MK.MOIRES SECRETS DE
RAGÜAUMONT
de sa contenance Iiumiliée, et il s’en est retourné aussi lionteiix qu’il était venu.
Il . — M. Séguier, ce grand avocat général, se délasse quelquefois entre les bras des Grâces et des Muses des travaux importants auxquels sa charge l’assujettit. Voici une chanson très-agréable ‘ qui a passé dans toutes les bouches des jolies femmes de Paris :
Tous mes souhaits et ma plus forte envie, Auraient été d’étre un nouveau Crésus; Des riches dons d’Amérique et d’Asie, J’aurais taché d’amasser tant et plus ;
Noir pas pour moi; c’eût été pour ma mie : Sans elle, hélas! en aurais— je voulu?
D’etre un héros j’aurais eu la manie;
INIars m aurait vu suivre ses étendards;
L antique amour, l’amour de la patrie Ne m’eût point fait affronter les hasards : L espoir d’offrir mes lauriers à ma mie, Seul m eût frayé la route des Césars,
D'etre un Apelle il m’aurait pris eii’vie, iNlais sans daigner travailler pour les rois ; Si^ do Rubens, imitant la magie, t La toile eût pu s’animer sous mes doigts. Quel beau portrait j’aurais fait de mamie! Je l’aurais peinte, ainsi que je la vois.
Éterniser une flamme chérie Aurait été de mes vœux le premier ;
Le tendre amour, seul guide de ma vie,
. Aux doctes Sœurs m’eût fait sacrifier,
J aurais été le chantre de ma mie,
■J’eus mis ma gloire à la déifier.
En me livrant tout à l’astronomie, J’aurais suivi ma tendre passion;
Un nouvel astre, au gré de mon envie.
Eût de nos jours paru sur l’horizon :
Elle est attribuée à 20 août 177 G), qui la donne
Fontenelle, par Grimm (Correspondance littéraire comme adressée à madame Geolfrin. —
NOVEMUIlb: 1702
Au rirmamcnt j'aurais placé ma mio, Elle eut été ma constellation.
J’aurais hannila sombre jalousie :
L’amour sincère en écarte l’horreur ;
Trop délicat pour cette frénésie;,
D’un feu plus pur j’aurais fait mon l)onlicur. Car, en l’aimant, j’eusse estimé ma mie : Sans mon estime aurait-elle eu mon cœur?
14. — La Faculté de Théologie de Paris vient de rendre publique sa Censure, contre le livre D’Emile ou de rEDCCATiON. par J. -J. Rousseau ^ Elle est en latin et en français, trésdétaillée, particulièrement sur le troisième volume. Elle trouve dix-neuf hérésies dans cet auteur. Quelques critiques prétendent que Particle le plus mal traité dans cet ouvrage scientifique est celui de la religion.
20. — Êponme^ tant prônée, doit enfin se jouer la semaine prochaine. Les partisans de cette pièce, ou plutôt de fauteur, sont en grand nombre. Tout est déjà loué depuis quelques jours. M. Chabanon est un jeune homme de trente-cinq ans, qui, après avoir fait des études assez bonnes, s’est jeté dans le monde, et y a réussi par une- figure agréable, par un esprit aisé, brillant et facile, et surtout par un talent supérieur pour
le violon. Il a longtemps fait les délices des sociétés. Il y a quelques années que, réfléchissant sur le vide de son art, et sur la nécessité d’appuyer son existence sur quelque chose de plus solide et de plus durable, il a pris la généreuse résolution de travailler à mériter quelque titre littéraire. Il n’a point vu de moyen plus aisé de commencer y percer, que d’entrer à f Académie des Belles-Lettres. Il s’est donc jeté dans le grec à corps perdu, à travailler trois ans avec la plus grande opiniâtreté, et sans voir aucun humain que quelques partisans de cette langue. Il s’est muni de tout le savoir nécessaire ; a été admis à l’Académie des Belles-Lettres; a travaillé sur Pindare, pour payer son tribut littéraire, et, ne regardant cette Académie que comme un passage à fAcadémie Française, il a fait des tragédies. Son succès peut lui ouvrir une route brillante.
Rédigée par Tabbé Le Grand. — R.
