IV. — Un grand scandale politico-financier, en août
A l'occasion de la question d'Orient, éclata alors un scandale de bourse, qui était en même temps un grand scandale politique. Il fut étouffé, comme on va le voir, Nous extrayons ce qui suit d'une intéressante notice publiée en 1874, par Ch. Farjon, sur feu Paillard de Villeneuve, rédacteur en chef de la Gazette des Tribunaux :
«La France était menacée d'une jïuerreavec l'Angleterre, et le bruit mensonger du commencement des hostilités, dans le Levant, avait favorisé les plus coupables spéculations. Paillard de Villeneuve se fait l'organe de l'opinion indignée, et il vient en même temps apporter la lumière sur la question qui la préoccupe, Y Agiotage.
« Voici l'article qu'il publie le 23 août 1840 :
L'opinion publique s'est vivement émue des scandales dont la Bourse est le théâtre. Ceux-là seuls restent impassibles et calmes dont le devoir est de prévenir et de réprimer de semblables méfaits. Le gouvernement se tait, au bruit des nouvelles frauduleuses qui viennent en aide au honteux tripotage des spéculateurs; le ministère public se tait, quand il voit le délit, quand il en peut connaître les auteurs, quand la loi pénale est violée au grand jour, quand les coupables font pour ainsi dire eux-mêmes trophée de leurs prouesses.
II n'y a pas là seulement une scandaleuse impunité qui compromet la morale publique et fait douter de la justice, il y a aussi peut-être matière à graves recherches sur les causes d'une telle indifférence, et il serait à craindre pour ceux qui tiennent en leurs mains l'action du pouvoir, que l'opinion publique en arrivât à commenter trop longtemps la tolérance dont ils couvrent les friponneries de Tagiotage.
Nous ne voulons pas, quant à nous, revenir sur les faits
qui, depuis quelques semaines, ont si violemment agité la Bourse. Nous n'insisterons pas sur ce qu'il y a eu de grave, surtout dans la crise de jeudi dernier, sur l'incompréhensible silence du ministère, qui a permis que la nouvelle d'un commencement d'hostilités dans le Levant se répandît, se fortifiât, restât une journée tout entière sur le tapis vert de la Bourse, tandis qu'il avait entre les mains depuis la veille une nouvelle contraire; qui, le soir, dans les journaux qu'il fait payer au budget, a cru devoir fermer encore la main aux vérités qu'il tenait, et qu'il a permis seulement à un organe privilégié du lendemain de faire tardivement connaître. Nous ne répéterons pas — ce que tout le monde dit — quels sont les instigateurs de ces coupables manœuvres, — quels sont ceux qui en profitent, — à quelles relations de politique et de famille ils les doivent, — quel est celui qui, des mains d'un seul agent de change, a reçu, ces jours derniers, 1 million 164,000 fr. de différence.
Sur tout cela, nous n'apprendrons rien à personne, pas plus à l'opinion publique qui en gémit, qu'à l'autorité qui est chargée de sévir. Nous voulons seulement, en regard de ces scandales, placer le texte de la loi. A défaut de l'action judiciaire, qui reste inactive, nous voulons que l'opinion publique prononce, qu'elle sache de quels noms, de quelles peines devraient être flétris les coupables qui se jouent impunément de la fortune publique...
« Ce ferme et énergique langage contraint le pouvoir de saisir la justice. Le gérant de la Gazette des Tribunaux est appelé devant le juge d'instruction avec le syndic des agents de change. 11 s'agit de déposer, comme témoin, sur les faits qui ont pu motiver l'article du 23 août. Paillard de Villeneuve dit à ce sujet, dans le numéro du 27 :
La position de témoins qui nous est faite par l'autorité judiciaire nous interdit toute observation sur la marche qu'on a cru devoir faire prendre à l'instruction. Nous de-
vons dire seulement que notre article n'avait besoin d'aucun commentaire.
Nous avons rempli un devoir en appelant la sollicitude du ministère public sur un délit Ilagrant. Maintenant que la justice est saisie, c'est à elle, non à nous, qu'il appartient d'accomplir sa mission.
