Les spectacles de la cour se termineront mercredi
1 Voy. 28 janvier 1764.
Jl'lN 177(1
par Tancrède la Tour encliantre. U paraît (pu; Scmiraniis ne sera jouée (|u’à Fontainebleau. Cette Tour eucliantre lait aujourcriiui Tobjet de la curiosilé des anuiteurs. C’est un drame à machines,* dans un goiit tout nouveau. Il n’y a (|U(i trois acteurs : la Princesse, un bon et un mauvais Génie. L’objet prin(dpal de cette fête est de retracer les combats de l’ancienne chevalerie et ces magnifiques tournois dont l’histoire nous a conservé les descriptions. Il y aura, entre autres choses, quatre chars traînés par des chevaux des écuries du roi, exercés depuis longlemps à cet elfet. On combattra à la lance et au sabre. Ce genre de divertissement est uni(]uement pour les yeux. Il n’y aura point de ballet ni de danses. Madame la duchesse de Yilleroi se donne de grands mouvements pour faire réussir ce spectacle, sinon de son invention, duquel au moins elle a donné le canevas, auquel elle a présidé, et qui s’exécute entièrement sous ses auspices.
19. — Le projet de dresser une statue à M. de Voltaire a été enfanté et rédigé chez madame Xecker, femme du banquier de ce nom, qui reçoit chez elle beaucoup de gens de lettres.
20. — (3n attend depuis plusieurs jours V Homme dangereux. ou le Satirique, mais les Comédiens ayant toujours la inauvaise habitude de ne présenter le manuscrit à la police que lorsqu’on est sur le point de le jouer, pour peu qu’il souffre de difhcultés, cela retarde les représentations. Cetle comédie-ci, par son titre, semblail, en elfet, susceptible de beaucoup d’observations qu’elle éprouve, et qui s’opposent à l’impatience du public. 0]i l’attribue aujourd’hui à iSl. de Kulhiéres, auteur connu par quel(|ues poésies fugitives, mais qui n’a encore rien produit de considérable.
25. — On regarde comme absolument condamnée à ne point paraître la comédie dont on a parlé, ayant pour titre V Homme dayigereux^ ou le Satirique ; il y a là-dessus une anecdote singulière, qui mérite des éclaircissements avant d’en rendre compte : il en résulterait qu’elle serait véritablement du sieur Palissot, qui, pour donner le change, s’y était peint au naturel sous ces deux vers-ci qu’on cite:
Vrai llraii des auteurs, liorr(nir des ])eaux esprits,
11 eroit. bravaiil lu haiiu'. échapper au mépris.
miLm()iui<:s secrkts de baciiaumoîst
- -M. rarciieveqiie de Toulouse, désigné successeur de M. de ATllars, depuis quelque temps, ayant fait ses visites, suivant l’étiquette indispensable de l’Académie française, a été élu, lundi dernier, membre de cette compagnie.
28. — On assure que M. de Rulliières, indigné qu’on le crût auteur du Satirique^ comédie extrêmement mordante, })leine de personnalités et dans le goût des pièces d’Aristo» pliane, s’est déclaré hautement contre cet ouvrage, et, pour })reuve qu’il n’en était pas l’auteur, a annoncé qu’il consentait à ce que cette comédie ne fût jamais jouée, qu’il le demandait même, et ferait là-dessus toutes les démarches nécessaires, s’il pouvait avoir quelque droit à les faire. Le sieur Palissot. fâché, par une déclaration aussi formelle et aussi authenti(iue, de ne pouvoir plus donner le change et faire partager son iniquité avec quelque autre auteur, a poussé l’audace jusqu’à aller trouver l’abbé de Voisenon, le prier de se rendre chez M. le maréclial de Richelieu, et solliciter ce gentilhomme delà Chambre d’écrire à M. de Sartinespour engager le magistrat à arrêter la représentation du drame, ce qui a été fait. Soit que Palissot se fût flatté que le gentilhomme de la Chambre ne serait pas aussi complaisant, et voudrait bien se rendre complice de sa mauvaise foi, soit (|u’elfrayé du danger nouveau auquel l’exposait cette troisième déclamation satirique, il eût eu sincèrement l’envie de l’arrêter,, et que l’amour-propre l’eût fait ensuite se repentir de sa faiblesse, il a été confondu d’apprendre, de l’abbé de Voisenon,, combien on avait eu égard à sa requête, et sa consternation l’a décelé, au point qu’il n’a pu s’empêcher d’avouer l’ouvrage à ce confident très-indiscret, qui en a fait ensuite des gorges chaudes.