24. — Quoique nous no sojons point dans le goût de consigner ici les mariages, on ne peut passer sous silence celui de mademoiselle Lemière et de Larrivée. Ces deux coryphées de la scène lyrique sont enfin unis par des liens indissolubles, après s’ètre essayés longtemps à porter leurs chaînes. Ce grand e\enement a fait une sensation si générale parmi les amateurs de l’Opéra, qu’il fait nécessairement époque dans son histoire.
25. Autre événement non moins remarquable, quoique aussi étranger en apparence à la littérature ; madame Saurin, qui réunit les grâces à l’esprit, étant accouchée d’un garçon, il y a quelques jours, l’Académie a nommé une députation pour féliciter la femme de leur confrère. M. l’abbé d’Olivet a été chargé de cette galante harangue, et il a porté la parole avec toute l’éloquence possible.
'27. — Le parlement s’occupe sérieusement du nouveau plan d études : il regarde surtout la philosophie, si barbare encore dans les écoles. Il est question de soumettre les professeurs à profiter des bons livres écrits sur cette matière, à choisir les plus orthodoxes et les plus lumineux, et à les expliquer à leurs disciples, au lieu de perdre un temps infini à dicter des cahiers d’une philosophie scolastique, et dans laquelle ils étaient maîtres de glisser des absurdités et toutes les erreurs qu’ils voulaient. On voudrait comprendre dans ce projet la théologie même : ce point est délicat, et fera le sujet de grandes contestations.
28. — On commence à parler d’une traduction des Géorgiques^ par M. l’Abbé Delile y jeune homme dont on a vu des vers fort joliment faits. Il n’est point rebuté jDar les détails agrestes où entre son auteur, et il prétend qu’on peut les rendre avec élégance en français. Il s’agit de prouver ce qu’il avance.
a joué aujourd’hui Heureusement,, comédie en un acte et en vers. Ce drame est tiré du conte de M. Marmontel. il a ét i bien reçu ; il est écrit avec facilité, fort court, et n’a que très-peu d intrigue. C’est un tissu des plus frêles, le dé-
^ Jacques Delille, fils naturel d’Antoine Montanier, avocat au parlement, et de mademoiselle Marie-IIiéronyme Bérard, né à Port, près de Clermont-Ferrand, le 22 Juin 1738; mort Paris, le il mai 1813. — R.
Dia". EMBUE 1702
noucment en est lieureux, mais pas assez filé. Kn général la pièce frise robscénité. jMadeinoiselle Dangeville en fait le principal mérite par son jeu. Il s’est passé nn événement (pii fait anec(-lote. L’amant et la maîtresse sont à table; le pinmier est un jeune officier sur le point de partir pour l’armée ; il jirend le verre : « Je vais boire à Cypris! > di!-il. « Je vais donc boire à Mars! » répond la femme. IMademoiselle lins, qui faisait ce rôle, a jeté une œillade au prince de Coudé, en prononçant ces dernières paroles. Le public a saisi l’à-propos, et les battements de mains de se multiplier pendant quebjues minutes.
30. — Le roi a ordonné qu’un mausolée soit élevé à M. de Grébillon. dans l’église de Saint-Gervais, ou il est enterré. En conséquence, M. de Marigny a écrit une lettre au fils L pour lui faire part de cette marque d’estime et de considération que S. M. veut donner à son célèbre père. C’est M. Le- Moine qui est chargé de cet ouvrage.
Décembre. — 3. — Il n’y a point eu de comédie aujourd’hui, quoiqu’on eût annoncé deux pièces à l’ordinaire. Il s’y était rendu du monde; on attendit jusqu’à six heures. Alors on
vint déclarer au public qu’on ne jouerait point, vu l’indisposition d une actrice qui ne pouvait être suppléée. On rendit l’argent, et l’on se retira. Cette actrice indisposée était mademoiselle Dubois, qui, dans ce moment était en grande loge à 1 Opéra. Le lieutenant de police, informé de cette aventure, a mandé cette actrice, l’a traitée avec toute la dureté due à son caractère et à son impertinence, et l’a envoyée en prison. Elle a de plus été condamnée à payer les frais et le profit de la représentation, évalués à cinq cent livres, et une amende de cent écus.
