‹ Mémoires secrets de J.M. Augeard, documents inédits, précédés d'une intrChapitre 5 sur 8 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

Il résulte de ce plan de conduite que le Roi n'aura plus besoin de parlements pour l'emprunt et l'impôt, qui seront accordés à TaTenir par les états des provinces, comme leurs légitimes représentants. Les états généraux, en ce caslà, deviendront inutiles, et c'est le point le plus important à éviter, attendu leur prétention de partager la souveraineté quand ils sont assemblés.

Lecture faite, la Reine me dit :

a Est-ce que vous croyez que M. Necker veut nous tromper?

— Je ne. sais pas, Madame, si la volonté, si Tin-

tention de M. Necker sont de tromper Vos Majestés, mais je suis sûr qu'il se trompe : c'est la même chose pour l'Etat.

— Comment ! M. Necker nous feroit jouer notre royaume à quitte ou double?

— Madame, je vous estimerois bien heureuse:

Vos Majestés auroient une chance pour elles; je ne leur en connois aucune.

— Miséricorde! que me dites-vous donc là?

— Une grande vérité.

— Je suis bien fâchée que vous ayez montré ce mémoire à mon frère d'Artois.

— Et pourquoi donc, Madame? Dans les familles particulières, quand il arrive de grands malheurs on se rassemble tous, quand même il y auroit quelques petits chiflbnnages parmi les parents.

— Ce n'est pas que mon frère d'Artois ne nous aime pas , mais il est poussé par une faction infernale qui nous perdra tous. »

Et elle se mit à pleurer et à essuyer ses yeux avec son mouchoir.

tt Que voulez-vous que je fasse de ce mémoire?

— Le présenter au Roi, et qu'il force M. Necker d'y répondre. Je parie ma tète qu'il ne le pourra jamais. »

Le Roi le communiqua à cet homme, qui lui demanda quinze jours pour y faire ses observations. A ce terme le Roi lui en parla, et, sous

le prétexte d'affaires immenses que lui procuraient les états généraux, il demanda à Sa Majesté quinze autres jours. Le 23 juin arriva, et jamais il n'y a répondu.

Le vendredi suivant je rencontrai Target dans la galerie. Après lui avoir fait mon compliment sur ce qu'il étoit des états généraux, je lui dis :

tt Votre grande attention et votre principal soin doivent consister, dans tout ce que vous ferez, de rogner les pouces des ministres le plus près possible, surtout d'exiger leur responsabilité; ce sont eux qui sont les vraies causes de notre malheur et de ceux du Roi. Il m'est impossible d'imaginer que vous puissiez avoir d'autres intentions. Le Roi se livre de trop bonne grâce dans vos bras et a dans son cœur trop d'amour pour son peuple pour que je puisse croire que qui que ce soit dans votre assemblée veuille atténuer son autorité légitime. Que ce déficit, tout considérable qu'il est, ne vous effraye pas. J'ai des moyens de le faire disparoitre sans emprunt, sans impôts, sans banqueroute, sans aliénation de domaines, sans création de charges nouvelles et sans toucher aux droits et à la propriété d'aucuns citoyens. »

Voici sa réponse :

a S'il existoit dans le royaume un particulier quelconque qui , par hasard ou autrement , eût découvert une mine d'or grosse et longue comme le canal

de Versailles, il faudroit étouifer cet hcnbme-là; nous tenons aujourd'hui le Roi dans notre puissance, il y passera dans toute l'étendue de la filière. »

Je ne puis peindre ma surprise et mon indignation. Je courus sur-le-champ chez la Reine pour l'en avertir, je ne pus la voir qu'à neuf heures du soir. Je lui demandai un autre travail particulier. Elle me dit :

tt Je ne puis pas demain , je passe la journée à Meudon auprès de mon fils; je ne puis pas après^ demain , c'est la procession des cordons bleus , je retourne après midi à Meudon. A lundi dix heures du malin. »

En entrant chez elle, voici comment je débutai :

u II est de toute nécessité que je rende compte à Votre Majesté d'une conversation que j'ai eue avec Target, qui me confirme de plus en plus qu'il se forme dans le royaume une conjuration. ».

