Extraitd'unelettre de Fontainebleau., du iO octobre
— « Le bruit avait couru ici que M. de Voltaire était décédé. Il avait pris tellement faveur, que la cour paraissait croire cette nouvelle. On l’a inféré du propos de M. le comte d’Artois. Ce prince, à son dîner, parlant de cet événement, a dit:
or/i’ointK nos
« Il esL morl un grand lioinine cl un grand co(jniii ^ » Les ennemis de M. de Voltaire ont saisi avidement cette i)lirase, et l’ont répandue avec i)rornsion. Lirectivement, il est aisé d’en conclure quelle est sa réputation auprès de ceux (|ni ont riionnenr d’étre cliargés de l’éducation des Enfants de France. Quoi qu’il en soit, la nouvelle est absolument fausse et destituée de fondement. La Providence laisse encore à ce philosophe incrédule le temps de se repentir et de mériter un éloge funéraire plus Üatteur. »
15. — Depuis ({Lielque temps, il court ici une chanson intitulée : la Bourbonnaise^ qui a été répandue avec une rapidité peu commune. Quoique les paroles en soient fort plates, que l’air soit on ne peut plus niais, elle est parvenue jusqu’aux extrémités de la PVance. Elle se chante jusque dans les villages, et l’on ne peut se transporter nulle part sans l’entendre. Les gens qui raftinent sur tout ont prétendu que c’était un vaudeville satirique sur une certaine fille de rien -, parvenue, de l’état le plus crapuleux, à jouer un rôle et à faire une sorte de figure à la cour. Il est certain qu’on ne peut s’empêcher de remarquer, dans l’affectation à la divulguer si généralement, une intention décidée de jeter un ridicule odieux sur celle qu’elle regarde. Les gens à anecdotes n’ont pas manqué de la recueillir et d’en grossir leur portefeuille, avec tous les commentaires nécessaires pour son in-
telligence,et capables de la rendre précieuse pour la postérité.
18. — M. l’ahbé Morellet est connu dans la répuhliijue des lettres par plusieurs ouvrages, et très-particulièrement par la rédaction du Dictionnaire de C ornmerce de Savarv, (|u’il veut présenter sous un jour nouveau. Il y travaille depuis longtemps, et sera, à ce (pi’on espère, bientôt en état de le produire. On voit avec plaisir la fortune accueillir ce savant, et le mettre au rang de ses favoris qui prouvent qu’elle n’est pas toujours aveugle. Il vient d’être désigné pour remplacer un nommé Le Grand dans les fonctions de secrétaire général
du Commerce.
1 On aime à croire, avec Wagnière, que le comte d’Artois n’a jamais tenu nn semblable propos, qn’il serait ditFicile de concilier avec les mariim's d’intércM que ce prince donna pins lard à Voltaire. — K.
2 Madame Dn Barry.
HACIIÂUMOXT
Le roi de Danemark n’a point voulu se montrer en public qu il n’ait vu le roi de France, son frère. En conséquence il a été aujourd’hui à la Comédie Française en petite loge, dans celle de madame de Yilleroi. Malgré cet incognito^ comme on était prévenu, le public s’est porté en foule à ce spectacle, et tout y était plein de très-bonne heure. Le sieur Le Kain, revenu depuis ({uelque temps, a joué dans JVartragédie de M. de I^a Harpe, et a déployé devont le jeune monarque toute la noblesse théâtrale dont il est susceptible.
— Quelques confrères de M. l’abbé d’Olivet, touchés de sa perte, n’ont pu s’empêcher, dans l’excès de leur douleur, de répandre une anecdote jusqu’ici conservée dans le sein de l’Académie, et qui nous apprend quelle est la cause de sa mort. Dans la séance où il fut décidé que la pièce de M. l’abbé de Langeac aurait le prix, cet académicien, qui n’avait rien à ménager à son âge, s’opposa à une préférence qui, selon lui, déshonorait l’Académie. Il fit sentir combien le public se récrierait contre un tel choix, et, s’armant de l’éloquence de l’orateur romain dont il était pénétré il pérora longuement pour ramener ses confrères à un jugement plus impartial. Ce fut inutilement : c’était un parti pris; il n’eut que pende partisans. MM. d’Alembert et Duclos le traitèrent durement, l’appelèrent radoteur, et renouvelèrent enfin une scène de halle, telle qu’il en avait déjà eu une avec ce dernier confrère, il y a quelques mois ; mais, n’ayant pas le sang aussi bouillant, il fut saisi vivement de ces apostrophes injurieuses ; il fut frappé à mort dès l’instant, et tomba en apoplexie dès le soir même.