4. — Aujourd’hui s’est faite l’élection de ÛL l’abbé de Yoiscnon. On était si prévenu de cet événement, qu’àrinslant où 1 Académie était encore assemblée, il s’est répandu une quantité de portraits de cet abbé, avec son nom et cette phrase :
Elu à V Académie Française^ le â déamhre 1702. On lit au bas ces vers :
L’aimable successeur du sombre Crébilloii, Dans un genre opposé s’illustre sur la scène.
1 Onlalrouvc dans les notes qui suivent VElor/e de Crébillou par d-\lemnert — R, ‘ * ‘
114 Ml^MOmES SECRETS DE DAGHAUMONÏ
Les arbitres du goût ont élu Voisenon,
Ils couronnent Thalie en pleurant Alelpomène.
On est fort intrigué pour savoir rauteur de cette galanterie. Les uns prétendent que c’est madame Favart, avec qui cet abbé vit ; d’autres disent que c’est le mari.
5. — On ne cesse de parler de l’aventure d’hier. Les portraits ont été envoyés à toute la cour. l’Académie est furieuse de voir le secret de ses suffrages violé. L’abbé de Yoisenon se trouve chargé cbun ridicule auquel il ne s’attendait pas. Favart et sa femme protestent qu’ils ne lui ont point rendu ce mauvais service.
G. — Éponine, tant vantée L a eu ce matin une répétition devant une assemblée très-nombieuse, qui a fondu en larmes. Cet après-midi, elle a été jouée. Le publicdusoir ne s’est pas trouvé aussi bien disposé que celui du matin, et cette pièce qui eût passé pour médiocre, si on ne l’avait pas tant exaltée, est jugée détestable. Son succès a été si faible, que l’auteur voulait la retirer; il se disposait à faire un compliment au parterre pour lui en demander la permission. Mademoiselle Clairon lui a fait sentir l’indécence de ce procédé; qu’il était le maître de le faire sans rien dire; mais elle lui a conseillé d’essayer une seconde représentation, promettant de la faire aller tant qu’elle pourrait,
7, — Les admirateurs de M. de Gbabanon ne peuvent revenir du peu de succès de sa pièce. Il se répand une anecdote qui ferait peu d’honneur à cette tragédie, si elle était vraie. A la fin de la pièce a régné un grand silence ; ensuite quelques clameurs se sont fait entendre ; on a demandé sourdement l’auteur. Ce bruit s’est accru, a recommencé à plusieurs reprises, enfin est devenu si tumultueux, que la garde s’en est mêlée, et l’on a arrêté deux jeunes gens des plus acharnés. On assure qu’ils se sont trouvés être deux frères ou parents de l’auteur... On les a relâchés tout de suite.
10. — Les Muses pleurent depuis quelques jours la mort de l’un de leurs nourrissons et de leurs protecteurs en même
ï Voy . 20 janvier 17G2.
DKCEMHIU-: \liVl
temps. C’est M. de la Poupliiiière. Son nom à jiimnis rameux dans les fastes littéraires, va sans doute s’aceroître par Tiinpression de ses ouvrages, (|ui sont en grand nom])r(u On ne doit jamais oublier sa muniticence env(;rs les artistes. Un orchestre entier se trouve dispersé par la perte de cet A])ollon.
11. — M. le chevalier de la Morlière est sorti de Saint- Lazare, et se montre avec un front d’airain.
14. — Le sieur Bernaud vient d’etre chassé de la Comédie Française, parmi ordre de M. le duc de Duras. Il avait eu une querelle très-vive dans les foyers avec mademoiselle Clairon. Il avait invectivé cette actrice de la façon la plus indécente... La sublime Melpomène a conservé toute sa majesté dans cette occasion; mais, piquée au vif, elle a demandé sa retraite. Le gentilhomme de la chambre, instruit de son. mécontentement, lui a fait justice, et elle reste.
15. — M. le duc de Saint-Aignan est nommé directeur, pour répondre à M. l’abbé de Yoisenon, le jour de sa réception à l’Académie Française. Il est fixé au 15 janvier. Cet abbé, trop célébré, trop fêté à Paris, va se renfermer dans son abbaye pour travailler à son discours. Il a demandé trois jours pour cet important ouvrage. Toute la cour doit se trouver à cette cérémonie, et surtout les femmes les plus élégantes.