Juillet. — 1. — ()n raconte deux bons mots à l’occasion du Lit de justice L car le Français est toujours facétieux: l’un, deM. de Choiseul à M. le chancelier, qui s’embarrassait,, en sortant, dans les plis de sa robe : « Monsieur le chancelier,, lui dit ce seigneur en riant, prenez garde de tomber; » l’autre, d’un de Messieurs qui, entendant ronfler la trompett
1 Tenu à Versailles, le 27 . Juin 1770, pour reuregislreincuUie leltrcs pal- nlc.- (lu roi, oialomiaul le silence le plus absolu sur le piajcès d’Aiguillou. K.
avec laquelle il est d’usage (rannoiicer les princes à ces sordîs d’assemblées, s’écria : « Qii’entends-je ? C’esL. crois, lu trompette du jugement dernier ! »
— J. -J. Rousseau, las de son obscurité et de ne plus occuper le public, s’est rendu dans cette capitale, et s’est présenté, il y a quebfucs jours, au cuie de la Régence, oii il s’est bientôt attroupé un monde considérable. Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une gi'ande modestie. 11 n’a pas })aru eirarouché de la multitude de spectateurs, et a mis beaucoup d’aménité dans sa conversation, contre sa coutume. Il n’est plus habillé en Arménien; il est vêtu comme tout le monde, proprement, niais simplement. On assure qu’il travaille à nous donner un Dictionnaire de botanique. La publicité que s’est donnée l’auteur d'Emile est d’autant plus extraordinaire, qu’il est toujours dans les liens d'un décret de prise de corps à l’occasion de ce livre, et que, dans le cas même où il aurait parole de M. le procureur général de n’étre pas inquiété, comme on l’assure, il ne faut qu’un membre de la compagnie, de mauvaise humeur, pour le dénoncer au Rarlement, s’il ne garde pas plus de réserve dans Vincognito qu’il doit toujours conserver ici.
3. — Le Français met tout en chanson. Voici un couplet (ju’on a fait sur la terminaison du procès de M. le duc d’Ai> guillon b II est sur un air du Déserteur :
Oublions jusqu'à la trace De mon procès suspendu ;
Avec des lettres de grâce On ne peut être pendu.
Je triomplie de l'envie,
Je jouis de la faveur :
Grâces aux soins d'une amie.
J en suis quitte. . . pour riionneiir.
On prétend que M. le duc de Rrissac avait dit, à cette occasion, que M. le duc d’Aiguillon avait sauvé sa tête, mais qu’on lui avait tordu le cou.
Le Parlement de Paris, qui avait évoqué à lui le procès intenté au duc d’Aiguillon par le Parlement de Pretagne, le déclara « prévenu de laits qui eiilacliaient son honneur. » Aidé de la protection de madame Du Itarry, d’Aiguillon lit enlever du grelfe du Parlement toutes les pièces de sa procédure, (pii lut ainsi anéantie. — 11.
4. — M. Tabbé de Voisenon est fort mécontent d’avoir été joué et persillé par le sieur Palissot, qui, après les démarches qu’il a fait faire à cet abbé, ainsi qu’on l’a raconté, et après s’être avoué à lui pour l’auteur du Satirique dans une lettre, a voulu lui faire persuader ensuite que cet ouvrage n’était pas de sa composition. Les encyclopédistes, instruits du fait, ont tenté des démarches auprès de M. l’abbé de Yoisenon, pour obtenir la lettre en question, pièce de conviction qu’ils désiraient fort avoir; mais, s’y étant mal pris, ayant même employé les menaces, l’abbé est devenu plus raide, et ils n’ont pu obtenir la lettre d’aveu. Voilà où en est cette tracasserie.
