gaietés du directeur. 11 a fini par une apologie prétendue de T Académie, sur le reproche qu'on lui fait d'admettre dans un corps où il ne doit point y avoir d'honoraires^ . tant de gens qui ne peuvent (pi'y jouer ce rôle; et le public a trouvé qu'il avait fort mal justifié sa compagnie, ou plutôt qu'il avait élevé une question qu'il n'avait nullement résolue. On ne doit pas omettre que dans Thistorique du sieur Duclos, cet Académicien ayant fait mention d'une anecdote concernant le président de Lamoignon, grand-père de M. de Malesherbes d'aujour-

d'huit et ayant ajouté^ en nommant cet ancien magistrat^ « ce nom si cher aux lettres^ » tous les spectateurs ont envisagé^ comme de concert^ M. de Lamoignon de Malesherbes^ et l'on a battu des mains pendant plusieurs minutes et à plusieurs reprises : éloge bien flatteur pour ce magistrat^ qui se distingue aujourd'hui par sa qualité encore plus rare de patriote^ et que la France entière envisage comme un de ses plus chers défenseurs.

Le public^ et les femmes surtout^ auraient été bien aises d'entendre quelques-unes des fables dont M. le duc de Nivernois a amusé si délicieusement les auditeurs dans plusieurs séances ; mais ce seigneur s'est refusé aux instances qu'on lui a faites^ déclarant qtic^ par un règlement nouveau^ aucun Académicien ne pouvait rien lire sans avoir communiqué son ouvrage à un comité de ses confrères; qu'il n'avait pas pris cette précaution, et qu'il ne pouvait répondre aux désirs de l'assemble. On présume que ce règlement a été fait à l'occasion du discours de M. Thomas, dont on a parlé l'an passé, et qui fit un si grand scandale à la cour et à la ville.

23. — Le sieur Guérin, chirurgien du prince deConti, a eu, il y a quelque temps, une rixe à l'Opéra avec M. le marquis de Langeac, colonel à la suite des grenadiers de France. Ce dernier, ayant trouvé mauvais que l'autre eût regardé indécemment sa maîtresse, l'a traité comme un gredin, le menaçant de lui faire donner des coups de bâton par ses gens. Le sieur Guérin a pris au collet M. de Langeac^ a fait semblant de ne pas le connaître, et l'a forcé à venir chez le commissaire. Là, il s'est réclamé du prince son maître, et lui a été renvoyé. Cependant son adversaire jetait feu et flammes... On répand la copie d'une lettre écrite à cette occasion, dit-on, à M. de Langeac, par le prince de Conti.

a On dit. Monsieur, que vous voulez faire périr le sieur Guérin sous le bâton. Je vous prie de songer qu'il est mon chirurgien ; qu'il m'est fort attaché; et j'en ai besoin, car j'ai beaucoup vu de filles; j'en vois encore... J'ai eu des bâtards, mais j'ai toujours eu soin qu'ils ne fussent pas insolents... »

24. — • Les pasquinades continuent. On a fait le quatrain suivant, à l'occasion des six Conseils Supérieurs.

k^% MEMOIRES SECRETS DE BÂCHAUMONT.

La Cour Royale est accoachëe De 8l^ petits Parlementaux,

Tous composés de m ;

Le diable emporte la nichée !

25. — L'impératrice des Russies a fait enlever tout le cabinet de tableaux de M. le cQOite de Thiers^ amateur distingué^ qui avait une très-belle collection en ce genre. M. de Marigny a eu la douleur de voir passer ces richesses che^ l'étranger^ faute de fonds pour les acquérir pour le compte du roi. On distinguait parmi ces tableaux un portrait en pied de Charles I^^, roi d'Angleterre^ original de Van Dyck.C'est le seul qui soit resté en France. Madame la comtesse Du Barry^ qui déploie de plus en plus son goût pour les arts^ a ordonné de Tacheier : elle Ta payé vingtquatre mille livres; et sur le reproche qu'on, lui faisait de dioîsir un pareil morceau entre tant d'autres qui auraient pu lui convenir^ elle a répondu que c'était un portrait de famille qu'elle retirait. En effets les Du Barry se prétendent parents de la maison des Stuarts.