« Mais les choses ne se passent pas ainsi. Le juge d'instruction veut que le représentant du journal lui nomme les personnes que l'article a pu avoir en vue, tandis que le gérant prétend que c'est au ministère public de rechercher les noms qui sont dans la bouche de tout le monde. Le juge d'instruction insiste. Le gérant est menacé d'une poursuite personnelle. 11 prend peur, et le rédacteur de l'article doit se montrer. Paillard de Villeneuve comparaît devant le magistrat. Il ne s'entend pas davantage avec lui et refuse de signer, comme ne traduisant pas sa pensée, le procès-verbal oii le juge vient d'écrire sa déposition : « La Gazette des Tribunaux, dit fièrement Paillard de Villeneuve, ne s'abaisse pas aux personnalités, elle parle au nom de l'intérêt public, et c'est pour venger la morale outragée qu'elle a fait entendre sa protestation contre l'inertie du pouvoir. A vous d'agir : le scandale est public et vous saurez à quoi vous en tenir sur les noms des coupables, pour peu que vous vous mettiez en souci de les trouver. L'arrêté de germinal an XI vous donne le droit de compulser les carnets des agents de change. Commencez par là, et ne faites pas dévier votre action en la dirigeant contre un journal qui n'a été qu'un écho de l'opinion et qui n'a pas à redouter vos poursuites. »
« Sur l'invitation du juge. Paillard de Villeneuve écrit lui-même sa déposition dans le sens des paroles qui précèdent. Le journal ne fut pas poursuivi, mais personne non plus. Les carnets avaient-ils été interrogés? on ne saurait le dire. »
V. — La mort du duc d'Orléans. — Opinion du baron Bunsen sur la dynastie d'Orléans.
Qu'elle est profondément gravée dans mon souvenir cette matinée du 1-4 juillet 1842, lendemain du jour où avait eu lieu la mort subite du duc d'Orléans ! Au moment où j'entrais dans la bibliothèque de Bunsen, il s'écria d'une
voix prophétique et avec un accent pénétré : a Mène, Mené, Tekel, Upharshn ! C'en est fait de la dynastie d'Orléans ! »
(A .-P. Stanley, doyen de Westminster. Préface de l'ouvrage du baron Bunsen : Dieu dans l'Histoire. Londres, d8G8.)
VI. — Opinion du conseiller intime du roi des Belges, Léopold I^', sur la marche du gouvernement de Louis- Philippe.
Un jour, dans un dîner intime, à Munich (c'était plusieurs années avant la Révolution de Février, dans l'hiver de d844-4'5), nous parlions du gouvernement de Louis- Philippe et du sans-gêne avec lequel ses ministres faussaient la Constitution, et de la probabilité que cela conduirait à une nouvelle révolution. — « J'ai grande confiance dans les populations, dit le baron Stockmar; elles apprennent toujours à discerner, sinon tout de suite, du moins après un certain temps, ceux qui veulent se conduire honnêtement avec elles et ceux qui ne songent qu'à les leurrer par des faux semblants. Pour ce qui me concerne, je m'en tiens à notre vieux dicton : l'honnêteté est la meilleure politique. C'est toujours en ce sens que j'ai donné mon avis au roi Léopold, toutes les fois qu'il me l'a demandé. »
[German Year-Book for Politicsand Literature. VIII, p. 315. Par le prof. K.-F. Neuma^n, de Munich.)
VIT. — Opinion de l'ambassadeur d'Angleterre Normanby sur l'état des esprits en France, en 1847.
Pendant le cours du mois de juillet -1847, une foule de circonstances avaient fortifié, malgré moi, dans mon esprit, la conviction que nous étions à la veille d'une grande convulsion en France. J'avais recueilli et noté chaque jour des renseignements dont le nombre augmentait sans cesse. Par le résumé qui suit de mes opinions, sept mois avant l'événement, on pourra voir que si la Révolution de Février sembla, en général, pour le monde, survenir à Timproviste, et si le public, en Angleterre, put à peine la croire possible avant qu'elle eût éclaté, cette funeste explosion ne me prit pas tout à fait au dépourvu.
(Le marquis de Normanby : Une année de révolution, d'après un journal tenu à Paris en 1848.)
\III. — Opinion du prince de Joinville sur l'état des choses en France, en novembre 1847.
Plusieurs journaux publièrent inexactement la lettre suivante, prise aux Tuileries après le 2'i février. M. Taschereau la donna complète et rectifiée dans sa Revue rétrospective (n° 31, page481). Il suffit d'en reproduire ici quelques extraits :
Le Prince de Joinville à son frère le duc de Nemours.