(5. — Le sieur Rochon de Chabannes, auteur de quelques ouvrages, d’opéras-comiques, et de quatre petits drames joués aux Français avec succès, après avoir travaillé un an ou deux dans les bureaux des affaires étrangères à la partie des déchiffrements, avait été réformé, en conservant ses appointements, était rentré dans la carrière des lettres, et se disposait à présenter aux Comédiens une comédie en cinq actes ; mais la roue de la fortune le porte sur un grand théâtre : il vient d’être chargé des affaires du roi à la cour de Dresde. Il })araît que mademoiselle Dangeville, dont la protection l’avait poussé la première fois auprès de M. le duc de Praslin, n a pas peu contribué à ce nouvel événement.
q. — Le sieur .J. -.1. Rousseau, après s’etre montré quelquefois au café de la Régence, où son amour-propre a été flatté d’éprouver qu’il faisait la même sensation qu autrefois, et que sa renommée attirait encore la foule sur ses pas, s est en\eloppé dans sa modestie ; il est rentré dans son obscurité, satisfait de cet éclat momentané, jusqu’à ce qu’une autre circonstance lui donne une célébrité plus longue. On paile
beaucoup de son opéra dê Pygmalion^ ouvrage d’un genre unique, en un acte, en une scène, et n’ayant qu’un acteur. Il est en prose, sans musique vocale. C’est une déclamation forte et prononcée, dans le goût des drames anciens, soutenue d’un accompagnement de symphonie. Il a fait essai ei sur le tliérdre de Lyon cette nouveauté, qui a eu du succès. On ». e sii’crait fort la voir dans ce pays, mais on croit quelle sera
(Tabord j'éservée pour les fêtes du iiiariu^ui de M. le eoiute de Provence.
11. — -Le sieur Pigalle, ce fameux sculi)teur qui s’est chargé de faire la statue', de M. de Voltaire, est revenu de Fernev, où il était allé prendre les traits du })liilosoi)lie de ce lieu. 11 paraît qiPon est fort embarrassé sur l’attitude (ju’on lui donnera; que, d’ailleurs, la ferveur des gens de lettres sô ralentit beaucoup, et que la souscription n’avance point.
12. — Le sieur Idnguet, auteur du Mémoire pour le duc d' Aiguillon, a été aussi frappé de sarcasmes à cette occasion. On a rapproché les éloges, qu’il a insérés dans ses ouvrages, des empereurs romains le plus en horreur, et la critique de ceux que l’Histoire a toujours loués, et il en résulte l’épigramme suivante très-sanglante :
Linguet loua jadis et Tibère et Xèron,
Calomnia Trajan, Titus et Marc-xLurèle :
Cet infâme, aujourd’hui, dans un alfreux libelle,
Noircit La Chalotais et blanchit d’Ai'iuillon.
lo. — Le sieur Bonamy, de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, historiographe et bibliothécaire de la Ville de Pans, est mort le 8 juillet, âgé de plus de soixantedix ans. C’était un savant obscur et modeste, dont les ouvrages. s’il en a fait, restent consignés dans les Mémoires de l’Académie. Il était, depuis 1749, auteur d’un ouvrage périodique intitulé : le Journal de Verdun^ qu’on qualihe de Mercure des Curés de campagne, parce qu’il est spécialement répandu dans les provinces.
Vendredi, G de ce mois, M. Pabbé de Beaumont, neveu de M. l’archevêque de Paris et prieur de Sorbonne, lit 1 ouverture de ce qu’on appelle les Sorhoniques^ par un trèsbeau discours latin, dont le sujet était (jiie le clergé de France avait répandu sur le royaume autant d’utilité que de splendeur. L assemblée était très-brillante, et celle du clergé s’y était rendue en corps. Les prélats ont paru recevoir avec modestie l’encens que leur a prodigué le jeune orateur.
L’origine des Sorboniques vient d’un certain Gordelier qui, ayant été refusé à une thèse, demanda à entrer en lice et à soutenir la discussion c, outre ton! veiianl (4 siii- tontes sortes
MEMOIRES SECRETS DE RACllAUMOiM
(le sujets depuis huit lieures du matin juscju’à liuit lieures du soir. Depuis ce temps, tout candidat est obligé de subir cet exercice, très-convenable à tme poitrine de Gordelier, mais (|u’on a adouci par ce qu’on appelle le bouillon. Ce sont deux heures d'intervalle qu’on accorde au soutenant pour dîner: mais alors quelqu’un monte en chaire et dispute pour tenir eli haleine l’assemblée. Cette espèce de gymnastique théologique se renouvelle, tous les deux ans, par un discours d’apparat.
nouvelles publiques ont fait mention delà catasü'ophe singulière de deux amants de Lyon, qui se sont tués a Saint-Etienne en Forez, au mois de juin. On débite leur ép-itaphe, qu on prétend avoir été laite par J. -J. Rousseau, qui se trouvait alors dans cette ville :
Gi-gisent deux amants : run pour l’autre ils ve'cureiit :
L’un pour l’autre ils sont morts, et les lois en murmurent ; La simple piété n’y trouve (ju'un forfait;
Le sentiment admire et la raison se tait.