27. — A l'occasion du bruit qui court de l'exil de la Cour des Aides> on a fait le placet suivant au roi, au nom des femmes des conseillers au Parlement.

Nos époux, ô Louis, sont en captivité; Nous gémissons loin d'eux, dans la viduité. Jusqu*à ce jour pourtant une erreur secourable A nos cœurs désolés apportait quelque espoir ; Mais enfin, de Maupeou la vengeance implacable, Nous condamne, dil-on, à ne les jamais voir. A leur comble montés, nos maux sont sans remèdes : Laissez-nous pour soutien au moins la Cour des Aides.

29. — Mademoiselle Sainval^ une des coryphées de la Comédie Française^ destinée à doubler mademoiselle Dumesnil^ et qui, avec autant de laideur et un oi^ane très*désagréable^ annonçait d'heureuses dispositions pour la remplacer, vient de devenir folle par un accès de sensibilité qui lui fait honneur. On raconte qu'ayant eu un frère soldat pendu, l'aréopage comique avait décidé que sa délicatesse ne lui permettait, pas de garder sa sœur

AVRIL 177 j. 463

panni ses membres^ et qu'il fallait la remercier. Cette nouvelle a jeté mademoiselle Sainval dans un désespoir auquel on attribue le dérangement de sa tête. Cette actrice passait pour avoir les passions très-vives, et en a déjà donné des preuves : il faut esj^rer que cet accident n'aura pas de suites.

31. — Le fameux procès de M. de Valdahon a été jugé au Parlement de Metz, le 22, à huit heures du soir. M. Le Monnier a été débouté de son opposition ; permis aux parties de s'épouser ; trois commissaires nommés par la Cour pour faire le contrat de mariage; mademoiselle Le Monnier prise sous la sauvegarde du Parlement; M. Le Monnier condamné à soixante mille livres de dommages et intérêts, et à tous les dépens ; les Mémoires supprimés respectivement de part et d'autre. M. Tavocat-général a déclaré ne demander la suppression de ceux de M. de Valdahon et de mademoiselle Le Monnier, que pour effacer jusqu'à la trace des horreurs, des imputations, des calomnies avancées dans ceux de M. Le Monnier. Toute la ville a été enchantée de cet arrêt. On a fait des feux de joie : on a cassé les vi(res de M. Le Monnier, et l'on a crié : « Vive le Parlement et M. Valdahon ! » Ainsi, après huit ans de douleur et de traverses, va se terminer heureusement Thistoire de ces deux modèles d'amour, dignes de figurer à côté de tous les héros de ce genre, dont on lit les aventures et les combats dans les romans.

Avril. — 4 . — M. Bergier est nommé confesseur de Mesdames, à la place de Tabbé Clément qui vient de mourir. Cet abbé paraît d'autant plus digne de la confiance de ces augustes personnes, que c'est un champion infatigable de la foi, un défenseur éclairé de notre sainte religion, que ses adversaires trouvent toujours prêt à combattre. Il vient de faire paraître tout récemment une réfutation du livre du Système de la Nature,

3. — Le bruit général de Paris est qu'on a trouvé, à la statue de Louis XV, un placard exécrable qui a fait ft'émir les premiers bons citoyens qui ont eu le malheur de le lire. 11 portait : « Arrêt de la Cour des Monnaies, qui ordonne qu'un louis mal frappé soit refrappé. »

5. — Madame de Gomez est morte âgée de quatre-vingt-cinq ans. C'était une femme auteur, qui avait composé une bibliothèque de romans, tous gothiques, dans le genre de l'ancienne

464 MEMOIRES SECRETS DE BÂCHAUMOin'.

galanterie, et que personne ne lit plus. Elle avait de beaucoup survécu à ses livres.

8. — Il parait une seconde Ode, pour servir de suite aux Chance2téres; elle embrasse les dernières opérations de M. le Cbancelier. Dans les vingt-sept strophes dont elle est composée^ 0 s*en trouve d'une grande énergie, et qui sentent tout Tenthousiasme du poète.

