‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 21 sur 123 · L’abbé de Caveirac. si recherché depuis (pielque · texte numérisé non relu

L’abbé de Caveirac. si recherché depuis (pielque

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temps pour quelques ouvrages en faveur des Jésuites qu’on lui attribue en tout ou partie, et surtout pour Mes doutes est passé en Pologne, où, à la sollicitation de M. le Dauphin, il a obtenu un bénéfice. Il passe pour un saint dans un certain monde. Il est bon de remarquer que ce même homme, si vendu aux Jésuites aujourd’hui, a fait autrefois un livre diabolique contre le Père Girard; il est vrai qu’il y fut forcé : son intention a toujours été de capter la bienveillance de la Société. Il alla, dans ce temps, trouver les Jésuites de Provence « Mes Peres. leur dit-il, voila une fâcheuse affaire. Tous ne manquez point de gens d’esprit pour vous défendre, mais toute apologie sortant de chez vous sera suspecte; elle sera bien mieux placée dans la bouche d’un étranger: je vous offre ma plume. Je suis dévoué à la Société, etc. » Les Jésuites redoutèrent une pareille proposition. Le Père Girard était un saint qui n’avait pas besoin d’apologie : le ciel, s’il le voulait, ferait des miracles pour le justifier... L’entêtement fut si grand de la part des Révérends Pères, que l’abbé, piqué vivement, répliqua : « Eh bien! mes Pères, vous ne voulez pas de moi pour défenseur : je vous déclare la guerre, et vous verrez quel ennemi je puis être; mais je n’en demeurerai pas moins disposé à faire la paix, car je veux être de vos amis, à quelque prix que ce soit. » Et il a réussi.

12. — M. de Marivaux, de l’Académie Française, est mort aujourd’hui. Les deux théâtres se sont enrichis de ses productions, et plusieurs de ses romans ingénieux sont entre les mains de tout le inonde. Il avait l’esi rit fin et maniéré, beaucoup de délicatesse; ilétait parvenu à sa soixante-dix-septième année et ne faisait plus rien.

15. — M. d’Alembert s’est décidément refusé aux instances de l’impératrice de Russie. Bien des gens croient qu il aurait du accepter, et que le Gouvernement même aurait pu lui insinuer l’utilité dont il nous aurait été dans cette cour. Mais M. d’Alembert a-t-il les talents nécessaires pour l’éducation • d’un prince? Est-ce un politique, un homme fait pour vivre auprès des rois? C’est un Diogène, qu’il faut laisser dans son tonneau.

1 Voy. li août 1762.

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23. — On n fait un mauvais couplet sur la lléformo et sur les Jésuites.

Capitaines qu’on réforme,

Et qui partout publiez

Que c’est une injustice énorme

Qu’on vous ait ainsi rayés,

A tort chacun de vous crie :

Un coup plus inattendu Nous pétrifie :

Jésus lui-meme a perdu Sa Compagnie !

2^. — Mademoiselle Dangeville quitte sans rémission le Tliéatre-Français : quoique préparés depuis longtemps à cette grande perte, elle sera longtemps encore l’objet de nos regrets. On dit, pour nous consoler, que Préville élève mademoiselle Luzi, de rOpéra-Comique : il espère qu’elle remplacera quelque jour cette inimitable actrice. Il trouve à sa jeune piipiUç le talent le plus décidé. Il la prépare, il la dispose, il la forme et veut laisser mûrir le moment de son début : il ne doute pas qu’elle n’ait le succès le plus complet dès cet instant. Elle promettait déjà beaucoup; elle est en bonnes mains. Voilà bien des motifs d’espérer; mais nous savons par malheur ce que nous perdons ; nous le sentons tous les j.ours.

Mars. — 1. — M. l’abbé Legendre, rival de M. l’abbé de Lattaignant dans le genre des chansons, a réformé ainsi celle qu’on a déjà vue sur la Réforme.

Sur l’air : De tous les Capnchis du momie.

Rrave officier, bon militaire,

La liéformo te désespère :

Que cela ne t’attriste pas !

Je veux que tu t’en glorilic ;

Jésus est dans le meme cas ;

On réforme sa Compagnie.

2. Les Comédiens français ont donne aujourd’hui la première représentation de Thëagène et Cliariclée^ tragédie de M. Dorât. Le sujet est tire du roman grec qui porte le même titre. La pièce est détestable. Le premier acte avait disposé favorablement les spectateurs : il avait eu des applaudisse-

MEMOIRES SECRETS DE BACIIAU^IONT

ment'^; dès le second, rennui s’est fait sentir et n’a été qu’en croissant jusqu’à la fin. En général, maiwais clioix, mauvais plan, caractères ignobles, plats, odieux, mal soutenus; échafaudage pitoyable : tout dénote une petite tête, point faite pour un enfantement dramatique. La versification mérite des éloges ; elle est douce, bien faite ; il y a une tirade contre les rois héréditaires, qu’on prétend avoir le droit de vivre dans la mollesse et dans les plaisirs, qui a été extrêmement applaudie et qui n’aurait point dû être tolérée par la police ^ ; tout le monde en a été dans le plus grand étonnement. La voici :

Au trône, du berceau, ces monarques admis, ;

Ont droit de végéter dans la pourpre endormis,

Et, chargeant de son poids un ministre suprême,

De garder pour eux seuls l’éclat du diadème.

A tant de défauts, l’auteur avait joint la maladresse de choisir pour son héroïne mademoiselle Dubois, très-jolie créature, mais actrice peu faite pour soutenir une pièce. Mademoiselle Clairon, peu jalouse des talents de cette audacieuse, mais beaucoup de sa figure, avait formé un très-grand parti pour la faire siffler. Il n’en était pas besoin ; l’actrice, la pièce et l’auteur ont éprouvé une chute commune. On prétend que M. Dorat, plus curieux de couronner son front de myrtes que de lauriers, étant devenu amoureux de l’héroïne, avait sacrifié sa gloire à son plaisir. Heureusement il n’a pas sacrifié grand chose.