17, — Dans la comédie (^Heureusement^ imprimée, on a consacré l’anecdote du « Je bois à Mars. » On a choisi cet instant de la pièce pour estampe. Ce petit drame soutient à la lecture sa réputation, du côté du style qui est facile et naturel. M. le prince de Gondé a fait annoncer à mademoiselle IIus, qu’elle aurait un présent de S. A. S.
25. — Il paraît une grande estampe in-folio, où l’on voit, d’une part, le roi élevé sur son trône ; de l’autre, le groupe
des Jésuites plus bas. Le monarque paraît les disperser et leur dire :
Maturate fugam, regique liæc dieJe vestro :
Non illi imperium. . .
ViRG.
Il y a beaucoup d’autres devises, dont celle-ci est la plus mémorable.
MihioîiiEs secrets de iucdaumont
21. — M. Titon du Tillet, fort connu par son Parnasse français vient de mourir dans un âge très-avancé. Sa maison était ouverte aux gens de lettres, et les Muses doivent jeter des fleurs sur le tombeau de cet aimable Mécène.
28. — M. Tabbé de Gaveirac, depuis longtemps soupçonné d’être auteur de différents libelles écrits en faveur des Jésuites, vient d’être reclierclié très-sévèrement. La police a fait chez lui une descente des plus circonstanciées. Heureusement pour lui qu’il avait pris la fuite.
30. — Le nommé Orangé, libraire, ouvre incessamment ce qu’il appelle une salle littéraire : pour trois sous par séance, on aura la liberté de lire pendant plusieurs heures de suite toutes les nouveautés. Gela rappellerait les lieux délicieux d’Athènes connus sous* le nom de Lycée, du Portique, etc., si le ton mercenaire ne gâtait ces beaux établissements.
31 — Il a débuté à l’Opéra une nouvelle basse-taille 2. On parle plus des gasconnades de cet acteur que de sa voix. Rebel lui ayant déclaré qu’il n’aurait que de médiocres appointements d’abord, mais qu’à mesure que le public serait content de lui, il serait augmenté : « Gadédis, a-t-il dit, cela étant, monsieur, vous m’augmenterez donc tous les jours. »
jANviEn, — 1. — On a donné dernièrement le Comte cVEssex, Il s’est passé ce jour-là un événement qui mérite d’être consacré.
I.orsqu’il fut question de cette pièce à l’assemblée, mademoiselle Glairon demanda qui jouerait Elisabeth. Mademoiselle Humesnil dit qu’elle s’en chargeait. « Je ferai donc la duchesse? reprit la première. — Non pas, s’il vous plaît,
^ Ce monument, exécuté par Louis Garnier, élève de Girardon, est aujourd’hui dans une des salles de la Bibliothèque royale. Evrard Titon du Tillet, nè tà Paris, le 16 janvier 1677, est mort le 2G décembre 1762. On a de lui une Description du Parnasse français, in-folio. — R.
2 Cet acteur, nommé Varia, n’a laissé aucune réputation . — R.
.lA.WlKK 17G3
S'écria mademoiselle Itiis, c’esL mon rôle, el je ne m’en défais point. — Je ne veux rien vous enlever, ré[)li(pia mademoiselle Clairon, cela étant, je ferai la c.nlidente : il n’y a pas grand’ chose à dire, c’est mon fait. » On crut (ju’elle se moquait, et l’on se sépara. Le jour de la représentation, elle tint parole, au grand étonnement de mademoiselle lias. (|ui en fut déconcertée. Elle en joua le double plus mal. Mademoiselle Clairon ne paraissait pas, que les battements de mains ne recommençassent, et les sifllets i)Our l’autre... Ce fut avec grand’peine qu’elle alla jusqu’au bout, et l’on présume (|u’e]le ne cherchera plus à se trouver en concurrence avec mademoiselle Clairon. Les niais du parterre ne pouvaient concevoir cela. « Nous voyons bien, disaient-ils, pourquoi l’une estimée, mais pourquoi applaudir l’autre qui ne dit mot? » Mademoiselle Clairon, pour se délasser, joua Cathos dans les Frccieuses Ridicules, et s’amusa comme une reine.