11 parait aussi des Couplets sur la cour (1), et sur madame la comtesse Du Barry principalement, dont ils dépeignent les partisans. M. le duc de Richelieu, M. le comte de Bissy, M. le comte de Maillebois, M. le duc d'Aumont, M. le duc de YiUeroy, M. le prince de Gondé y figurent parmi les hommes; on n'oublie pas les femmes, madame deValenlinois, madame de L'Hôpital, madame la maréchale de Mirepoix. C'est une satire plate, et qui n'approche pas des vaudevilles piquants de la vieiUe cour.

9. — L'Académie des Belles-Lettres a tenu aujourd'hui son assemblée. On y a vu avec douleur, absents du banc des honoraires, M. le président d'Ormesson, et surtout M. de Lamoignon de Malesherbes (2), deux magistrats chers aux lettres, et qui ne manquaient aucune de ces séances. La nouvelle toute récente de l'exil du dernier, confirmée en ce moment, a jeté une consternation générale parmi ses confrères et les spectateurs.

14. — La Gazette de Bruxelles, ainsi que celle de Berne, viennent d'être proscrites dans ce pays-ci. L'introduction en France en est défendue au Bureau des gazettes étrangères. On prétend qu'elles ont déplu pour s'exprimer trop librement sur les affaires du Gouvernement.

i5. — Ces jours derniers, un cercle de femmes était chez M. le Chancelier, et ce chef de la magistrature, plein de sel et d'enjouement en société, malgré ses importantes occupations, plaisantât les dames sur Tacharnement avec lequel elles dédamaient contre son nouveau système. 11 leur reprochait d'embarrasser ses opérations, de les retarder par leurs criailleries, par Tascendant qu'elles prenaient sur leurs maris, etc.; il ajoutait

( f ) On les trouve à la page 171 des Anecdoctes sur madame la comtesse Du Barry.

Xondres, 1775, iii-12 R.

C2) Premier président de la Cotir des Aides.

qu'il trouvait cela d'autant plus étrange qu'elles n'étaient point au fait de la politique ; que celte matière leur était interdite par leur sexe^ leur éducation et leurs organes ; qu'en un mot^ elles né s'y entendaient pas plus que des pies : « Eh ! ne savez-vous pas, monsieur le Chancelier, lui repartit avec vivacité madame Pelletier de Beaupré, que ce sont les oies qui ont sauvé leCapitole?» 16. — M. l'abbé Arnaud, espèce de charlatan littéraire, plus connu par ses intrigues que par ses ouvrages, avait entrepris dQ substituer au Journal étranger, ouvrage essentiel et qui pouvait être excellent, une Gazette littéraire, et il a si bien fait, qu'en un an il a enterré Tun et l'autre ; tels sont ses titres à la place qu'il vient d'obtenir à l'Académie Française. L'abus de laisser passer des membres d'une Académie dans l'autre va devenir d'autant plus dangereux, qu'actuellement ceux des Belles-Lettres forment près d'un quart des Quarante, en sorte que, pour peu qu'ils réunissent d'autres voix. Os seront incessamment maîtres des suffrages.

19. — Il paraît une Complainte sur l'air : des pendus. On imagine aisément que c'est une satire en forme de cantique contre M. le Chancelier, où Ton retrace en bref sa naissance, sa vie, et où Ton prémature sa fin sinistre. Il faut joindre cet ouvrage aux affreuses Odes déjà répandues sur cette matière, et que la police recherche avec la plus grande vigilance ; ce qui donne à ces pièces beaucoup plus de vogue qu'elles n'en auraient par leur mérite intrinsèque^ très-médiocre.

20. — Le vendredi, jour où Messieurs du Grand-Conseil soupèrent chez M. le Chancelier, et le lendemain, où ils y dînèrent, étaient des jours maigres. Quelques-uns des mefnbres de cette Compagnie exaltaient ces repas, et disaient qu'il y avait des monstres. « Oui, Messieurs, leur répliqua madame de Beaupré, autour de la table. »

— Nouvelle épitaphe de M. le Chancelier :

Ci-gît Maapeou l'abominable;'

Ci^tt avec Id! son esprit.

Passant, ne crains point son semblable :

Jamais monstre ne reproduit.

Page 1