‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 74 sur 123 · ET PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

ET PHILOSOPHE

Ce mortel profana tons les talents divers :

Il charma les humains qui furent ses victimes;

Barbare en actions et philosophe en vers,

Il chanta les vertus et commit tous les crimes.

Haï (lu dieu d’amour, cher au dieu dos combats,

Il baigna dans le sang l’Europe et sa patrie.

Cent mille hommes par lui reçurent le trépas.

Aucun n’en a reçu la vie h

12. — On ne saurait rendre le degré d’avilissement où est tombé AI. Poinsinet par sa présomption intolérable. On en peut juger par les deux vers qu’on va rapporter, très-dignes

^ Ces vers sont de Turgot. — H.

' f- Al’ a A.h; •. ■ '

du personnage, s’ils ne le sont pas trop d’être présentés au public :

Pégase constipé s’efforçant un matin,

Le petit Poinsinet fut son premier crottin .

— L’Académie des belles-lettres a élu, le 4 de ce mois, M. de Rochefort à la place de M. Mesnard. M. de Rochefort est connu pour un grand enthousiaste d’Homère. Il a entrepris en vers la traduction de ce poëme, et a déjà donné au public les six premiers livres.

13. — M. Dorât a pris le parti de répondre aux vers contre ses œuvres, mais il a mis l’épigramme de coté, et tout le monde applaudit à la façon honnête et ingénieuse dont il s’est tiré d’un pas toujours difficile, quand l’amour-propre est en jeu. Quoique l’épigramme passe généralement pour être de M. de La Harpe, comme quelques personnes l’attribuent à M. de Voltaire, il est parti de là, et la suppose réellement du grand poète. Voici ce qu’il lui dit :

Grâce, grâce, mon cher censeur,

Je m’exécute, et livre à ta main vengeresse Mes vers, ma prose et mon brevet d’auteur.

Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur;

Alais, par pitié, laisse-moi ma maîtresse.

Laisse en paix les amours, épargne au moins les miens!

Je n’ai point, il est vrai, le leu de ta saillie,

Tes agréments; mais chacun a les siens.

On peut s’arranger dans la vie. :

Si de mes vers Églé s’ennuie.

Pour l’amuser, je lui lirai les tiens.

14. — M. de Clermont-Tonnerre, chevalier de Malte et désigné ambassadeur en Portugal, est un grand amateur de musique, et est musicien lui-même, mais défenseur de la musique française, à l’exclusion de toute autre. A 1 occasion du nouvel opéra, il a rompu différentes lances, entre autres contre M. le chevalier de Ghastellux, partisan décidé de la musique italienne. M. Poinsinet, qui voudrait s’identifier mal à propos avec Philidor, quoique le public en fasse une grande

1 Ci'lle épigranmK' (St de Palissol. — B,

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différence, a trouvé mauvais que M. le chevalier de Clermont se déchaînât partout contre Ernelhide. Sa bile s’est exaltée, et il a fait une tirade de vers injurieux contre ce sei^meur; il a eu la hardiesse de les avouer et d’en donner des copies. Le détracteur deda musique italienne n’a fait (jue rire de cette espèce de satire ; il l’a fait copier lui-mème et l’a envoyée à tous ses amis. Cette querelle musicale a fait du bruit. Le magistrat de la police en a été instruit, et l’on était sur le point de sévir contre M. Poinsinet et de le mettre au For-l’Lvêque, lorsque M. le chevalier de Clermont est allé demander grâce

pour ce poète. Il a fait entendre à M. de Sartine ({u’un pareil éclat ferait plus de tort à un ambassadeur de Portugal qu’à un malheureux satirique; que M. Poinsinet était à l’abri de tout ridicule, mais que c’en serait un pour lui, chevalier de Clermont, qu il souhaitait qu’on lui épargnât. En conséquence, M- de Sartine s est contenté de mander le sieur Poinsinet et

de le réprimander en pleine audience.

20. Il s est formé à Paris une nouvelle secte, appelée les Économistes : ce sont des philosophes politiques, qui ont écrit sur les matières agraires ou d’administration intérieure. Ils se sont réunis et prétendent faire un corps de système qui doit renverser tous les principes reçus en fait de gouvernement, et élever un nouvel ordre de choses. Ces messieurs avaient d’abord voulu entrer en rivalité contre les Encyclopédistes et former autel contre autel; ils se sont rapprochés insensiblement; plusieurs de leurs adversaires se sont réunis a eux, et les deux sectes paraissent confondues dans une. M. Quesnay, ancien médecin de madame la marquise de Pompadour, est le coryphée de la bande ; il a fait, entre autres ouvrages, la Philosophie vurcile. M. de Mirabeau, l’auteur de VAmi des hommes et de la Théorie de V impôt, est le sousdirecteur. Les assemblées se tienne!] t chez lui tous les mardis et il donne à dîner à ces messieurs. Viennent ensuite MM. l’abbé Bandeau, qui est à la tète des Ephémérides du citoyen; M. Mercier de La Rivière, qui est allé donner des lois dans le Nord et mettre en pratique, en Russie, les spéculations sublimes et inintelligibles de son livre de VOrdre naturel et essentiel des sociétés poJ/tiques ; A. 'l'uroot. intioi-

MEMOIRES SECRETS DE BACHAÜIuONT

dant de Limoges, philosophe pratique et grand faiseur d’expériences^ et plusieurs autres, au nombre de dix-neuf à vingt. Ces sages modestes prétendent gouverner les hommes, de leur cabinet, par leur influence sur l’opinion, reine du monde.

