‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 5 sur 123 · III · texte numérisé non relu

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un ouvrage aussi volumineux, que la criliquc n'avail pas relevé encore du discrédit où il était tombé sous rinfluence de certains jugements passionnés, tels que celui de La Harpe, qui ne voyait dans ce Journal quùm « amas d'absurdités ramassées dans le ruisseau; où les lionnetes gens et les hommes les plus célèbres en tous genres sont outragés et calomniés avec rimpudence et la grossièreté des beaux esprits d'antichambre. » La Harpe, qui fut, en effet, cruellement maltraité par les trois rédacteurs des Mémoires secrets^ avait ses raisons pour vouloir en dégoûter le lecteur. Mais, comme le dit avec tant de justesse M. Ravenel, « on serait peu fondé à soatenir la même opinion, aujourd'hui que des révélations nombreuses sont venues nous dévoiler, en partie, les secrets d'une société dont quelques représentants sont en-’ core au milieu de nous, et confirmer la plupart des jugements portés par le rédacteur des Mémoires^ ou des faits dont il tenait registre. »

Nous n'avons pas l'intention, cependant, de publier une édition complète, que rendent indispensable les premières éditions, si défectueuses, si insuffisantes, dans lesquelles l'ordre chronologique est sans cesse entrecoupé par des suppléments d'une date antérieure, tandis que le texte présente à chaque page non-seulement des noms estropiés, mais encore des phrases inintelligibles et des fautes gros-

PRKFACE

sières crimpression. C'est au savant M, Ravenol qu'il appartient de donner cette édition revue et corrigée^ avec des notes biographiques et bibliographiques ; c'est là un droit que personne ne voudrait lui disputer; c’est aussi^ de sa part, un engagement contracte envers tous les amis des lettres.

Quant à nous, en attendant que l'édition définitive de M. Ravenel soit prête, nous avons voulu ajouter, aux diverses collections de mémoires historiques sur le dix-liuitième siècle, un abrégé des Journaux de Bachaumont, de Pidansat de Mairobert et de Moufle d'Angerville. Cet abrégé fera mieux apprécier la valeur de l’ouvrage entier et préparera, en quelque sorte, des lecteurs et des acheteurs à la grande édition qui doit venir se placer à la suite du Journal de Dangeau et du Journal de l’avocat Barbier b

Ce n'est pas le premier abrégé des Mémoires secrets qu'on ait essayé de faire et de publier. Dès l'année 1788, avant même que les derniers volumes de ce vaste recueil eussent paru, Chopin de Versey avait donné un Choix des Mémoires secrets de Bachaumoni (Londres, 2 vol. in-12) . Depuis longtemps déjà les Mémoires avaient fourni les matériaux de diverses compilations : « Il n'est pas d'année, di-

^ Publié intégralement avec l’autorisation de M. le ^Ministre de 1 instruction publique.

DE 1. EDIT EL’ Il

saieiiL lo3 A;(/6’«rsdans )a préface du Irciilc cl unième volume, il idesl pas d’aiiiice oii il ne paraisse (luclcpie ouvrage, préleudu nouveau, composé eu culier ou en parlic à nos dépens j c’est la Chronique scandaleuse, c’est XEsinon des hoidevards, c’csl le Journal des gens du monde, ce sont les Anccdoles du dixhuitième siècle; euün, c’est aujourd’liui la Correspondance litlérairc, politique ci secrète. Toutes ces dénominations ne caractérisent au fond -qu’un plan

unique : ce sont autant de corsaires qui, sous des pavillons différents, exercent la même piraterie. » La plupart de ces ouvrages, eu effet, à l’exception du dernier, qui est vraiment original, pouvaient être considérés comme des extraits, des aLrégés, plus ou moins ingénieux, des Mémoires secrets.

Tous ces ouvrages eurent du succès, grâce à la valeur réelle des matériaux qui s’y trouvaient mis en œuvre. La vogue des Mémoires secrets n’était

pas encore épuisée, lorsque le libraire Léopold (lollin voulut en avoir un choix, fait avec plus de soin et plus de critique, pour être joint à la petite collection de Mémoires lnslori([ues qu’il publiait. J. -T. Merle, qui était alors fort jeune, fut chargé i)ar le libraire de faire ce nouveau choix, qui parut en 1808, sous le titre de Mémoires de Bachaumonl, 2 vol. iu-8". Ce n’était, ce ne pouvait être qu’un mélange d’anecdotes, de bons mots et de pièces de

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A'ei's. Il n"y

rostail rien de l’espriL général.

de l’idée

philosophique, qui avait présidé à la composition de l’ouvrage, dans lequelou remarque toujours une scru-

puleuse unité, une liaison parfaite, malgré la forme, morcelée en apparence, du journal. Le travail deMerle était doue tout à fait manqué : ce qui n’empêcha pas lelivrede s’écouler rapidement; ouenfitune seconde édition en trois volumes, l’année suivante, et l’éditeur essaya, sans y réussir, de donner un peu plus d’ensemhle à sa compilation indigeste qu’il augmentait d’un tiers. Le savant bibliographe Beuchot a eu raison de dire que cet abrégé était très-mal fait et que la seconde édition ne valait pas mieux que la première.