27. — Les curieux ont tenu un journal exact de la marche et des propos du roi de Danemark, qui marque beaucoup d’esprit dans ses réponses. Les circonstances les plus essentielles de cet itinéraire sont celles de son entrevue avec le roi. Après être descendu^, au Château, à l’appartement de feu madame la Dauphine, et le roi étant prêt à recevoir ce monaniue. Sa àlajesté Danoise se rendit dans le cabinet du roi.
^ L’abbé d’Olivcl a traduit plusieurs ouvrages de Cicéron.
Elle était accompagnée des ministres, des seigneurs de sa suite, du duc de Duras, premier gentihomme de la chambre du roi, et du duc de Cdioiseul, ministre et secrétaire d’Mtat, ayant le département des all'aires étrangères. Il y avait deux fauteuils dans le cabinet du roi. Les premiers compliments faits, le roi pressa son frère de s’asseoir: il s’en défendit, et demanda à rester debout. Il renouvela de vive voix sa satisfaction de voir le plus grand potentat de l’Europe. Le roi, de son côté, témoigna ({u’il regardait cette éporpie comme remarquable dans son règne; qu’il se ressouvenait très-bien d’avoir vu le czar à sa cour, quoiqu’il n’eût alors que sept ans, et que cette réception ne lui serait pas moins batteuse. Plnsuite, Sa Majesté Danoise ayant demandé à aller chez monseigneur le Dauphin, s’y rendit vers les huit heures^ et alla sou-
per avec le roi. Les deux monarques avaient avec eux vingt- (juatre dames de la -cour, les plus brillantes et les plus choisies. Sa Majesté Danoise déclara qu’elle n’avait jamais vu réunis tant de grâces et tant de charmes. Le lendemain, M. le duc de Cdioiseul lui donna à souper, et le surlendemain elle mangea encore avec le roi. Le jeudi, étant repartie pour Paris, M. le duc de Duras lit jouer chez lui, devant elle, la pièce de la Partie de chasse de Henri IV. Tous les jours on exécu-
tera aux dilférents spectacles les drames que demandera cette
Majesté, et sur l’affiche on mettra: Far ordre.
Entre les bons mots de ce monarque, on en cite un qui indique la vivacité de ses réponses et sa facilité pour les saillies. Dans son passage par la Hollande, un seigneur de ce payslà lui présenta une généalogie par laquelle il prétendait lui appartenir. « Mon cousin, lui dit le roi, je suis ici mcogmto : faites de même. » Dans son entrevue avec le roi, Sa àlajesté. en parlant de la disproportion d’àge qui était entre eux, lui dit : « Je serais votre grand-])ère. — C’est ce qui mam^ue à mon bonheur,» répondit avec etfusionSa^Iajesté Danoise. On ne peut omettre encore un mot de Louis XV, qui indi({ue toute la sensibilité de son àme et combien il aime ses peuples. Le roi de Danemark, après avoir visité toute la famille royale, dit au roi, qui parlait des pertes qu’il avait faites, que la famille nombreuse qui lui restait était un dédommagement bien
MKMOmivS SECKI<:ïS de iîAnDAlLMOXT
précieux : « J’en ai une bien plus nombreuse encore, qui ferait vraiment ma félicité, si elle était heureuse. » Paroles remarquables et bien consolantes pour la nation !
Voici à peu prés ce qu’on a trouvé de plus essentiel dans ce journal, chargé d’un tas de formules répétées et d’une étiquette fastidieuse.
J8. Madame du Boccage, connue par les grâces de son esprit et de sa ligure, auteur de différents ouvrages, ayant adressé, le 4 de ce mois, des vers à M. de Voltaire au sujet de Saint-François, sa fête, ce grand homme, qui n’est jamais en reste, y a répondu par ceux-ci :
Oui parle ainsi de saint François?
Je crois reconnaître la sainte Qui de ma retraite, autrefois,
\ isita la petite enceinte.
