‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 94 sur 123 · VEIiS NON PRÉSENTÉS AU 1*01 DE DANEMARK · texte numérisé non relu

VEIiS NON PRÉSENTÉS AU 1*01 DE DANEMARK

Dévoré par l’ennui, cette lièvre des rois,

Le jeune prince des Danois De climats en climats va cherchant un remede

^ Vo\ . 2 1 novcitibrc 1768,

M1:M0II\ES SEClll^TS DE i}AGllAU310>T

Au triste mal qui le possède.

Partout les plaisirs enchanteurs Unissent leurs etlorts pour'charmer ce monarque;

Il les trouve partout aussi vains que ti'ompcurs,

Et sur le front royal l’ennui mortel se marque.

Enfin^ las de trouver tant de fleurs sous ses pas,

El tant de jolis vers qu’un Danois n’entend pas,

Dans les bras du sommeil l’infortuné se plonge.

L’auguste AAu'ité lui dit ces mots en songe :

« Ami! chez les Français mille vers séducteurs Font payer cher leur existence !

Tu répands ton argent et ramasses des cœurs :

C’est bien fait ; mais le Nord gémit de ton absence.

Un père vertueux quitte-t-il ses enfants?

Tu cherches le bonheur? Ah! connais mieux ton être;

La vertu le promet à des travaux constants :

Les rois ne sont heureux, ne sont dignes de l’être,

Que quand leurs peuples sont contents. »

A ces mots, Christian, ennuyé de plus belle.

S’éveille, en appelant tout son monde à grands cris :

« Partons, dit-il, partons, mon trône me rappelle ;

Autant vaut m’ennuyer à ma cour, qu’à Paris. »

Février . — 2. — M. de Sartines a établi, depuis quelques années, des écoles gratuites de dessin. Ce magistrat procure, par ce moyen, aux pères et mères indigents, une ressource pour leurs'enfants, et à ceux-ci les moyens d’acquérir les talents utiles dèsl’ùge le plus tendre. Ces vues pleines d’humanité entrent aussi dans la plus saine politique, en occupant une jeunesse oisive dont l’activité pourrait tourner au détriment de l’État, ou au moins à la corruption des mœurs, et d’ailleurs en faisant sortir le génie que des circonstances mallieureuses étoulleraient. Plusieurs amateurs ont concouru à cet acte de bienfaisance ; il s’est trouvé des fonds destinés à exciter l’émulation de ces jeunes rivaux, par des prix distribués de temps en temps. Mais ces tonds, insuffisants pour cet établissement, ont fait imaginer de donner aux Tuileries deux concerts français, dont le produit servira de supplément. On ne doute pas que tous les princes, les grands seigneurs, les gens fastueux ne se distinguent en cette occasion, et l’on espère que ceux qui n’y contribueront pas par esprit patriotique, le feront par amour-propre, et que leur vanité deviendra tributaire du bien public.

FKMillül ITÔ'J

1). — On a parlé i)lus crime fois de rariieiir du pidilicpour courir aux tréteaux de Nicolet. des extases (iidoccasioimail son singe, et combien les leinmes de la plus grande distinction ratiblaient de ses indécentes parades. Les Comédiens Italiens se sont trouvés lionteux d’une pareille pi'élerence : Arlequin a souvent rrondé ce mauvais goût ; la majesté du cotliurne en a encore plus éle blessee, et les Comédiens Français s’étant joints aux farceurs ultramontains, après différentes restrictions obtenues de la police conire l’iiistrion des boulevards, ils viennent tout récemment de faire absolument interdire la parole au sieur Aicolet. ainsi qu’au sieur Taconet, auteur et acteur de cette trouiie : il est réduit à présent à la pantomime. Il a lieureusement de quoi se moquer des deux troupes, et l’on assure qu’il a gagné plus de cent mille écus depuis très-peu d’années.

Id. Les curieux, les oisifs et les gens de ce pays-ci c[ui ne respirent (|ue les fetes et le plaisir, se plaignent de la lenteur avec la(|uellele nouveau Vdauxliall de Kuggiéri se construit et s aclieve î ils trouvent déjà bien des jours précneux de perdus. Mais la magnificence, le luxe et le goût avec les- ({uels ce spectacle doit être décoré ne permettentpas d’avancer davantage les travaux. C’est le sieur Le Xoir qui les conduit; ce jeune architecte, déjà connu par le bâtiment de l’abbaye de Glairvaux, clierclie à se distinguer dans cette occasion, et à étendre sa réputation sur un plus grand et plus brillant théâtre. On estime que cette salle coûtera quarante mille écus.

