‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 89 sur 123 · Extrait d'une lettre de Ferney^ du '50 décembre · texte numérisé non relu

Extrait d'une lettre de Ferney^ du '50 décembre

— « Rassurez-vous, Monsieur, sur les inquiétudes que vous avez à l’égard de M. de Yol taire. Ce grand homme, accoutumé à dire qu’il se meurt depuis plus de cinquante ans, se porte à merveille. Il se plaint d’être sourd et aveugle. Le fait est ({u’il lit encore sans lunettes et qu’il a l’ouïe très-fine. Il est sec et ingambe : il est peu courbé. Le jour que j’ai eu l’honneur de le voir, il avait de gros souliers, des bas blancs roulés, une perruque naissante, des manchettes d’entoilage qui lui enveloppaient toute la main, une robe de chambre de Perse. Il nous fit beaucoup d’excuses de n’être point habillé : mais il n’est jamais autrement. Il parut à l’entremets. On avait réservé un grand fauteuil à bras, où cet illustre vieillard se mit, et mangea rondement des légumes, des pièces de four, des fruits, etc. Il pétilla d’esprit. On pourrait lui reprocher d’être trop emphatique, et de n’avoir point dans la conversation ce ton cavalier qui caractérise si bien le style de ses écrits. Après le dîner, il nous mena dans sa bibliothèque, très-vaste, trèsnombreuse et très-belle. Il nous lut des passages de livres raressur la religion, c’est-à-dire contre la religion, car c’est aujourd’hui sa manie: il revient sans cesse sur cette matière. Il joua aux échecs avec le Père Adam, qui, sans être le premier homme du monde, est assez Jésuite pour se laisser perdre : M. de A^oltaire ne lui pardonnerait pas de le gagner. On fit ensuite de petits jeux d’esprit, puis on se mit à dire des histoires de voleurs. Cdiaque dame ayant conté la sienne, on engagea M. de Voltaire à avoir son tour. Il commença ainsi : « Mesdames, il était un jour un fermier général... Ma foi, j’ai oublié le reste.» Nous le laissâmes après cette épigramme, la meilleure sûrement qu’il ait faite de la journée. »

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