Je crus avoir sainte Avenus,
Sainte Pallas, dans mon village.
Aisément je la reconnus,
Car c'était sainte Du Boccave.
L’Amour même aujourd’hui se plaint Que, dans mon cœur étant fêtée,
Elle ne fut que respectée.
Ah ! que je suis un pauvre saint!
20. — M. Gauthier de Mont-d’Orge, trésorier de la Chambre aux deniers, vient de mourir des suites d’une apoplexie dont il avait été frappé il y a quelques années, et dont il ne s était jamais bien relevé. C’était un financier qui, dans son temps, avait eu des prétentions au bel esprit. On connaît de lui. entre autres choses, le ballet des Talents lyriqnes et VActe de société., deux ouvrages dont le premier surtout a eu beaucoup de succès à l’Opéra, moins sans doute par les paroles de' cet auteur que par la musique de l’immortel Rameau. Dans le répit que lui a laissé sa maladie, il avait épousé une certaine chanoinesse, bâtarde adultérine de M. d’Étioles et de madame de Belvaux, mais qui, par un rafhnement de la corruption de nos mœurs, avait trouvé un père et une mère adoptifs. Un gentilhomme pauvre avait eu la bassesse de la reconnaître pour sa fille, et une demoiselle, en s’accouplant à cet homme vil, avait eu l’infamie de la reconnaître aussi comme
procréée aviuit le mariage. Au resle, la jeune ])ersonne ne parait point avoir liérité de (out ce déslioiiiionr, et sdîst montrée digne d'une naissaïu'e plus illustre. Quoi(|u’(dIe n'ait gouLC aucun agiement dans 1 hymen de jM. de IMonl-d ( )i‘g(3^ absolu ment paralysé sur tous ses sens, elle s’est conduile envers lui avec toute la noblesse, toute la reconnaissaïuîe (pi’il avait plus de droit que de raison d’en atlendre. Kilo ne l’a point quitté dans toutes ses inlirmités ; elle ne s’est monirée nulle part, n’a participé à aucun plaisir, et, daim la plus grande jeunesse, s est comportée avx'c toute la prudence de la lemme la plus raisonnable. Elle est à même de recueillir
aujourd’hui les fruits de sa sagesse par plus de cent mille livres de rentes, dont elle se trouve avoir l’usufruit.
dO. — Le roi de Danemark ne perd aucun moment dans ce pays-ci, et visite avec le plus grand soin tous les lieux qui peu- \ent lui présenter des objets dignes de sa curiosité ou de son instruction. Il est allé hier aux Gobelins : il a admiré cette manutacture; mais, dans les dilïérenls ouvrages qu’il a vus. une tenture représentant l’histoire d’Esther et d’Assuérus. d’après les dessins du fameux Vanloo, a surtout attiré son attention. Ce monarque a été saisi d’étonnement, et, dans son admiration, il a demandé pour qui était destiné cet ameublement : « Pour Voire Majesté, » lui a répondu le duc de Duras.
dl. — Gn continue à s’entretenir du roi de Danemark, dont on admire les réponses ingénieuses. Chacun s’efforce de mé-
riier quel(|ue chose de flatteur de sa part. On s’évertue aussi, et 1 on se répand en saillies pour plaire à ce prince aimable. On cite de nouveaux bons mots de ce monaiapie et de ceux qui ont riionneur de l’approcher. Nous en choisirons quelques-uns seulement. Dans un souper (|u’il lit chez le roi. Sa Majesté lui demanda quel âge il donnait à madame de Elavacourt, qui paraissait l’enchanter. Il répondit: Trente ans. « Elle en a plus de cinquante, dit le roi. — Sire, c’est une preuve qu’on ne vieillit point à votre cour. »
Novembre. — G. — Les filles qu’on appelle du bon ton fondaient de grandes espérances sur la prochaine arrivée du roi de Danemark : elles se préparaient de longue main à captiver ce jeune monarque, et l’on ne finirait point de détailler toutes
miImoires
HACHAUMOM
les ruses qu’elles avaient mises en usage pour paraître à ses yeux les premières. Les unes ont été au-devant de cette Majesté, dans de superbes é(|ui{)ages à quatre et à six clievaux; d’autres sont venues s’installer dans les environs de son palais. Quelques-unes, à Idrce d’argent, avaient obtenu du tapissier de placer leurs portraits dans les cabinets et boudoirs
de son liôtel. Enlin, mademoiselle Grandi, de l’Opéra, accoutumée à s’enrichir des dépouilles des étrangers, et dont la cupidité dévorerait un royaume, a eu l’audace d'envoyer sa figure en miniature à ce prince. Il paraît que tous les charmes de ces nymphes ont échoué contre la sagesse de ce moderne Télémaque. Il se conduit avec une décence qui fait un honneur infini à la pureté de ses moeurs et à sa tendresse conjugale.