IL. — Les mouvements de M. le duc d’Aiguillon pour faire informer contre les auteurs des brochures que les presses ne cessent de vomir contre lui, ne paraissent pas avoir intimidé ces écrivains ténébreux. De leurs repaires, ils viennent de lancer de nouveau contre lui la Troisième lettre eVun gentilhomme breton^ pamphlet plus infernal que les autres, oii l’on déchire ce commandant avec plus de fureur, s’il est possible, et où l’on révèle des intrigues de cour que la décence et le respect devraient laisser dans le silence. Cet ouvrage est encore excessivement rnre.

- La (|uerelle dn sieur de Ihdioy avec les Comédiens

Français s’est manifestée depuis peu avec le plus grand éclat. Cet auteur ayant lieu de présumer que ces acteurs ne voulaient pas reprendre son Siège de Calais, comme il le désirait, et qu’il s’était formé dans le tripot une cabale contre cette reprise, dont les détails seraient trop longs et tiennent à des jalousies obscures, très-peu importantes au public, a apostrophé les Comédiens en plein foyer, un jour de grande chambrée, et, devant tous les spectateurs, leur a déclaré, du ton le plus véhément et le plus emphatique, qu’il retirait son Caston et Bayard, sa Gabrielle de Vergy et même son Siège de Calais] qu’il en prenait à témioin l’illustre assemblée, et les Comédiens, abusant de leur possession, osaient contre son gré remettre actuellement sur la scène ce même Siège de Calais, il protestait d’avance contre cette audace, et saurait bien en demander justice. Après ce discours, le sieui de Belloy est sorti et a laissé l’aréopage comique étourdi de ses menaces et de son Ilux oratoire. Fe lendemain, la troupe des Comédiens assemblée a écrit, à l’instigation de l’un d’eux, une lettre honnête au poète courroucé, pour lui faire des excuses et justifier leur refus ; il a riposté par une autre lettre de quatre pages oii il les traite avec beaucoup de dureté et de mépris. Ils ont été d’autant plus indignés de cette hauteur, qu’ils regardent le sieur de Belloy comme leur camarade, puisqu’il a été lui-même comédien en Russie. Ils ont pris le parti d’écrire à M. le duc de Richelieu, pour le prévenir de cette contestation; ils lui ont envoyé un Mémoire détaillé. De son côté, le sieur de Belloy a porté ses plaintes à M. le maréchal, et l’on attend incessamment la décision de ce grand

procès. ^ ^ ^ .

XJn nommé Mouton, ci-devant élè\e de 1 Academie

d’architecture à Rome, fit paraître l’année dernière un Mémoire à coyisidter sur une coyitrainte à coynmunier, dans lequel il attaquait fortement M. Natoire, directeur de ladite Académie. Ce dernier vient de publier un Mémoire dans equel il réfute une partie des faits qui lui étaient imputes par

son adversaire.

I VoY, (4 mai 1768.

l'EVlUb:u 170li

15. —Les dcbiiLs de madame Veslrisaiix l'raiieais ' avaieiiL elé interrompus, et Ton attendaitavec impatiem^e (pi’elle ])arrit dans Zaïre, où Ton prétend qu’elle excelle. Ce retai'd tenait à M. le duc de Glioiseul, ce protecteur éclairé des arts et des talents, qui voulait absolument assister à ce spectaede, mais qui sait toujours subordonner ses jilaisirs à ses devoirs et au ]jien de 1 liitat. Ajant entin trouve le moment de se délasser de ses iinpoi tontes occupations, le jour a été pris pour aujourd’hui, et il a fait présent à l’actrice de la robe avec laquelle elle doit jouer ce rôle brillant.

10. — M. xVudinot, ancien acteur de rOpéra-Comique, 'qui a joué quelque temps aux Italiens depuis la réunion de ces deux théâtres, mais obligé de se retirer i)or suite de mécontentements, n’a pu pardonner cet alfront à ses anciens camalades. Il a erré depuis ce temps à la tête de diverses troujies, et roulant beaucoup de projets. Il s’est établi, cette année, à la boire Saint-Germain 5 il y tient un spectacle de marionnettes, et donne une pièce pantomime intitulée : les Comédiens de hois, qui attire tout Paris. Il a trouvé le moven de se vengei des sublimes acteurs qui ont paru le dédaigner avec tant de hauteur; il les traduit aujourd’hui sur la scène, et les couvre du plus grand ridicule, par l’art avec lequel les personnages factices contrefont au naturel tous ces histrions de l’nn et de l’autre sexe. Ceux-ci trouvent leur dignité trèscompromise, et jettent les hauts cris. Il ne paraît jias que l’autorité ait encore eu égard à leurs plaintes, et leur parodiste gagne cependant beaucoup d’argent.

