Les Comédiens ont reçu des défenses de jouer Tan
crêde, jusqu’à nouvel ordre, en conséquence de ce qui s’est passé le samedi 20.
— Aujourd’hui que la Comédie Italienne est à son plus
1 M. le maréchal de Broglie a reçu hier une lettre de cachet, qui l’exile dans ses terres. — B. — Une contestation survenue entre le maréchal de Broglie et le prince de Souhise avait été soumise à la décision du Conseil d’Élat — K.
2 Compte rendu des Constitutions des Jésuites, 1762, ia-l2 de 221 pages,
5 Voy. 25 janvier 1762,
^ Cette lettre n’a point été recueillie dans les OEuvres de Voltaire. — R
l'KVlUKH 17(52 1
liant degré de faveur et d’illustration, il est essentiel d’établir la position actuelle de ce si)ectacle.
On y compte quinze acteurs, dont trois provenant de !’( )péra- Goinique et deux à la pension; et treize actrices, dont (juatre à la pension et deux provenant de l’0})éra-Coini({ue. Dans cette multitude, à peine trouvons-nous quelques personnages qui méritent qu’on en parle.
Carlin ^ passe pour être un très-grand Arleiiuin : il est fait pour dérider les fronts nébuleux ; on lui trouve de la fécondité, beaucoup de variété dans ses lazzis, une souplesse étonnante dans son jeu; il provoque, malgré qu’on en ait, -la grosse gaieté, mais c’est un Arlequin.
De Hesse est acteur, valet du premier ordre; il entend d’ailleurs à merveille la chorégraphie. Hous trouvons dans Rochard un chanteur agréable ; il a de la propreté, du goût ; il joue quelques rôles passablement. Lar nette répare à force d’art la nature la plus ingrate : c’est un musicien consommé. On désirerait encore entendre Glairval sur le théâtre de l’Opéra- Gomique; son filet de voix se perd sur celui des Italiens : on en voit assez pour regretter qu’il n’en puisse pas faire entendre davantage. Le robuste Audinot rend au naturel la grossièreté des mœurs du peuple. Tous ces talents divers sont éclipsés par celui de Caillot; c’est un comédien qui a toutes les qualités, à la noblesse près. Sa voix embrasse tous les genres; elle se monte à tous les tons; elle vaut un orchestre entier : il est principalement fait pour la parodie.
Madame Favart a été longtemps l’héroïne des Italiens, apparemment parce qu’elle n’était point surpassée par d’autres. En général, elle est médiocre, elle a la voix aigre, manque de noblesse, et substitue la finesse à la naïveté, les grimaces à l’enjouement, enfin l’art à la nature. On a beaucoup applaudi au début de mademoiselle Ihccinelli. C’est une cantatrice du premier ordre : elle n’a pourtant pas dans le gosier cette llexibilité qu’exige l’italien pour être chanté dans sa dernière perfection. Du reste, elle n’est propre en rien au théâtre.
Mademoiselle Yillette, transfuge de l’Opéia, a été mieux
1 Charles-Anlouie Berlinaz^i, dit Carlin, né à Turin vers 1713; mort le 7 septembre 1783.
MlblOIRES SECRETS DE BACILVUMONT
accueillie à ce spectacle. Son volume de voix, trop médiocre pour le premier théâtre, a mieux rempli celui des Italiens : elle a un air niais, qui s’adapte à certains rôles; mais elle n’est rien moins qu’actrice, elle n’a ni chaleur ni sentiment.
On devrait s’applaudir de l’acquisition de mademoiselle Neissel, si sa voix voilée suffisait au lieu où elle chante. Elle a des grâces, du naturel, du goût, du sentiment; mais ses sons trop affaiblis, quand ils parviennent à l’oreille, ne pro^ diiisent plus qu’une demi-sensation.
Tous ces talents, dont aucun n’est parfait, se rapprochent beaucoup plus du médiocre, et la fureur avec laquelle on court à ce spectacle, ne pourra jamais faire honneur au siècle. Les partisans du bon goiit espèrent tout du temps et de l’inconstance des Parisiens.
Mars. — 1. — M. Collé a mis encore ' en opéra-comique le conte de La Fontaine : A Femme avare galant Escroc, Cette pjlaisanterie a été jouée chez M. le duc d’Orléans, à Bagnolet. Dans ces ouvrages de société, on se permet bien des gravelures, toujours sûres de réussir en pareil cas, mais qui rendent une pièce hors d’état d’etre présentée au public.