L’exemple malheureux de nos prédécesseurs avait de quoi nous effrayer ; mais, après avoir étudié sous l)lusieurs aspects la tâche délicate qui nous était confiée, nous nous sommes décidé à ne pas nous borner à découper dans les trente-six volumes des Mémoires secrets une mosaïque d’anecdotes et de pièces fugitives ; nous avons reconnu qu’il fallait conserver à cet ouvrage, en l’abrégeant, l’intérêt d’un Journal suivi, où les faits viennent se produire à leur date, et où l’auteur les relie entre eux par des

réflexions qui donnent à son ouvrage un caractère particulier et une harmonie générale. Il s’agissait donc seulement de réduire les proportions de cet

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ouvrage et de le faire passer par une sorle de lit de Procuste, sans le défigurer^ sans rien lui enlever de ses qualités spéciales, sans rien changer à sa physionomie originelle.

C'était là^ nous le déclarons, une entreprise des plus épineuses, car nous devions retrancher les deux tiers au moins àesMémoires secrets. Des six volumes qui sont Pœuvre personnelle de Bachaumont, nous n'en avons gardé que deux, et nous sommes certain de n'avoir pas omis un seul passage qu'on puisse regretter de ne pas trouver dans un abrégé de cette espèce. Nos retranchements ont porté de préférence sur les comptes rendus de livres imprimés et de pièces de théâtre, car ces pièces de théâtre et ces livres imprimés n'ont plus pour nous l'intérêt d'actualité qui autorisait de longues analyses au moment de leur apparition; nous avons supprimé, sans hésitation, toutes les pièces en vers, ou en prose qui n'avaient pas d'autre recommandation que leur hardiesse licencieuse ; nous avons fait la guerre aux répétitions, aux détails oiseux, aux descriptions trop prolixes. Il n'est que certains articles consacrés â des œuvres d'art qui aient trouvé grâce devant ce système d'élimination sévère : nous ne pouvions pas oublier que Bachaumont était, avant tout, ce qu'on nommait un virtuose distingué, un amateur du premier ordre.

Il aurait été facile de grossir démesurément cet abrégé^ en y joignant un commentaire, qui s^ofïfait de lunmeme comme Taccessoire obligé d\in Journal où se pressent tant de faits^ où se montrent tant de personnages^ où se succèdent tant de noms ; mais c’eût été dépasser les bornes et le but dùin abrégé : nous avons cru plus convenable d’imiter M. Ravenel, qui, tout en multipliant les notes dans son édition, s’était astreint à les faire aussi courtes que possible; et, de plus, nous n’avons pas liésité à reproduire littéralement un certain nombre de ces notes, lesquelles font désormais corps avec le texte qu’elles complètent ou qu’elles éclaircissent. Les notes de M. Ravenel, celles du moins qui renferment un jugement et qui ont ainsi un caractère individuel, sont signées Pt.; les notes de Bacliaumont et de Wagnière (le secrétaire de Voltaire) sont signées B. et W.; celles qui n’ont pas de signatures et qui n’offrent, en général, que des dates biographiques et des titres de livres, nous appartiennent ou plutôt appartiennent à tout le monde.

Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de faire précéder d’une notice sur Bacliaumont cet ouvrage qui le fait connaître et qui le peint, du côté de l’esprit,- beaucoup mieux que tous les poidraits que nous pourrions faire de cet aimable et spirituel philosophe épicurien. Il suffit de rappeler que Louis Petit

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(lo Bachaumoiil, no à Paris en lfi!)0 on otnii,

âgé de soixante-douze ansàPépoqncon eonimenocnt ses Mémoires secrets, qu’il rédigeait encore la veille do sa mort, laquelle eut lieu le 28 avril 1771, ([uelques jours avant celle de sou amie, madauic iJoublel,

qu’on peut regarder comme sa collaboratrice quotidienne.