I ^ ' Le concert au prolit des élèves des écoles gratuites de dessin^ a eu lieu avant-hier, dans la galerie de la reine, avec la plus grande affluence. Presque tous les princes du sang y ont assisté. Le concert a été ce qu’oji appelle très-commun. Le spectacle le plus beau, le plus touchant, était la décoration des murs de la salle, tous tapissés de divers dessins des jeunes élèves, entre autres dedillèrents portraits de M. de Sartines, leur illustre protecteur. On remarquait avec un plaisir indicible l’envie que ces concurrents avaient eue d’ex-

^ Voy. 21 décembre 1768.

2 Voy. 2 février 1769.

MKMOlUES 8ECUETS DE HACIIAUMO.XT

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primer la bienfaisance de sa physionomie, et plusieurs avaient très-bien réussi.

19. — Ce irest ({ue samedi que M. le duc de Cdioiseul a honoré de sa présence l’actrice nouvelle jouant le rôle de Zaïre; des occupations imprévues ne lui avaient pas permis d’assister le mercredi au spectacle. lia envoyé le lendemain au sieur Le Kain. par Corl)ie, un présent de cinquante louis, avec une lettre oii ce ministre marque à l’acteur, qu’il avait d’abord projeté de lui faire le cadeau d’un liabit, mais qu’il a cru que de l’argentlui causerait plus de satisfaction; qu’au surplus l’ürosmane ne recevrait jamais tant de plaisir qu’il en avait causé par la noblesse et l’énergie de son jeu.

22. — Il se répand un Mandement de M. barchevêque de Lvon h en date du L’' janvier, contenant des instructions sur le carême et des dispenses pour celui de cette année, qui n’a dii être publié que le dimanche de la Quinquagésime, et parvenu depuis dans ce pays. Il y fait un bruit du diable, par le ridicule que les indévots aiment à jeter sur tout ce qui leur paraît outré en morale et en discipline, dans l’espoir qu’il en rejaillira quelque chose même sur les usages les plus reconnus et les plus resp)ectés. Ils trouvent puéril que ce prélat descende dans tous les détails les plus minutieux de cette in-

stitution de l’Église; ils plaisantent surtout sur la phrase où il invite, avec saint Augustin. « les époux chrétiens à se séparer pour un temps, ahn de vaquer plus utilement à la prière. » Peut-être quelques anecdotes galantes, répandues sur le compte de ce pasteur austère, ont-elles donné lieu à relever avec plus d atfectation le rigorisme qu’il annonce. D’ailleurs, les mortirications (lu’il a données plusieurs fois ^ à M. l’arche-

vêque de Paris, en vertu de sa suprématie prétendue, ont indisposé contre lui les amis de ce dernier, qui n’ont pas peu contribué à tympaniser ce Mandement cai)ucinaL

22. — Il court des couplets très-délicats et très-ingénieux, oii la Satire a pris le ton des (Irâces et p)araît embellie de

I Antoine de Malvin de îMontazel.

- En 1758, en cassant, comme administrateur du siégé nance de rarchevèqm' de Paris, et (“ii 1760, en adressant l’occasion de la même uidonnaneo. — R.

de Eyon, une à ce prélat une

ordi.iu lettre à

mai; s 170'.)

leur parure; ils sont reelierchés, el leroiil point liistori(|ue qu’ils coiislateiit.

aneedole par le

Air ; Vous qui roii^ uioqucz par vos ris.

Lisctto! ta beauté séduit Et channc tout le monde.

En vain la diudiesse en rougit El la prineesse en pronde ; Chacun sait (|ue V énus na([ui(

De l'écume de Fonde.

En vit-elle moins les dieux Lui rendre un juste liommaa’e, ID IDris, ce berp-er l'ameux, i^ui donner ravantape M éme sur la reine des cieux Et iMinerve la sape?

Dans le sérail du Grand Seip-neur Ouelle est la favorite?