13. — Quoique l’anecdote que nous allons rapporter soit ancienne, comme elle n’est pas connue, et qu’elle intéresse tous les partisans de M. de Voltaire, nous allons la consigner ici.
Un témoin oculaire, Pabhé Besson, nous rapporte que M. de Voltaire, dans la quinzaine de Pâques dernièi e, se crut obligé d’édifier les nombreux vassaux dont il est seigneur, et surtout mademoiselle Corneille, dont il forme si parfaitement le cœur et l’esprit: en conséquence, ce grand homme fait venir un capucin, se confesse humblement à ses genoux, fait entre ses mains une espèce d’abjuration, communie ensuite, et fait donner six francs au vilain
15. — Il se répand une parodie d’une ariette du Maréchal^ opéra-comique, sur M. le maréchal prince de Soubise,
Je suis un pauvre maréchal.
Et je redeviens général,
^ Voy. 13 février 1762.
2 Un abbé Besson, dont nous n’avons point entendu parler, ni aucun autre abbé ou laïque, n’a pu voir ce qui n’est jamais arrivé. — W.
Depuis que Droglic en son village Est renvoyé par Pornpudour ’ ;
Alais si j’aLandonue la cour,
J’y reviendrai, selon rusage,
Tôt, tôt, tôt, battez chaud,
Tôt, tôt, tôt, bon courage,
Y faire admirer mon ouvrage,
21. — M. Colardeaii chausse le brode(|uin aujoiirdTiui. Il a fait une petite pièce en deux actes intitulée : Camille et Constance. Ce drame a été représenté à Auteuil, chez les demoiselles Verrière 2; il est tiré de la Cowr/zsanc amoureuse.^ conte de La Fontaine. On sent tout le sel que devait avoir cette pièce en pareil lieu. L'auteur veut la resserrer en un acte, et nous en régaler aux Français.
25. L'indisposition de mademoiselle Clairon a fait interrompre hier Zaruckma^. Cette actrice célèbre ne peut éprouver quelque dérangement dans sa santé, que tout le monde littéraire ne s’en ressente. On prétend que la pièce n est point de son goût, et en général les Comédiens en avaient mauvaise opinion, et ne voulaient pas la jouer. Le succès en est dû à M. Colardeau. Ce jeune auteur, étant un jour allé voir le sieur Le Kain, trouva cette pièce manuscrite dans un coin de la chambre du comédien ; il demanda ce que c’éfait : 1 acteur lui répondit que c’était une tragédie d’un comédien de province, homme inconnu et d’un certain âge; qu’il ne doutait pas qu elle ne valût rien, et que, depuis six mois qu’elle était soumise à son examen, il n’avait pas eu le courage de la lire. M. Colardeau tança vivement I.e Kain sur cette négligence, et lui fit sentir combien ce procédé était malhonnête, contraire à toutes les bienséances, et meme aux intérêts de la troupe... Il prit sur lui de faire la lecture de ce drame ; il en fut très-content : il engagea Le Kain à le lire à l’assemblée. Le suffrage d’un jeune auteur ne fut pas prépondérant contre les préjugés de cette troupe. La pièce fut encore ballottée longtemps; la jalousie s’en mêla; et ce n’est qu’après
^ Voy. 20 février 17G2.
^ Voy, 2G avril 1762.
= Tragédie, par Cordier, acleur de province; représentée le 17 mars 1762.
•20 mi:moii\i:s secuets de bachau^iont
avoir trouvé d’illustres protecteurs, que le sieur Gordier est parvenu à se faire jouer. On assure même que le sieur Le Kain et quelques autres ont travaillé de leur mieux pour faire tomber cette pièce à la première représentation. Effectivement, plusieurs ont très-mal joué : quant à mademoiselle Clairon, quoiqu’elle fut opposée au succès d’un drame qu’elle n’avait pas goûté, elle a sacrifié son amour-propre à un plus grand amour-propre, et l’on a remarqué dans son jeu tout l’art dont elle est capable.