C’est ici qu’il faut placer quelques mois sur le fameux salon de madame Doublet, au milieu duquel ]n lient naissance les Nouvelles à Ici main, qui lui sui\écnient . « Ce salon, disent MM. de Concourt, à qui nous donnons la parole dans un sujet qu’ils connaissent mieux que personne et qu’ils ont traité avec un esprit digne d être l’écho du dix-liuiticme siècle, ce salon tenait le monde et Paris, et la veille et le jour, la Chaire, l’Académie, la Comédie, la Cour. Il était le londez-vous des échos, le cabinet noir où l’on décachetait les nouvelles; pôle-mèle y tombait le Dix-huit:ème Siècle, heure à heure, bons mois et sottises, querelles, procès, sifflets, bravos, morls et naissances, livres et grands hommes, un je ne sais quoi sans ordre, une moisson à pleine brassée de paroles et de choses, les mémoires d’Argus ! Salon envié! confessionnal du dix-huitième siècle, où tant d esprit s’était confessé, que Piron lui-même n’y amenait le sien qu’en tremblant! Il écrivait au frère de madame Doublet, a 1 abbé Legendre ! « Annou-

c( cez bien une bête à madame Doublel, et j'y serai (( bon; » et encore : « Je me rendrai samedi à midi c( trois quarts chez madame Doublet, dont vous « m'envoyez l'adresse; je ferai maussadement la c( révérence, j'y boirai, j'y mangerai, je dirai grand’c< merci et je m'en reviendrai. Tout cela vaut fait.

« Quant à l'idée que j'y laisserai de moi, ce sont les a affaires du dieu Caprice de ma part et de la déesae (( Indulgence de celle des autres, et voilà tout ‘ ! » Duché remerciait Bachaumont de sa présentation, en ces termes : « Assurez madame Doublet de mes plus (( tendres respects : il n'y a point de j our que j e ne re- (( mercie Dieu de la grâce qu'il m'a faite de me mettre (( au nombre de ses paroissiens ^ »

« Le salon de madame Doublet était au couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où madame Doublet passa quarante ans de suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, Bachaumont, coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de NeversL Là siégeaient l'abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison; les deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbes Chauvelin et Xaupi, les Falconet, les Mairan, les Mirabaud; tous j)aroissiens , arrivant à la même heure, s asseyant

1 Mélanqcs de la Soc. des bibliophiles, t. IV.

2 Portefeuilles de Bachaumont, mss. de la bihliothèqne de 1 Arsenal.

^ Correspondance littéraire de Grinun. t. ^ II.

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dans le meme fauteuil, chacuii au-dessous de son portrait. Sur une table, deux grands registres étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant, run le positif et Tautre le douteux, run la vérité absolue et Tautre la vérité relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à laruain^ qui, par le tri et la discussion, prirent tant de crédit, que Ton demandait dhnie assertion : « Cela sort-il de chez madame « Doublet^ ? de ces Nouvelles à la main, ébauche des Mémoires secrets, que Bachaumont annonce ainsi, vers 1740: « Un écrivain connu entre-' « prend de donner deux fois chaque semaine une c( feuille de Nouvelles manuscrites. Ce ne sera point « un recueil de petits faits secs et peu intéressants, c( comme les feuilles qui se débitent depuis quelc( ques années. Avec les événements publics que c( fournit ce qidon appelle le cours ordinaire des af- « faires, on se propose de rapporter toutes les aveii- « tures journalières de Paris et des capitales de c< PEurope, et d’y joindre quelques réflexions sans « malignité, néanmoins sans partialité, dans le seul « dessein d’instruire et de plaire par un récit où la vérité paraîtra toujours avec quelques agréments.

« Un recueil suivi de ces feuilles formera propre c( ment l’histoire de notre temps. Il sera de Pin-

’ Mémoires de la liépubl. des lettres^ t. V des aiicieniies éditions.

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« tércl de ceux qui le prendront de iden laisser c( tirer de copie à personne et d^en ménager meme « le secret^ autant pour ne pas les avilir en les « rendant trop communes, que pour ne pas se faire « de querelles aAmc les arbitres de la librairie. A (( chaque ordinaire, à ceux qui voudront la prendre, c( elle sera payée sur-le-champ par le portier, afin c( qu’on ait la liberté de rabandonner, quand on « n’en sera pas satisfait h »

« Riche, paresseusement occupé, président du salon de madame Doublet, Bachaumont se trouvait content. Il avait choisi cette vie, s’y plaisait et n’en voulait sortir pour places ou honneurs. »

La grande affaire de Bachaumont jusqu’à son dernier jour, ce fut le salon de madame Doublet; ce furent les Nouvelles à la main,(:\m avaient commencé à circuler vers 1740, et qui forment les Mémoires secrets à partir de l’année 1762. Avant de mourir, il avait choisi lui-même son successeur : Pidansat de

Mairobert; il était sûr que son œuvre faAmrite serait continuée dans le même esprit philosophique ; aussi mourut-il avec une tranquillité ferme et une aisance particulière, suAant la piquante expression cic MM. de Goncourt, en répondant aux officieux qui lui parlaient des consolations de l’Évangile: «qu’il ne

1 Porlcfeiiilles de Eachaumont.

se sentait |)as afihgc. » Il avait quatre-vingt-un ans, madame Doublet en avaitquatrc-vingt-dix-se])t, et elle mourut également de très-bonne humeur, comme son vieux commensal, en demandant qidon lui apportât des nouvelles fraîches, pour en régaler ses amis de l’autre monde.

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