10. — M. le duc de Duras continue, avec un zèle infatigable, à promener Sa Majesté Danoise dans tous les lieux propres à satisfaire sa curiosité et ses connaissances. Ce monarque trouve partout des marques de l’attachement de la nation et de sa politesse. A la Monnaie, on a frappé sous ses yeux, sans qu’il s’en aperçut, une médaille représentant son effigie. A la Savonnerie, il s’est trouvé un superbe tapis à ses armes. A la manufacture de Sèvres, on lui a présenté un service de porcelaine, dont toutes les pièces étaient chargées de son écusson. Gn estime ce présent du roi cent mille écus. M. de Marigny a eu l’honneur de recevoir cette Majesté à l’Académie de peinture. Au Cabinet du Roi, elle a développé devant M. de Buffon et les autres spectateurs des connaissances d’histoire naturelle étonnantes pour son rang et pour son êge. Elle a trouvé qu’il manquait plusieurs choses à différentes collections, et s’est chargée de les envoyer au roi.
Mademoiselle Clairon a joué hier chez madame la duchesse de Yilleroi le rôle de Didon devant le roi de Danemark. Il a été enchanté de cette actrice, qui, avec Le Kain, paraissent les deux personnages qui l’aient le plus affecté au théâtre. Du reste, on trouve qu’on le fatigue de trop de spectacles, et l’on admire sa complaisance à se prêter à toutes les galanteries qu’on veut lui faire en ce genre. On juge de cette complaisance par des bâillements qui échappent quelquefois à ce monarque, et qui annoncent cju’il ne prend pas toujours tout le plaisir qu’on
XnvivMiJUK 17G8
voiiilrait lui procurer. On a nuuanpié, enln'. aulres excès (1(ï celte espèce, qu’on lui a Tait voir en ini S(uil jour dix-scipl actes, tant en prose qu’en vers, en déclaination, en cliant, en musique, etc., en italien et en français.
11. On a vu au Salon, il 3^ a (]uel(|ues années, le portrait du roi, en pied, en tapisserie des Gobelins. Tout le monde admira la vérité de cet ouvrage et son exécution. Le roi de Danemark n’en a pas moins été ilatté, et a paru désirer être rendu de la même manière. En conséquence, IMicliel Yanloo a peint ce monarque, pour servir de modèle aux artistes.
12* — Les Comédiens Français avaient afliclié pour cette semaine et Sijlvie. pastorale, jouée à Cliilhqcliez madanuî
la duchesse de Mazarin, et qui y avait eu du succès. Ce drame a été arreté à la police, a cause de quantité de gravelures, trèsagréables dans un petit comité, mais que la décence ne permet pas de laisser glisser sur un théâtre. Gomme il y en a beaucoup qui tiennent aux circonstances, aux gestes, aux attitudes, à 1 ensemble de la scène, M. de Sartines a exigé qu il y eût une répétition sous ses yeux, et il jugera luimême ce qu’il peut y avoir de répréhensible.
13. Dans la fête que madame la duchesse de Mazarin a donnée au roi de Danemark, une femme de la compagnie lui chanta, pendant le souper, le couplet suivant:
Un roi qu on aime et qu’on révère N’est étranger dans nuis climats ;
Il a beau parcourir la terre,
11 est toujours dans ses États h
L^. Les Comédiens Italiens ordinaires du roi avaient annoncé hier sur leur aftiche la présence du roi de Danemark, parle mot de convention : Parordre^ ce qui leur avait attiré une foule étonnante. Cette Majesté n’a pu satisfaire à ses engagements. On a appris avec douleur qu’elle était incommodée d’une indigestion. Le peuple, dont elle est l’adoration, s’est porté en foule vers son hôtel, qjour en savoir dos nouvelles. On ne saurait rendre combien ce prince est aimé. Tous les
* Ce qiialrain est de Ciiamfnrl et termine une pièce tl(' vers qn’nm' déguisée en lio!iémi(‘nne, clianla an roi d(> Daiiemaik. — \\.