28. — Tout le public voit avec plaisir une ingénieuse gravure de M. Garmontelle \ amateur et artiste lui-même: c’est le portrait de M. l’abbé Gliauvelin, ce redoutable écueil contre lequel sont venus se briser l’orgueil, l’astuce et la politique des Jésuites. Il est représenté avec les attributs de la magistrature, tenant en main le livre des Constitutions. On lit au bas ce simple et magnifique éloge : Non sibi, sed patriœ natus.
— Quelque plaisant a trouvé la parodie de l’anette du Maréchal ^ digne d’être continuée : on y a ajouté les couplets suivants :
Si je suis pauvre général,
Je suis un brave maréchal,
Je sais exposer ma patrie Et braver des miens le mépris.
Lorsque je marche aux ennemis,
Par ma manœuvre je leur crie ;
Battu chaud, j’ai bon dos ;
Poisson ^ soutient Soubise ;
La F rance paiera nos sottises.
J’allais combattre Ferdinand,
Et je le croyais par devant,
Mais il s’est trouvé par derrière.
Pense-t-on qu’un Hanovrien Puisse agir en Italien?
1 Carmonlelle. né à Paris le 25 août 1717, y est mort le 26 décembre 1806. On a de lui des Proverbes drarnaliques beaucoup trop nombreux, mais dont quelques-
uns sont fort agréables. — U.
2 voy. 15 mars 1762.
5 Jeanne-Anloineltc Poisson, marquise de Pompadour.
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C’est au-dessus de ma visière.
Battu chaud, j’ai bon dos ;
Poisson soutient Souhise ;
La France a payé dos sottises,
A Rosbach le Prussien si ber Pouvait-il jamais espérer Ale vaincre en bataille rangée,
Aloi qui ne m’y rangeai jamais'?
Je m’en épargnai tous les frais.
L’éclair dissipa mon armée.
Battu chaud, j’ai bon dos ;
Poisson soutient Souhise;
La France a payé nos sottises.
Alais revenons à Lutzelberg,
(3ù je vois tomber Cbevert,
Sans vouloir partager sa gloire ;
C’en était fait des ennemis :
Si je marchais, ils étaient pjris ;
Je fis échapper la victoire.
Battu chaud, j’ai bon dos;
Poisson soutient Souhise ;
La France a payé nos sottises.
Prince fait pour etre chéri,
Soyez heureux et favori,
Alais ne commandez pas l’armée.
Au bien qui vous arrivera A^ous verrez qu’on apjilaudira :
Abandonnez vos destinées.
Tôt, tôt, battez chaud.
Tôt, tôt, bon courage;
Que Broglie finisse l’ouvrage !
— Il se répand une nouvelle épigramme sur l’réron, qu’on attribue à un liomme de cœur^ : elle est intitulée la Sot
Souris de trop bon goût, souris trop téméraire. Un trébucbet subtil de toi m’a fait raison ;
Tu me rongeais, coquine! un tome de Voltaire, Tandis que j’avais là les feuilles de b’réron.
Celle épigramme esl de Ciiiclinrd. — U.
-- MÉMOmES SECRETS DE 1ÎACHAU310XT
31. — On a joué hier, chez M. le maréchal de Richelieu, V Annette et Liihm du sieur Marmontel. Mademoiselle Neissel faisait Annette, et Cdairval, Lubin. Cette pièce a eu le plus grand succès. Ce jour-là même on jouait aux Italiens la pièce de Favart, Ceux qui ont vu les deux trouvent la première infiniment supérieure. Nous avons Iule manuscrit : il nous paraît que le drame du sieur Marmontel est plus ordurier ; il y a un interrogatoire du bailli,jcj[ui malheureusement vient après celui du Droit du Seigneur h Du reste, on donne la palme aux deux auteurs du théâtre particulier.
Avril. — 1. — Yoilà une des plus fameuses époques de la république des lettres : les arrêts du parlement se sont exécutés aujourd’hui, et les Jésuites ferment leurs collèges dans le ressort. Les pensionnaires de Louis-le-Grand sont tous sortis, et ceux qui sont connus sous le nom d'enfants de Imigne ou d' Arméniens^ pensionnés par le roi, ont été mis, jusqu’à nouvel ordre, dans les maisons voisines du collège. On a fait, à l’occasion de l’événement du jour, courir la pasquinade suivante :
« La troupe de Saint-Ignace donnera mercredi prochain 31 mars 1762, pour dernière représentation, A rlequin Jésuite^ comédie en cinq actes du Père Duplessis, suivie des Faux Bruits de Loyola^ par le Père Lainez, petite comédie en un acte. Pour divertissement, le Ballet Portugais : en attendant le Triomphe de Thémis. »
2. — On parle beaucoup d’une chanson faite sur l’abbé de Voisenon et madame Favart, à l’occasion de la pièce d'Annette et Luhin, qui est mise sous le nom de cette dernière h Yoici cette plaisanterie ^ :
CHANSON NOUVELLE A l’eNDROIT d’uNE FEMME AUTEUR, DONT LA
PIÈCE EST CELLE d’uN ABBÉ.