7. — Encyolo'pédie s’imprime actuellement, et l’on espère voir finir ce monument immortel de l’esprit humain.

8. — On voit au Palais un tableau trouvé chez les Jésuites de Billom en Auvergne, qui attire la foule des curieux et des amateurs L II est très-grand et contient plus de deux mille figures. Il représente un vaisseau fort vaste, dans lequel sont toutes sortes de personnages, surtout beaucoup de moines, et les différents généraux d’ordres. L’inscription est Typiis Re-

1 Marin, censeur de la police, fut mis, dit-on, à la Bastille pour avoir laissé passer ces vers. Il n’y resta que vingt-quatre heures. — I\.

2 Ce tableau a été reproduit dans une gravure placée en télé du Précis de l'histoire des Jésuites, suivi de la bulle qui supprime cette Société; par G. -J. (diarvilhac. Paris, Lhuillier, 1820, in-8o.

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ligionis. Un Jésuite, qu’on reconnaît être saint Ignace, est au gouvernail; un autre, à l’avant du vaisseau, paraît observer la route. Le batiment cingle vers le port du Salut et laisse derrière lui le monde, désigné sous tous les attril)uts qui en indiquent les pompes, les vanités et les scandales. Dilïerentes barques et clialoupes, où sont des cardinaux, des rois, des empereurs, clierclient à aborder le grand vaisseau : on paraît leur tendre des amarres pour les recevoir; mais on en écarte de certaines qui sont indiquées contenir des hérétiques. On les arquebuse à coups de tiédie, et il paraît qu’IIcnri IV, dont on reconnaît la tête, est renversé d’un trait. On ne peut dire par quelle main il est décoché ; et on commente beaucoup sur cette effigie. On prétend que ce n’est qu’une copie et que l’original est à Rome. En général, c’est un barbouillage, une peinture d’hôtellerie. Les gens sensés regardent toute cette allégorie comme une capucinade fort en vogue du temps de la Ligue.

Il y a, depuis quelques jours, des défenses sévères de faire voir le tableau: on l’a transporté au Noviciat.

10. — Le Jommal encyclopédique est suspendu. Le sieur Rousseau, de Toulouse, est ici pour plaider sa cause. Le duc de Bouillon ayant eu avis que ledit Rousseau voulait quitter Bouillon, où ce journal s’imprime, pour passer à Manheim, chez l’électeur Palatin, où il est appelé, a fait saisir tous les papiers de cet auteur et l’a mis hors d’état d’exécuter son projet. Il demande à rester et la liberté de continuer.

13. — Le divertissement et la comédie pour la Paix, qui devaient être joués aujourd’hui, sont renvoyés à demain. La pièce, qui devait être intitulée : V Antipathie vaincue^ est nommée : Id Anglais à Bordeaux. L’ambassadeur d’Angleterre a demandé ce changement. Au reste, le sieur Favart l’a portée chez tous les m'nistres étrangers, pour savoir s’ils n’y trouveraient rien qui pût les blesser. Ils en ont été trèscontents. Pour les flatter davantage, on a ordonné de jouer Brutus^ tragédie de M. de Voltaire, où l’on sait qu’il y a un éloge magnifique de la dignité des fonctions d’un ambassadeur 1.

1 Acte SC, 1^'.

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14. — U Anglais à Bordeaux a été reçu avec beaucoup d’applaudissements. On y a trouvé de l’esprit infiniment, mais de l’esprit à la Yoisenon, délicat, maniéré, précieux, revenant souvent sur la même pensée, qu’il décompose et reproduit sous toutes sortes de faces. Cette pièce en un acte ne peut figurer près du Français à Loyidres C Celle-ci est infini-= ment supérieure.

Dans le courant de la pièce, on avait amené un vive le roi! Quelques voix dans le parterre ont fait chorus : il n’a pas été général, à beaucoup près.

Mademoiselle Dangeville, qui se disposait à se retirer, a continué dans cette pièce, par ordre du Gouvernement, qui la prend fort à cœur.

16. On annonce aussi la retraite de mademoiselle Gaussin. Cette perte du Théâtre-Français ne fera pas autant de sensation que celle de mademoiselle Dangeville.

17. — La seconde représentation de V Anglais à Bordeaux, donnée hier, a eu le plus grand succès. On avait demandé l’auteur dès la première représentation. Mademoiselle lins s’était avancée sur le théâtre pour dire qu’il n’y était pas ; mais le public ne lui donnant pas le temps de s’expliquer, toutes les fois qu’elle ouvrait la bouche, elle s’était retirée. Bellecour lui avait succédé et, ayant eu plus de patience, avait fait entendre cette excuse au parterre. « Qu’il le nomme donc! » s’était-on écrié. L’acteur a répondu que c’était M. Favart. Aujourd’hui les clameurs ont recommencé. Le pauvre diable a été traîné par deux comédiens sur le théâtre et y a reçu malgré lui la bordée des applaudissements du public.

19. — Les Français ont fait leur clôture aujourd’hui par Tancrède. C’était mademoiselle Dubois qui faisait le rôle d’Aménaïde : elle a eu beaucoup de partisans et a été singulièrement applaudie. On ne peut cependant se dissimuler que c’est un rôle au-dessus de ses forces : elle n’a pas assez d’âme pour le jouer en beaucoup d’endroits, encore moins assez de dignité. Quoique bien bâtie, elle a des bras ignobles et trop grands pour avoir un beau geste. Au reste, ce qui décide la

^ De Boissy.

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