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indigents du canton retrouvent en lui un second père. Il distribue un argent étonnant, et son cœur tendre est vivement aÜecté de la misère, dont on ne peut lui caclier beaucoup de détails. Ce roi paraîtrait souhaiter qu’on tournât en secours abondants pour les malheureux tant de fêtes qu’on prépare de toutes parts à si grands frais. Ce serait, sans doute, la plus belle qu’on pût lui donner, et la plus digne des princes augustes auxquels ceux qui les approchent devraient suggérer cette manière d’être vraiment grands.
16. — Un nommé Fierville, comédien, directeur de troupe, venu de Berlin en ce pays-ci depuis quelque temps, a été arrêté à Châlons-sur-Marne et envoyé en prison. On ne sait pas trop les raisons de cette punition. Il est des gens qui prétendent que c’est pour s’etre refusé aux sollicitations des gentilshommes de la Chambre, qui voulaient le faire débuter aux Français. Le sieur Fierville est un homme d’un très-grand
talent et de beaucoup supérieur au sieur Le Kain, pourlafigure, l’organe et les autres parties de l’extérieur du comédien» Il a montré beaucoup d’esprit et de grandes connaissances sur l’art dramatique.
17. — Le roi parlant du roi de Danemark à madame la comtesse de Chabannes, cette dame demanda à Sa Majesté si ce monarque était bien riche. Le roi lui répondit que les linances de ce rovaume avaient été dérangées, mais que ce prince avait un ministre qui avait bien réglé ses affaires et les avait mises sur un bon pied : « AhI Sire, repartit cette dame, vous devriez bien débaucher ce ministre-là. »
J 8. — On continue a recueillir les différents mots du roi de Danemark, qui soutiennent la bonne opinion qu’on avait conçue de la délicatesse de son goût et de la ünesse de son esprit. On ne finirait pas de les rapporter tous. On choisira le suivant comme le plus adroit et le plus honnête. Ce monarque revenait de Fontainebleau : en passant a Lssonne, une foule de peuple l’entoure et se met a crier : Five le roi! Ce prince se met à la portière, et d’un air affable il s écrie : « Mes enfants, il se porte bien; je viens de le voir. »
22. — On a oublié de parler de M. l’abbé Mangenot, mort le mois dernier. Ce poète aimable mérite bien qu’on jette quel-
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ques llcurs sur son Loinheau. Dos rà^o do (lix.-huiL ans, il avait concouru, sans le savoir, pour lo priv do rAcadôinio des Jeux Floraux, et lo reinporia. Son oncle Falaprat avait envoyé sa pièce, et ne lui lit part de sa démarche qiden lui annonçant le succès. Il fut peu sensible à ce triomphe : il })réiérait le plaisir de jouir à la gloire de vivre chez la postérité. Il faisait des vers plus par besoin (|ue par désir de la célébrité, aussi ne connaît-on guère d’imprimé (|ue la fameuse églogue couronnée dont on vient de parler. Ses ouvrages sont dans les portefeuilles de ses amis. Ce sont des petits rions, des épigrammes, des madrigaux, des chausons, dont certains auteurs à prétention se seraient élevé un grand trophée, mais que celui-ci oubliait dès qu’il les avait faits. Il élait attaqué depuis dix-huit ans d’une paralysie qui semblait ne lui avoir laissé de libre que l’esprit. Il avait conservé dans cet état son aménité, sa gaieté et sa philosophie. Il était prêtre etchanoino du Temple. Il est mort doucement, comme il avait vécu, âgé de soixante-neuf ans. Il est à souhaiter qu’un homme de goiit ramasse ses productions légères elles réunisse en recueil. Tout ce qu’il a fait est marqué au coin de la naïveté et des grâces. Il était idolâtre des femmes, et semblait ne travailler que pour plaire à cette partie du genre humain.