21. Les Représentations du Parlement, arrêtées aux chambres assemblées le 2 du mois dernier, sont effectivement très-fortes et sans déclamation. Elles inculpent le duc d’Ai- . guillon de la lagon la plus grave ; elles présentent un tableau resserré de certaines dispositions qui entacheront à jamais son honneur, s’il n’est sauvé juridiquement; elles réfutent d’une lagon victorieuse les divers motifs sur lesquels sont appuyées lesdites Lettres patentes. On e‘st frappé, en les lisant, de la logique lumineuse qui en fait la base d’un bout à l’autre, et tout lecteur impartial les juge sans réplique. On continue les recherches les plus sévères, et le sieur d’IIémeri. exempt de police concernant la librairie, fait de temps en temps ses rondes et menace les imprimeurs, libraires, colporteurs, des châtiments les plus formidables, s’ils se prêtent en aucune façon à les répandre.
22. — Quelques gens, sans doute ennemis du sieur J.-J. Rousseau, prétendent qu’il est extrêmement baissé. Ce qu’il y a de
’ Le ji'uue homme s'appelait FaUloni, et la jeune lille Thérèse M otiier. Leur louchante histoire a l'ourni le sujet de plusieurs pièces de tlièàtre .
quoi il s’occupe. Ou sait seulement (ju’il va plusieurs ibis par
le sieur de Jussieu, démonstrateur de l)otaiii(|ue.
Il passe pour constant qu’il a envoyé ses deux louis pour la
pour ce dernier; façon bien noble de se venger de la sortie indécente et cruelle que l’autre a faite contre ce grand bommc.
de s’élever iiiüniment au-dessus de lui auprès de tous ceux qui connaissent la vraie grandeur,
23. — Des partisans de mademoiselle Dumesnil, enchantés que la cour lui ait enfin rendu justice et n’ait pas secondé la basse jalousie de mademoiselle Clairon, ont fait contre cette dernière les vers suivants, qui, quoique vrais, paraîtront un peu durs :
De la cour tu voulais en vain Expulser, ô Clairon, ton illustre rivale :
Dumesnil paraît, et soudain,
D’elle à toi l’on voit l’intervalle.
Uenonce, crois-nous, au dessein De surpasser cette héroïne ;
Ton triomphe le plus certain Est d’avoir en débauche égalé Messaline.
24. — Le chevalier d’Arcq, qui, par son intimité avec madame la comtesse de Langeac, et par le goût et rintelligv^.u‘('
de Sa Majesté, sans la célébrer d'une manière toujours galante et nouvelle. Il a fait accepter à ce ministre un concert et un
^ c’est une épllre qui commence ainsi :
2 II venait d’ètrecreé duc de La Vrillière. Yoy. 7 oclo])re I770.
-MKMOIHIvS SRCinyrS DF. BArJlAUMONT
souper è riiôtel qu’il a en face de madame de Langeac, sans qu il parut être question d’autre chose. Après souper, on a engagé M. le duc de La Vrillière à faire un tour dans le jardin. Il s’y est trouvé une communication avec un jardin voisin. où la curiosiîé l’a invité d’entrer. Quelle surprise agréable! quel spectacle enchanteur s’est offert à ses yeux! Un village entier a paru construit en ce lieu; une joie naïve semlilait animer tous ses habitants, et sur-le-champ il s’est établi une espèce de drame entre ces bonnes gens, qui a facilement indiqué le sujet de leurs divertissements : c’étaient les vassaux du nouveau duc qui se félicitaient de l’élévation de leur seigneur à cette dignité. Ils sont venus tour à tour lui présenter leur hommage et leurs présents, en chantant des couplets analogues, et un bal général a terminé la fête. Elle s est exécutée le 3 juillet, c’est-à-dire le jour même où a paru le fameux arrêt du Parlement contre le duc d’Aiguillon. Cet événement, qui a bouleversé tout Paris, n’a semblé troubler en rien la gaieté de l’oncle ministre et celle du neveu, qui y assistait , et qui , en sa double qualité d’homme d’esprit et ddiomme de cour, n’a laissé percer aucune altération. Au surplus, ce joli divertissement ne s’est jaassé qu’en petit comité, et en présence seulement des initiés aux mystères de ces ingénieuses farces.