La Spezzia, 7 novembre 1847.
A bord du Souverain.
Je t'écris ce mot parce que je suis troublé par tous les événements que je vois s'accumuler de tous côtés. Je commence à m'alarmer sérieusement... Le roi est inflexi-
ble, il n'écoute plus que son avis , il faut que sa volonté l'emporte sur tout... Il me paraît difficile que cette année, à la Chambre, le débat ne vienne pas sur cette situation anormale, qui a effacé la fiction constitutionnelle, et a mis le roi en cause sur toutes les questions. Il n'y a plus de ministres ; leur responsabilité est nulle, tout remonte au roi. Le roi est arrivé à un âge auquel on n'accepte plus les observations : il est habitué à gouverner; il aime à montrer que c'est lui qui gouverne. Son inmiense expérience, son courage et toutes ses grandes qualités font qu'il affronte le danger audacieusement, mais le danger n'en existe pas moins...
Notre situation n'est pas bonne. A Fintérieur, l'état de nos finances, après dix-sept ans de paix, n'est pas brillant; à l'extérieur, où nous aurions pu chercher quelques-unes de ces satisfactions d'amour-propre si chères à notre pays, et avec lesquelles on détourne son attention de maux plus sérieux, nous ne brillons pas non plus.
L'avènement de Palmerston, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole et nous a revêtus d'une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l'Angleterre au moment où les affaires d'Italie arrivaient, nous n'avons pu y prendre une part active qui aurait séduit notre pays et été d'accord avec des principes que nous ne pouvons abandonner, car c'est par eux que nous sommes. Nous n'avons pas osé nous tourner contre l'Autriche, de peur de voir l'Angleterre reconstituer immédiatement contre nous une nouvelle Sain te- Alliance. Nous arrivons devant les Chambres avec une détestable situation intérieure, et, à l'extérieur, une situation qui n'est pas meilleure. Tout cela est l'œuvre du roi seul, le résultat de la vieillesse d'un roi qui veut gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile. Le pis est que je ne vois pas de remède... J'avais espéré que l'Italie nous fournirait ce déri-
vatif. Nous ne pouvons plus maintenant faire autre chose ici que de nous en aller, parce que, en restant, nous serions forcément conduits à faire cause commune avec le parti rétrograde, ce qui serait, en France, d'un effet désastreux. Ces malhewcux mariages espagnols l Nous n avons pas encore épuisé le réservoir d^ amertume quils contiennent. Je me résume. En France, les finances délabrées ; au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston au sujet de TEspagne, ou cause commune avec l'Autriche, pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels. Tout cela rapporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles...
P. S. — Les mariages espagnols sont mon cauchemar.
IX. — Opinion et dispositions de M. Thiers en janvier 1848. Note d'un agent secret adressée à M. Guizot.
M. Taschereau a publié, dans la Revue rétrospective (n« 3, page 39), les curieux renseignements qu'on va lire. Le 21 janvier 18i8, M. Guizot était instruit par un de ses informateurs particuliers que, quelques jours auparavant, M. Thiers, dans un entretien familier et intime, s'était exprimé en ces termes :
Le pays marche à pas de géant à une catastrophe qui éclatera, ou avant la mort du roi, si ce prince avait une vieillesse longue, ou quelque temps après la mort du roi. Il y aura guerre civile, révision de la Charte, et peut-être changement de personne en haut lieu. Le pays ne supportera pas une régence, à moins qu'on ne fasse quelque chose de grand pour relever la nation. Le roi Louis- Philippe n'a rien fondé. Il laisse à sa famille la tâche la
plus ardue pour son maintien. Si Napoléon II vivait encore, il remplacerait sur le trône le roi actuel. Pour mon compte, je suis dégoûté de tout et ne veux rien. L'Europe trouvera encore cette nation sur son chemin. Jusqu'à la mort du roi, il n'y a rien à faire. Il faut que Guizot reste; seulement il faut l'empêcher de donner suite à son rapprochement avec les puissances continentales. Nous devons lui imposer la politique qu'il doitsuivT^ à l'étranger, lui faire peur de la Chambre et du pays. C'est pour cela que je monterai à la tribune et que je le combattrai à outrance, aussi bien pour la question d'Italie que pour la question Suisse.