2^. — Depuis plusieurs jours, il était décidé que lo roi de Danemark irait au Palais aujourd'hui. En consé(|uence, on a feuilleté les registres, et l’on est convenu de suivue le cérémonial usité à régard du czar Pierre P'’,lors(|u’il vint. Le roi est descend u à neuf heures du matin à l’hotel du premier président : MM. le marquis d’Aligroet l’abbé d’Aligre sont venus le recevoir au bas de son carrosse. Il a été conduit de la même manière à la lanterne qui lui était destinée; sa suite a été mise dans une autre. Celle du roi étranger était découverte. Il était dans un fauteuil : un tapis, sur le devant do la lanterne, annonçait cette l'Jajesté. Le sieur Corbicr, avo(*at. a présenté, suivant l’usage, les lettres du nouveau chancelier L
1 Le cliancclier de Lainoigimii, qui avait été (vxilé (mi 17G3 (Voy. 11 novembre de celte aimée-là), ayant donné sa démission en septembre 17G8^ et Rene-Cliarles de Manpeoii, qui l’avait remplacé avec b' titre de vice- cliancclier et de ^arde des sceaux, s'élanl p>areillemen! demis de ci'S chai Lovs, le présidmd de Maupeou, son bis, bit iinmmé elejiua lu'r de rranci' et ^arde des sci aux. —
MllMOlliES SECHKTS DE HAEÜAUMU.XT
n a fait, à cette occasion, un discours où il a accumulé les éloges du roi, du chancelier Lamoignon, du vice-chancelier, du chancelier actuel, de M. d’Aligre, premier président, dé M. de Ahuideuil, conseiller du Parlement de Paris, nommé premier président de celui de Toulouse, et enfin du roi de Danemark. Le fond de ce discours ne pouvait être qu’une répétition de lieux communs, de fadeurs et de contre-vérités. On a admiré l’art avec lequel l’orateur a rajeuni ce vieux protocole de mensonges insipides, et surtout les transitions heureuses par lesquelles il a passé six fois d’un compliment à l’autre, prodiguant à chacun de ses héros l’encens convena-
ble, Ensuite, M. Séguier, l’avocat général, a requis l’enregistrement desdites lettres, et a pris occasion de là pour rendre aussi hommage de son éloquence au monarque présent. Ce discours n’a pas eu le même succès que celui du sieur Oerbier, et l’avocat a paru l’emporter de beaucoup sur l’académicien.
Les lettres lues et enregistrées, on a appelé une cause. Le sieur Legouvé, avocat, a pris la parole. Cette cause majeure roule sur la cassation, demandée par l’ambassadeur de Naples, d’un testament de son frère en faveur d’un enfant d’une demoiselle Delair, sa concubine. Cet orateur, ne pouvant se défaire de la mauvaise habitude qu’ont les avocats d’injurier leurs parties adverses, avait déjà ébauché d’une façon peu batteuse le portrait de fambassadeur, lorsque le premier président, sentant l’indécence de ce spectacle, a fermé la bouche au sieur Legouvé en faisant lever l’audience; en sorte que ce dernier a remis dans son portefeuille le compliment dont il se disposait aussi à régaler Sa Majesté Danoise.
Ensuite, on a conduit le roi étranger à la buvette, où le premier président lui a présenté tous Messieurs. Ce prince a demandé le sieur Gerbier; il l’a remercié de son discours en ce (|ui le concernait, et lui a déclaré qu’il n’avait point encore entendu d’aussi grand orateur; après quoi, il est retourné cliez le premier président comme pour lui faire une visite. Il y est resté environ un r(uart d’heure, et le premier président l’ayant reconduit jusqu’à son carrosse, il est parti.