C’est le sieur de La Dixmerie, poète consacré à ces sortes de fêtes, qui avait fait les paroles du drame et des couplets, et qui a reçu tous les applaudissements que méritait sa complaisance.
2.). — Il paraît constaté que la prophétie dont on a parlé sur la catastrophe de la nuit du 30 au 31 mai, est du sieur Gocqueley de Ghaussepjierre, avocat, auteur de plusieurs facéties du même genre, dont celle-ci est la plus médiocre.
20. — Le sieur J. -J. Rousseau, de Genève, a herborisé dans la campagne, jeudi dernier, avec le sieur de Jussieu, démonstrateur de botanique. La présence de cet élève célèbre a rendu le concours très-nombreux. On a été fort content de l’aisance qu’il a mise dans cette société. II a été très-parlant, trèscommunicatif, très-Iionnête; il a développé des connaissances profondes dans cet art. Il a fait beaucoup de questions au démonstrateur, qui les a résolues avec la sagacité digne de lui :
.lUILIJ'/r 1771)
Gt, ù son tour, Ig siGiir ItoiissGüii o Gloniio le sioui (Ig JiissiGii par la üiigssg gI la précision de sgs réponses.
27. — On parlG ddiiie diatribe diabolique % (pie le sieur de Voltaire vient de vomir contre plusieurs petits auteurs, entre autres les sieurs Lemiére et Dorât. C4e dernier lui a cUpa répondu par une épigramme bien digne d(î luire le ])endunt de
l’autre pièce :
Un jeune liomine l)Ouillunt invectivait \ oltaire :
s< Quoi! (lisait-il, emporté par son l'eu,
Q)uoi! cet es])rit immonde a rem'ens de la terre! Cet infâme Archiloqiie est l'ouvrage d’un Dieu!
De vice et de talent (giel monstrueux mélange!
Son âme est un rayon qui s’éteint dans la lange :
Il est tout à la fois et tyran et bourreau ;
Sa dent d'un même coup empoisonne et déchire :
Il inonde de lie! les bords de son tombeau,
Et sa chaleur n'est plus qu’un féroce délire. »
Un vieillard l’écoutait, sans paraître étonné ;
<< Tout est bien, lui dit-il. Ce mortel qui te blesse, Jeune homme, du ciel même atteste la sagesse :
S'il n’avait pas écrit, il eût assassiné ! »
29. — Le sieur Du Tlieil, sous-lieutenant aux Gardes françaises, vient d’être élu par l’Académie des belles-lettres à la place vacante par la mort du sieur Bonamy. L’abbé Bergier, ce nouveau chanoine de Notre-Dame, défenseur ardent de la relio-ion chrétienne, a eu les secondes voix, ce qui fait présumer qu’il aura la première place vacante.
31. — Le mausolée du maréchal de Saxe est, sans contredit, un des plus beaux morceaux de génie qu’on puisse voir en fait de sculpture. Le sujet en est simple et grand ; l’ordonnance belle, nette et riche : tout y est plein de vie, de mouvement et de chaleur. La ligure principale, celle du maréchal, s’offre la première au spectateur, suivant les principes du bon sens et de l’art. Il est dans ses habits militaires, il semble s’avancer vers le sarcophage ouvert à ses yeux. Il' descend déjà les marches qui y conduisent: il a cette fermeté tranquille des héros, que les ignorants ont prise pour de la froideur. La mort est debout devant lui, sur sa gauche : elle
C’étaient les Anecdotes sur Jean Fréron, imprimées dans un recueil intitulé : les Choses utiles et agréables. Berlin, 1769^ 3 vol. in-8o, t. il, p. 35o.