Après la lui avoir rendue mol pour mot, je me permis d^ajouter :

tt Le monstre que Vos Majestés ont à combattre sera peut-être dans un mois trop fort pour le terrasser. Il faut le prévenir dans ce moment-ci , cela vous doit être encore très-facile. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien à ce sujet m'écouter un moment. Je désirerois que le Roi commençât par écrire aux étals généraux une lettre conçue à peu près dans ces

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lenoeft : « Je &ai& dans Tusage, Messieurs, de passer use partie de cette saison dans mes maisons de plai*saoce. Je partirai dans quatre jours pour Compiègne. Je serois facbéda m'éloigner de mus ; vous me ferez donc plaisir de vous rendre à Soissons j pour être là plus à portée les uns des autres , à raison des conférences que nous ne cesserons d'avoir pour arriver aux moyens de faire mutuellement le bonheur des peuples. y> Us n'oseront point encore aujourd'hui refuser Vos Majestés. Dans un mois il ne seroit peutêtre plus temps^

» Cinq à six jours après leur installation à Sois-* sons le Roi enverroitau Parlement des lettres patentes pour le transférer à Noyon. Elles y seroieot enregis» trées librement; cela vaut beaucoup mieux que la voie des lettres de cachet que vous a fait employer M. de Lamoignon ; vous feriez ensuite former sous Compiègne un camp de plaisance d'environ trente mille hommes y vos personnes seroient alors en sûreté. Si ensuite y par hasard , il s'élevoit dans les états généraux un être assez ingrat pour, oubUant vos actes de bienveillance, vous disputer la moindre petite portion de votre autorité légitime, le Roi enverroit à SoâssoBS un ministre pour notifier à l'assemblée, qu'étant instruit d'une manière sûre de ce qui s'étoit dit et passé la veille , il déclaroit que si par la suite on agitoit de pareilles questions , il ne pourroit trai-

ter les auteurs de la motion que comme criminels de lèse-majesté y et les livreroit à la justice pour leur procès être fait et parfait ; et si malgré cet avis un élre assez hardi s'avisoit de passer outre cette défense, quand même ce seroit le duc d'Orléans, il faudroit le faire enlever la nuit par six cents dragons, et lui faire trancher la télé par un jugement légal du Parlement»

La Reine, j'en suis certain , en a parlé au Roi , qui l'a proposé à M. Necker. Ce ministre l'en a détourné, sous prétexte qu'il n'y avoit point d'argent au trésor pour transférer la famille royale à Gompiègne. Il se contenta de lui dire que si sa personne ne se croyoit pas en sûreté, il étoit suffisant de faire venir aux portes de Paris une vingtaine de mille hommes qui contiendroient la capitale , sans forcer les états généraux d'aller à Soissons. Cela eût été cependant bien différent ; il étoit bien plus difficile de corrompre les troupes à Gompiègne.

La Reine me dit ensuite :

uMais qu'auriez-vous fait si, quand l'archevêque nous a quittés , on vous eût donné les finances?

— Rien de tout ce qu'il a fait.

— Mais nous avions promis les états généraux trop formellement ; les Parlements tous nous tourmentèrent, nous excédèrent, ils s'étoient déclarés incompétents en matière d'impôts.

— Us avoient raison , Madame j mais ils ont eu tort

de demander la convocation des états généraux, cela ne les regarde pas , parce qu'ils n'ont absolument de pouvoir que celui qu'ils tiennent du Roi , et que pour l'étendue du ressort qui leur est circonscrit. Par exemple , le Parlement de Normandie n'a rien à voir dans le ressort du Parlement de Paris, celui-ci n'a rien à voir dans les ressorts de la Bretagne , de la Bourgogne et du Languedoc ; d'ailleurs il ne s'agissoit pas de ces grandes questions d'État qui embrassent l'universalité de l'empire, ni de la position du Roi Jean et de François P% ni du démembrement du royaume par suite d'une guerre malheureuse. 11 s'agit d'argent, et voilà tout II étoit donc inutile d'amalgamer aux états généraux les provinces qui d'elles-mêmes et par leur constitution vous accordent des secours.