Il était une femme Qui, pour se faire honneur,
^ Yoy. 7 janvier 1762.
2 ComéHlic eu un acte et en vers, mêlée d’arietlcs, représentée avec succès au Théâtre-Italien.
Elle est généralement attribuée à Marmontel. On ne la trouve dans aucune édition des OEuvres complètes de son auteur. — ii.
AVüll. 1702
Se joignit à son confesseur :
ï^'aisons, dit-elle, ensemble^ Quelque ouvrage d’esprit? »
Et l’abbé le lui lit.
Il clierclie en son génie De quoi la contenter;
Il 1 avait court, pour inventer :
Drcnant un joli conte Que Manuonlel ourdit, Dessus il s’étendit.
f)n prétend qu’un troisième, Au travail concourut C’est Favart qui les secourut.
En chose de sa femme,
C’est bien le droit du jeu, Que l’époux entre un peu.
Fraîcheur, naturel, grâce, Tendre simplicité,
Tout cela fut du conte ôté :
On mit des gaudrioles,
De l’esprit à foison.
Tant qu’il fut assez long.
A juger dans les règles,
La pièce ne vaut rien.
Et cependant elle prend bien.
Lubin est sûr de plaire :
On dit qu’Annette aussi En tire un bon parti ‘.
4. ~ Il court, dans les rues, un Dies irœ sur les Jésuites : il a cinquante-neuf couplets, et tire tout son mérite des honorables victimes dont il déplore le destin. Rien n’est plus plat ni plus misérable.
7. — M. l’abbé Rainai vient de donner au public un livre qu’il appelle : Ecole militaire, ouvrage composé par ordre
1 Nous avons cru devoir supprimer le dernier couplet, qui se torniine nar obscénité trop éclatante et qui n’ajoute rien à la chanson.
une
MKM(UUi:S SECUKTS DE HACHAUMONT
du Gouvernements C’est une compilation d’aventures, de belles actions, ou de bons mots, qui ont trait à la guerre. Ce livre, qui aurait pu avoir au moins le mérite du clioix et de la concision, est prolixe, diffus, et plein de choses étrangères au titre. L’auteur a eu 3,C00 livres de pension pour ce beau travail. Il voulait qu’on obligeCit chaque régiment à prendre cent exemplaires de son'livre; il le vend six Irancs. Qu’on évalue l’argent immense qu aurait recueilli cet homme de lettres calculateur? Le ministre ne s est malheureusement pas
prêté à ses projets de fortune.
8. VAnyiette et Lvhin de M. de Marmontel court les théâtres particuliers. Cette pièce a été jouée avant-hier sui celui dQ\^. FoUe-Titon, avec un concours de monde prodi-
gieux.
Ce poète passe pour auteur de la chanson sur l’abbé de Voisenon. Celui-ci paraît en rire: mais il en garde un ressentiment profond, à ce qu’assurent ceux qui le connaissent. Il espère bien faire rire à son tour le public aux dépens du poète limousin.
]^0 — M. le maréchal d’Estrées à sa part aussi dans les couplets sur nos généraux; c’est toujours le même air ; Je suis un pauvre maréchal.
Je marche comme un maréchal,
Point du tout comme un général.
Si nous avons quelque avantage,
Soubise en aura tout l'honneur ;
Je lui cède de bon cœur,
Je n’ai point de cœur à l’ouvrage.
Tôt, tôt, tôt, battez chaud,
Tôt, tôt, tôt, bon courage.
Je n’ai point de part à l’ouvrage.
Contades en fut mécontent,
Je devins son aide de camp.
Sans vouloir être davantage.
Ce procédé ne prit pas bien ;
Je m’en ris, je suis citoyen :
I Paris, 170*2, 3 vol. in-12.