21. — On parle d’une scène comique arrivée, ces jours derniers, dans l’appartement de la reine, entre madame la princesse de Talmont et M. le contrôleur général. La première, ne connaissant pas M. de L’Averdy, ou faisant semblant de le méconnaître, l’a entrepris dans une conversation où, par un persitlage allégorique et soutenu, elle a continuellement comparé ses opérations à des drogues, mauvaises, altérées, falsifiées, rajustées. Quand on enest venu à l’éclaircissement, elle a prétendu l’avoir pris pour l’apothicaire de Sa Majesté. Ceux qui connaissent madame la princesse de Talmont assurent qu’elle est d’une gaieté à se permettre pareille malice.

23. — Il court de temps en temps ici de petites historiettes, dont les oisifs s’emparent avec avidité ; elles servent d’aliment aux conversations ; chacun se les transmet avec plus ou moins de grâce ; maiS', à force d’ètre répétées et ressassées, elles acquièrent un air de vérité, et se perpétuent jusqu à ce qu’il succède quelque chose de nouveau. L’aventure du capucin de Meudonpeut être mise au rang de ces contes frivoles, quoique bien des gens l’attestent.

Ce capucin était un frère quêteur qui revenait dans son couvent avec ce qu’il avait de poisson pris. Un voleur 1 arrête et lui demande, le pistolet sous la gorge, la bourse ou la vie. Le moine fait ses représentations, lui déclare que c’est tirer la poudre aux moineaux, qu’un homme de sa robe n’a pas grand chose à donner: l’autre insiste, lui fait vider ses poches, ses

goussets, ses aisselles, sa tirelire, forme une capture de trentesix livres, et s’en va. Le moine le rappelle, et lui dit: « Monsieur, vous me paraissez mettre bien de l’humanité dans votre procédé: rendez-moi un service? Je vais rentrer dans mon couvent : j’aurais besoin de justifier que j’ai été volé, ou je cours risque d’essu^^er un châtiment plus cruel que la mort; tuez-moi, ou fournissez-moi quelque excuse... Père, que faut-il faire ? — Tirez-moi votre pistolet dans quelque endroit de ma robe, que je puisse prouver avoir lait quelque défense,

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— Volontiers, étendez votre manteau. » l^e voleur tire. Le capucin regarde: « Mais il n’y paraît pres(iue pas... — C’est que mon pistolet n’était chargé (|u’à ])oudre. ., Je vojüais vous faire plus de peur que de mal. — Mais vous n’avez point d’autre arme sur vous? — Xon. » A ces mots, le capucin lui saute au collet... : «Coquin! nous sommes donc à armes égales... » Ce moine était grand, gros et vigoureux ; il terrasse le voleur, le roue de coups, le laisse pour mort sur la place, reprend ses trente-six livres et un louis en outre, et revienttriomphant à son couvent.

25. — M. de La Loupière a envoyé à M. Dorât le madrigal suivant, à l’occasion de l’épigramme (ju’on a vue sur les vers de ce poète :

Non, les clameurs de tes rivaux Ne te raviront point le talent qui t’honore;

Si tes Heurs étaient des pavots,

Tes jaloux dormiraient encore.

21, — La demoiselle Duprat, chanteuse des chœurs de l’Opéra, ayant besoin de deux cent soixante-huit livres, il y a neuf ans, M. Poinsinet s’otfrit de les lui faire trouver sur une montre de quarante louis qu’elle avait. Cette demoiselle lui confia sa montre, et M. Poinsinet lui apporta l’argent sans lui donner aucun renseignement sur ce qu’était devenu le bijou; il se contenta deluien faire une reconnaissance. Quelque temps après, mademoiselle Duprat, se trouvant en fonds, remit à son agent douze louis pour retirer sa montre et payer le principal et les arrérages du prêt : oneques depuis elle n’a revu ses douze louis, ni sa montre, ni M. Poinsinet. Depuis (|u’il est question de son opéra, elle a retrouvé cet auteur ; elle l’a d’abord traduit devant M. le lieutenant général de police, qui a bien voulu s’en mêler. Mais ce magistrat ayant en vain interposé sa médiation, il a conseillé à la demoiselle de porter l’affaire en justice réglée; ce qui a été fait. Un nommé

Vermeille, avocat en possession de faire des mémoires plaisants et de remplacer le sieur Marchand à cet égard, se propose de s’égayer sur là friperie de M. Poinsinet. Il y a de quoi.

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