— Je vous comprends bien ; je ne sais pas comment cette réflexion-là n'est pas venue à M. Necker, car le nombre des députés auroit été infiniment moins nombreux.

— Je me garderois bien. Madame, d'inculper les intentions de M. Necker ; mais où a-t-il appris notre constitution et les lois du royaume? 11 y a trois ordres qui le composent; dans les anciennes assises nationales, ils étoient tous parfaitement égaux en nombre, pour qu'un ordre ne pût pas nuire aux deux aulres.

— Oui, mais le tiers élat étant vingt-trois fois

plus considérable que les deux autres ordres, H. fiec* ker a cru qu'il éloit juste de lui donner une double représentation.

— Mais , Madame , si c'est à raison de la population d'un ordre que la représentation en doit être fixée, le raisonnement de M. Necker n'est pas juste; il faudroit lui donner vingt-trois fois plus de représentants; mais c'est parce qu'il est vingt-trois fois plus considérable que Ton ne devoit point en augmenter les forces, car si on vient à opiner par tête, il pourroit bien en résulter la destruction de la noblesse et du clergé *.

— La noblesse et le clergé , ajouta la Reine , ont bien des torts vis-à-vis de nous ; ils nous ont abandonnés, ainsi que les Parlements.

— Ce seroit bien mal à eux. Ils tiennent leurs places et toute leur existence de vos bienfaits, et le tiers état, ne vous devant rien, est aussi moins dans votre dépendance. Quant à vos Parlements, ils n'en ont jamais voulu à votre autorité, mais bien à celle de vos ministres, qui n'ont jamais pensé qu'à la leur.

— Vous êtes bien coupable de ne vous être pas fait plus connoitre.

1 Mon sentiment éloit de ne mettre dans les états généraux que • des propriétaires nobles o« do tiers état, car comment des gens mm propriété ou des agioteurs peuvent-ils délibérer sur l'impôt? Il doit leur ôtre indifTcrent que les peuples soient écrasés par les contributions.

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— Je ne dois jamais , Madame , parler à Votre Majesté que des affaires de sa maison, je ne suie point ministre ; si je m'étois avisé de vous parler des affaires d'Etat, vous auriez pu, et avec raison, me regarder comme un intrigant

— Je ne puis concevoir pourquoi on laisse des tribunes et qu'on y laisse surtout entrer la* populace. Je ne sais pas pourquoi M. Necker n'y a pas prévu, car cela peut devenir trèsndangereux.

— Votre Majesté a grandement raison, mais je vois bien d'autres choses encore bien plus dangereuses.

. — Votre attachement pour moi peut aussi vous faire voir les choses d'une manière trop exaltée.

— Oh! Madame, que je désireroisme tromper!

Je ne demande qu'une seule chose à Votre Majesté^ c'est d'exécuter le projet de Compiègne. v

Notre conversation en resta là; mais quelques jours après elle me dit :

a Compiègne n'aura pas lieu, mais vous seres content de ce qui va se passer. »

Elle vouloit me parler de la journée du 23 juin; «t le lendemain ou le surlendemain elle me dit :

<c Je crois effectivement que vous avez raison sur le compte de M. Necker, nous saurons mettre ordre à tout cela. »

Le Roi nomma alors un ministère composé de gens plus forts, c'étoient MM. de la Vauguyon et de Bre-

teuil , et Xecker étoit renvoyé. La Reine me demanda

le lendemain :

(c btes-vous plus content? Voyez-vous moins noir?