MEMOIRES SECRETS DE RACHAUMO.XT
lui présente le sable, et lui indique qu’il est temps d’entrer au tombeau. L artiste 1 a couverte d’un voile, j)our dérober aux jeux le liideux de cette figure, et cependant le squelette perce à travers la draperie. Du même côté, et sur le plan en avant, c’est-à-dire aux pieds du maréchal, est la France alarmée, qui paraît retenir d’une main son défenseur, et de l’autre supplier la Mort de retarder le fatal moment. Æ la droite du héros, et en face de celle-ci, est un Hercule courbé, dans l’attitude de la plus profonde douleur, mais d’une douleur male et réfléchie. Cette figure est d’une grande beauté, et peut lutter avec tout ce • que l’antique nous offre de plus parfait. A la droite, en remontant et un peu derrière le maréchal, on \oit le léopard terrassé, l’aigle éperdu, le lion qui s enluit en rugissant; tous emblèmes caractéristiques des puissances liguées dans la guerre oii M. de Saxe se couvrit de gloire, ainsi que la France. A sa droite sont des trophées militaires, sur lesquels pleure le Génie de la guerre, qui tient son flambeau renversé. On voit, par cette exposition, quel eflet peut produire un sujet aussi bien conçu et développé avec autant d’ordre et d’intelligence ; mais ce qu’on ne peut rendre, ce sont les airs de tête et l’expression caractéristique de chaque figure : tout j est d’un sublime proportionné à une aussi belle idée.
Au surplus, comme il n’est point d’ouvrage sans défaut, celui-ci a essuyé plusieurs critiques, dont quelques-unes sont difficiles a résoudre. D’abord, on demande jDourquoi le tombeau s’ouvre en sens contraire, c’est-à-dire pourquoi la pierre qui le ferme, au lieu de se renverser du côté opposé au maréchal, revient sur lui, et semble faire obstacle à son entrée, bien loin de la faciliter. Il faut convenir, malgré tout ce que l’on dit pour excuser l’artiste, que c’est une faute de bon sens, telle qu’il s’en trouve souvent dans les productions du génie. On prétend, en second lieu, que l’Hercule pleurant d’une part, et le Génie de la guerre pleurant de l’autre, sont un pléonasme dans la composition, et n’expriment que la même allégorie d’une façon différente ; ce qui rend le travail de l’artiste plus riche, mais trahit la stérilité de l’inventeur. On reproche au sculpteur d’avoir affaibli l’ai-
Aoirr 1770
lég'orie, en travestissant en Génie de la guerre cet enrant, ([ui n’était ([ue F Amour autretois, et ajoutai!, récdleineiit à Fidée du poëte. D’autres censeurs disent (|ue le sable est un attribut du Temps, et (juc c’est un défaut de costume de le donner à la Mort, ainsi que de la voiler. Cette dernière critique paraît tomber sur une hardiesse tro[) ingénieuse de Fauteur pour ne pas la rejeter. Knlin, on veut (|ue l’invention du poëme soit de l’abbé Gougenot, amateur éclairé des arts, mort depuis quelque temps ^ ; et l’on assure que, })aî' une modestie aussi sublime que l’ouvrage même, le sieur Ihgallen’en disconvient pas, et publie lui-même l’anecdote.
Août. — 2. — Madame Senac, dont on a tant parlé, ei dont le mari, dans sa jalousie contre 1\[. le comte de La Marche, a donné des scènes si ridicules et si plaisantes au public, s’est soustraite depuis quelque temps aux lion tés d(; ce prince du sang, et s’est laissée aller à quelque faibl(‘sse envers M. le duc de Litz-.Tames. Le comte de La Marche, indigné de cette préférence, paraît avoir porté ses vues sur une autre bourgeoise très-aimable, qu’on appelle madame Prévôt de Ghantemerle. Un jour qu’elle soupait chez le sieur Baudouin, capitalise aux gardes, ce prince lit dire à cet oflicier qu’il lui ferait l’honneur de s’y rendre. Celte présence . a beaucoup alarmé le mari. Quant à madame Prévôt, il paraît qu’elle a toute la reconnaissance qu’elle doit aux bontés d’un grand prince, et qu’elle trouve, ainsi ({ue faisait madame Senac, et que beaucoup d’autres feraient, la jalousie de son mari très-déplacée.
4. — Le sieur De Rosov, entré à la Bastille le samedi 12 mai, en est sorti le samedi 21 juillet, après avoir expié son double crime littéraire d’avoir fait imprimer sans' permission les deux ouvrages dont on a parlé, savoir : les Jours eVA riste et le Nouvel Ami des hommes^ et d’avoir inséré dans l’un etl’autre des maximes nouvelles et hardies que le Gouvernement désapprouve, et (ju’il a voulu réprimer. Le premier traité roulait sur la morale, et le second sur la politique. Il prétend que madame la duchesse de GrammoiiL et M. le dm'
1 Louis Gougeiiol, lié à Paris le i.3 mars 1719, mort en celle ville le 24 septembre 17G7.
MÉMOIRES SECRETS DE BACriAUMONT
(le Glioiseul ont beaucoup contribué à son élargissement.