— Ce même matin, le roi de Danemark est allé en Sor-
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bonne, on il a été reçu par rarcliovécpuî de Paris cornine proviseur de la maison', et par :\L le duc de Uiclielieu comme héritier du fondateur. On a réi^udé ce i)rince (Pune thèse, soutenue quelques minutes en sa présence, ornée de ses armes, et qui lui était dédiée. Il est allé voir dans réalise le tomliei.u du cardinal de Richelieu, un des beaux monuments de sculpture connus. Il est monté dans la bibliotliéfjue, oii on lui a présenté le premier livre imprimé en hh'ance ', en 1170, intitulé : Spéculum human(r sahationis. On lui a hiit passer en revue les autres curiosités de la i)ibliothèquc. (udre autres une bible russe envoyée par le czar. Ce nionar(|ue a demandé, à cette occasion, s’il y en avait une en danois, et, d’après la réponse négative, il a promis d’en envoyer une. Il a été obligé de recevoir, avant de partir, ditlerentes pièces de vers latins d’écoliers du collège du Plessis, que le principal a introduits à sa rencontre. Ce prince, fatigué d’éloges, de compliments et d’encens, ne les a pas lus, mais a demandé pour eux des congés; puis on l’a reconduit, et il est retourné à son hôtel se reposer et se disposer à la fête du soir.
25. — M. de Voltaire s’amuse de tout : il ne dédaigne, aucun genre ; il embouche avec une égale facilité la trompette et le flageolet. Il court aujourd’hui une énigme sous son nom. Les sociétés de la cour et de la ville s’en occupent. On la propose à deviner successivement à tous les nouveaux venus. La voici :
KMGME.
A la ville ainsi {ju’en province,
Je suis sur un bon pied, mais sur un corps fort mince,
, Robuste cependant, et mejne faite au tour.
Mobile, sans changer de place^
Je sers, en faisant volte-face,
Et la Robe et PÉpée, et l’Eglise et la Cour.
Mon nom devient plus commun cbacpie jour ;
Chafjuc jour il se multiplie En Sorbonne, à rAcadémie,
1 Le premier ouvrage imprimé en France a pour litre ! Gaspariin Bar-i-ii Pernamemis epistolarum opm per Jounnem Jjipulurinm Sorbonemis srholæ Pnorem muliis vujUus ex corrapto integrum effecLnm, iiigeiiiosâ arte imnres- ^oriû in lucem redactum (1740), in-4o.Le volume intitulé ; Specalam bnmunæ salvatioms, que l’on croit antérieur à 1400, n’a pas été imprimé «m France - il
mi:m()1r!':s srcuets de raciiaumom
Dans le conseil des rois et dans le Parlement :
Par tout ce qui s’y fait, on le voit clairement! Embarrassé de tant de rôles,
Ami lecteur, tu me cherches bien loin,
Quand tu pourrais peut-etre, avec un peu de soin. Me rencontrer sur tes épaules.
Le mot de cette énigme est Tête à perruque.
2(3. — Sa Majesté Danoise, non contente de voir les merveilles muettes de ce pays-ci, a voulu s’entretenir aussi avec les gens de lettres les plus renommés, ce qui a occasionné beaucoup de rumeur et d’intrigues dans tout ce monde-là. En lin, son ministre en a invité à dîner environ vingt, qu’il a présentés ensuite à son maître. De ce nombre étaient MM. de Mairan, d’Alembert, Saurin, Marmontel, La Gondamine, Diderot, l’abbé de Gondillac, Helvétius, etc. Ge prince les a tous accueillis avec bonté ; il leur a dit à cliacun des choses flatteuses, et leur a adressé des éloges directs relatifs à leurs ouvrages : preuve qu’il les a lus et qu’il sait les apprécier. (.)n
ne saurait croire combien de mécontents a fait le choix du ministre. Il n’est point de grimaud du Parnasse qui ne se soit cru digne de cette faveur, et qui ne regarde comme une injustice atroce d’avoir été excepté.
2b. — M. l’abbé de Lattaignant, chanoine de Reims, ne s’était jusqu’ici exercé que dans les poésies légères et dans les chansons agréables. Il est peu de soupers où il ne soit pour quelque chose, et oii les convives ne fournissent leur contingent aux dépens de son esprit. Ge poète aimable vient de s’élever à un genre plus distingué, et, quoique dans un âge déjà avancé, il a enrichi le théâtre de iSucolet d’une pièce nouvelle, intitulée : la Bourbonnaise. Ge titre, si connu parle vaudeville satirique ^ qui a couru toute la France, a fait la fortune de l’ouvrage, et le public se porte en foule à cette parade burlesque, dont la petite intrigue, assez bien menée, est soutenue de beaucoup de saillies polissonnes, très à la mode aujourd’hui. Les courtisanes, qui donnènt le ton à ce théâtre, trouvent le chanoine de Reims délicieux.