— lie nouveau ministère ressemble enfin à quelque chose, mais il ne durera pas huit jours. »

Arriva la journée du 14 et surtout du 16 juillet

La ferme générale me choisit ce jour-là pour aller à l'hôtel de ville représenter à la Commune combien il étoit intéressant pour le service des rentes de la ville que Ton rétablit sur-le-champ les barrières; presque toutes avoient été brûlées la nuit, excepté les deux seules qui étoient appuyées sur les murs des jardins de Monceaux ; on me donna des commissaires pour m'y accompagner , c'étoit une des opérations les plus périlleuses possibles. J'ai entendu à plusieurs reprises le peuple crier :

ce C'étoit bien la peine de nous faire tant travailler pour voir sous nos yeux rétablir ces barrières ! Nous n'avons fait que ce que l'on nous a dit de faire y et nous n'en souffrirons plus. »

Lorsque j'étois le matin au bureau de la Commune, on avoit annoncé deux députés de l'Assemblée nationale, c'étoient Duport et Desmeuniers; ce dernier, de Fair le plus Catilina, leur dit :

u Messieurs, la Révolution est faite, tout périra plutôt qu'elle ne soit point faite; le Roi viendra dans la journée lui rendre hommage dans le même lieu

OÙ je parle, et c'est le seul. parti qui lui reste à prendre. »

Je retournai à l'hôtel de ville sur lei quatre heures avec les deux commissaires que I'od m'avoit donnés, dont un s'appeloit Joly et est devenu depuis garde du sceau.

A peine étions-nous entrés, on annonça l'arrivée du Roi , et j'eus la douleur de voir devant mes yeux ce bon prince faire amende honorable et accepter la cocarde des révoltés. < i

Les passages de Paris à Versailles se trouvèrent obstrués pendant deux ou trois jours, je ne pus voir la Reine que le dimanche suivant. Je me trouvai seul avec le Roi et elle après le dîner.

tt J'ai bien tremblé pour vous, me dit-elle (M. Berthier avoit été massacré) ; vous concevez bien que si nous voulions, nous ferions bientôt finir cette affairelà ; mais il faudroit répandre le sang de nos sujets.

— Madame, M. le comte de Horn, un des plus grands seigneurs de l'Empire, parent de M. le duc d'Orléans,, régent du royaume, fit une action basse à raison de laquelle il fut condamné à être rompu par arrêt du Parlement. On demanda sa grâce au Régent, qui répondit : u Quand j'ai du mauvais sang, je me le fais tirer. »

— Étiez-vous à Paris ?

— Oui, Madame, et j'ai eu le malheur de voir

ir> MÉMOIRES SECRETS

arriver le Rai k i'bôtel de ville. J'anrois cru q»e Leurs Majestés auroient suivi M. le maréchal de Broglie.

— Nos amis nous ont conseillé de rester, ils nous ont dit qu« si nous quittions Versailles nous ferions massacrer la noblesse de notre capitale. »

Personne n'ignore ce qui s'esi passé la nuit du 3 au 4 aoui , la lapidation de Tarcbeveque de Paris. Les Mémoires ne doivent contenir que les détailsdes faits oii j'ai eu malheureusement quelques rapports dans •cette infernale Révolution.

Me promenaivt aux Tuileries le lendemain de ia fête da Roi, avec un ou deux de mes amis, M. du Saulx, académicien, se joignit à nous. Noos parlions des affaires présentes.

« Cette affaire-là^ nous dit-il, ne se consolidera bien qu'autant que le Roi résidera dans ce cbàlean ; on a fait une grande faule le IG jiaillet de ne l'avoir pas retenu. La demeure d'un Roi doit être, ajoutat-il, dans sa capitale.

— Vous avez raison, lui ai-je répondu , mais qni a le droîi dans ses États de le forcera y faire sa résîdeoce?

— Quand c'est le bien de tous, il faut bien l'y forcer, et on en viendra là. «

Je ne parle de cette anecdote que parce que ce du Saulx a déposé ce fait et ma réponse dans le procès

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