C’est la plus belle au gré du c(eur Du maître (pii Fliabite;

C est le seul titre en sa faveur,

Et c’est le vrai mérite L

25. — M. Dupin, ancien fermier général, vient de mourir dans un âge fort avancé. Il laisse une veuve renommée autrefois pour sa beauté, et dont la maison est encore l’asile de plusieurs académiciens. Cette virtuose a vu sa cour composée des plus L lustres personnages de la liltérature. 51. de Fontenelle y allait souvent. Le fameux Dousseau a été précepteuidu lils ^ de ce 51. Dupin, un des plus mauvais sujets qu’on puisse trouver, et qui a fait la douleur el, la honte de toute sa famille. M. Le 5Iièi e est encore attaché à la hrude cette dame L On ne finirait pas de détailler tous les hommes rares doiitelle

a fait les délices et l’admiration.

51ars. — 4. ~ Le Déserteur'. opéra-conii(jue du sieur Sedaine, dont le sieur 5Ionsigny a fait la musi([ue, ajinoncô depuis longtemps, et retardé par les soins et embarras qu’a don-

1 Ces couplcls sur madame Du Barrv soûl altribués au duc de Niveniois. — II.

2 Rouss(‘au ii’a point été sou piècepleur, mais il lut ehargî? de le surveiller pendant huit ou dix jours, parce qu’il eliaiigeait de gouverneur. Vovez les Conlessions de Rousseau, liv. VU. R.

•' Madame de Clienoneeaux.

X\0 MÉMOIRKS SECRETS DE lîACHAUMONï

nés au musicien la place de maître d’hôtel de M. le duc d’Orléans, dont ce prince l’a revêtu, doit être enfin joué aprèsdemain. Il Y a eu hier une répétition presque aussi brillante que le sera la première représentation : M. le duc d’Orléans, M. le duc de Chartres, et quantité de seigneurs y étaient. Ils ont trouvé cet ouvrage miraculeux.

5. Outre le grand Xicolet, il y a, à la Foire, son frère, qui a aussi un jeu de marionnettes, qui vient d’acquérir une grande célébrité par une scène qui s’est passée dans son enceinte. Un conseiller au Parlement, se trouvant présent à ce spectacle, a été apostrophé par le compère, qui l’a pris pour quelque clerc de notaire ou de procureur : il n’a pas tenu compte de l’injonction du personnage d’être plus circonspect, et de ne mettre aucun des spectateurs en scène. Celui-ci a fait de la rumeur au point que Nicolet est allé chercher la garde, qui a arrêté le quidam^ conseiller au Parlement, sous prétexte qu’il troublait le spectacle. Mené au corps de garde, il est venu un commissaire, qui, d’après les informations prises, a fait mettre au cabanon ledit compère ; et, sur les plaintes subséquentes du magistrat à M. de Sartines, on était convenu que le soldat qui l'avait arrêté serait mis au cachot pour avoir fait sa charge avec une insolence dans laquelle il se croyait autorisé par Vincognito du personnage. Cette histoire est la matière des conversations sur laquelle on varie beaucoup, suivant l’usage.

5. — M'. Ferrein, médecin, professeur d’anatomie, et de l’Académie royale des sciences, vient de mourir ^ âgé de quatrevingt-cinq ans. Il s’était fait une sorte de célébrité par une prétendue découverte que la voix était un instrument à vent et à cordes. Ses partisans mêmes avaient nommé de son nom, fides Femnei, certaines fibres qu’il regardait comme destinées à cet usage, et dont il voulait que la glotte fût l’archet. Il avait exécuté une machine artificielle, qui figurait assez bien son système et répondait par diverses expériences aux objections qu’on pouvait faire ; mais le grand argument auquel il n’a pu résister, et qui a foudroyé absolument cette opi-

1 Le 5 ninrs, suivant le Mercure de France, et le n février, suivant la Blofjraphie universelle. — r..

MAKS 170'.)

nion nouvelle, c’est qu’il est démontré impossible en bonne physique que des cordes mouillées rendent du son. Depuis ce temps, la réputation épliémére de ce docteur a de beaucoup diminué, et il est rentré dans une obscurité d’où le brouhalia occasionné par ce système singulier l’avait fuit sortir.

13. — Des plaisants ont trouvé dans Nostradamus une centurie qu’ils ont adaptée aux circonstances, et dont ils inlerent une prédiction de l’élection de i\I. le cardinal de Luynes, archevêque de Sens, à la papauté. Voici ce Ijizarre quatrain, susceptible de toutes les interprétations qu’on voudra lui donner. Il est tiré de la centurie 80, édition petit in-8‘" de

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