Quant a sa requête au chancelier contre le sieur Palissot, voici ce qu’il raconte. Une vingtaine de petits auteurs, à la tête desquels était le sieur Baculard d’Arnaud, sont venus le trouver pour l’engager à se joindre à eux, et à solliciter auprès du chef de la librairie une défense au sieur Palissot de faire paraître la suite de sa Dunciade^ dont ils redoutaient la publicité. Pour mieux l’exciter, ils lui ont rapporté ce que le poète satirique y disait de lui, et les anecdotes scandaleuses (ju’il y mettait sûr son compte. Alors, sans vouloir faire aucune ligue, après avoir vérifié ce qui le concernait, il avait elfectivement porté plainte au chef de la magistrature, par le lieutenant général de police, contre le sieur Palissot, pour son propre compte, et sur ce qui le concernait seulement, en prévenant M. de Sartines de la réclamation générale qui devait suivre ; mais il se plaint que ses ladies compagnons l’aient abandonné, et n’aient osé se joindre à lui dans un projet qu’ils lui avaient suggéré. Du reste, il disculpe le sieur Palissot, et ne le croit pas coupable de l’infâme récrimination par laquelle on a prétendu qu’il avait dénoncé le sieur De Hosoy à la police.
9. — On peut voir, dans l’atelier du sieur Pigalle. un petit buste, esquissé nouvellement par ce grand artiste, de la tête de M. de Voltaire. Rien de plus ressemblant que cette figure, pleine d’esprit et de feu. Cette rage de mordre, qui fait aujourd’hui le caractère distinctif du philosophe de Ferney, respire dans tous les traits de son visage, et la satire semble s’élancer de tous les plis et replis de cette face ridée.
11. — La pièce du sieur Lemière % après être tombée dans les règles à la cinquième représentation, est absolument morte aujourd’hui à la sixième. On dit que l’auteur s’en prend à la chaleur du temps et au mauvais jeu des acteurs. Quoi ([u’il en soit, relativement à la dernière circonstance, qui est vraie en elle-même, un plaisant a fait l’épigramme suivante :
J'ai vu cette Veuve indécise :
Ami, que veux-tu que j’en dise?
1 La Veuve du Malabar, tragédie.
Son sort est (lijxne de nos ])leurs.
Du bûcher elle est délivrée,
Alais c’est pour être déchirée Par le public et les acteurs.
12. — Mardi dernier, la distribution des prix de PUniversité s’est faite avec toute la pompe accoutumée b C’est l’abbé Delille, auteur delà traduction des Géorgiques, qui a prononcé le discours latin *. Gett-e fête a pensé être troublée par une petite sédition des écoliers, qui ont voulu forcer le guet pour entrer, et qui, en elfet, avaient déjà mis en fuite le guet a pied, lorsque le sieur Le Laboureur, commandant cette troupe, s’est présenté, a harangué d’abord la jeunesse révoltée, et, n’ayant pu rien gagner par son éloquence, a mis l’épée à la main et ordonné à la troupe de foncer au milieu d’elle, la baïonnette au bout du fusil. Les écoliers, intimidés par cet appareil belliqueux, se sont enfuis avec rapidité. Le dedans de l’assemblée a été aussi troublé par un enfant turbulent que le procureur général a fait enlever pour être remis aux mains du guet.
15, — Le roi de Prusse a écrit à M. d’Alembert y à l’occasion de la souscription ouverte pour l’érection d’une statue de M. de Voltaire. Ce monarque lui apprend qu’il veut se réunir aux admirateurs de ce grand homme, et qu’il laisse son correspondant maître de porter à la somme qu’il jugera à propos, celle qu’il entend donner, non en roi, mais en lîomme de lettres. Le prince loue beaucoup un pareil projet, qu’il suppose principalement éclos dans le sein de l’Academie française, dont, à cette occasion, il exalte plusieurs membres. L’académicien n’a pas mantpié de faire part à ses confrères d’une lettre aussi batteuse, et la compagnie, vivement touchée de reconnaissance envers ce roi poète et philosophe, a ordonné, par une délibération solennelle, que ladite lettre serait inscrite dans ses registres.