‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 19 sur 109 · LA CURÉE · texte numérisé non relu

LA CURÉE

Ah! lorsqu'un lourd soleil chaufïitit les grandes dalles

Dos ponts et de nos quais déserts.

Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles

Sifflait et pleuvait par les airs; Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,

Le peuple soulevé grondait, Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte,

La Marseillaise répondait; Certe ou ne voyait pas, comme aux jours où nous sommes,

Tant d'uniformes à la fois.

(1) Ji;" n'ai jamais chaifcé ciu'nn èlre de ma haine... Sois maudit, ôNaroléoii!

[i:i<lole, mai 1S31.

C'était sous des haillons que battaient des cœurs d'hommes ;

C'étaient alors do sales doigts Qui chargeaient les mousquets et renvoyaient la foudre;

C'était la bouche aux vils jurons Qui mâchait la cartouche, et qui, noire de poudre,

Criait aux citoyens : Mourons !

Quant à tous ces beaux fils aux tricolores llammes,

Au beau linge, au frac élégant, Ces hommes en corset, ces visages de femmes.

Héros du boulevard de Gand, Que faisaient-ils, tandis qu'à travers la mitraille,

Et sous le sabre détesté, La grande populace et la sainte canaille

Se ruaient à l'immortalité?

Tandis que tout Paris se joncha' i de merveilles,

Ces messieurs tremblaient dans leur peau, Pâles, suant la peur, et la main aux oreilles,

Accroupis derrière un rideau.

C'est que la liberlé n'est pas une comtesse Uu noble faubourg Sainl-fiorniain,

L'ne femme qu'un cri fait tomber en faiblesse. Qui met du blanc et du carmin;

G^est une forte femme aux puissantes mamelles,

A la voix rauquPj aux durs appas, Qui, (lu brun sur la peau, du feu dans les prunelles,

Agile et marchant à grands pas, Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,

Aux longs roulements des tambours, A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées

Des cloches et des canons sourds ; Qui ne prend ses amours que dans la populace,

Qui ne prête son large flanc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veutqu'on l'embrasse

Avec des bras rouges de sang.

C'est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille,

Qui jadis, lorsqu'elle apparut Avec son air hardi, ses allures de fdle,

Cinq ans mit tout le peuple en rut; (Jui plus tard, entonnant une marche guerrière,

Lasse de ses premiers amants.

Jeta là son bonnet, et devint vivandière

D'un capitaine do vingt ans; C'est celte femme enfin qui, toujours belle et imo,

Avec l'écharpe aux trois couleurs, Dans nos murs mitraillés tout d'un coup revenue,

Vient de sécher nos yeux en pleurs.

De remettre en trois jours une haute couronne

Aux mains des Français soulevés.

D'écraser une armée et dt^ broyer un trône

Avec quelques tas de pavés.

MaiSj ô honte! Paris, si beau dans sa colère,

Paris, si plein de majesté Dans ce jour de tempête où le vent populaire

Déracina la royauté; Paris, si magnifique avec ses funérailles^

Ses débris d'hommes, ses tombeaux.

Ses chemins dépavés et ses pans de murailles

Troués comme de vieux drapeaux ; Paris, cette cité de lauriers toute ceinte,

Dont le monde entier est jaloux, Que les peuples émus appellent tous la Sainte,

Et qu'ils ne nomment qu'à genoux, Paris n'est maintenant qu'une sentino impure.

Un égout sordide et boueux.

Où mille noirs courants de limon et d"oidure

Viennent traîner leurs flots honteux; lu taudis regorgeant de faquins sans courage,

D'eflrontés coureurs de salons, Qui vont de porte en porte, et d'étage en étage,

Gueusant quelque bout de galons.

Une halle cynique aux clameurs insolentes,

Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin des guenilles sanglantes

Du pouvoir qui vient d'expirer.

LA RÉVOLUTION DE JL'ILLET 1830. 57

Ainsi quand dans sa ba«ge aride et solitaire

Le sanglier frappé de mort Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,

Et sous le soleil qui le mord, Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée.

Ne bougeant plus en ses liens, Il meurt, et que la trompe a sonné la curée

A toute la meute des chiens ; Toute la meute alors, comme une vague immense.

Bondit; alors chaque mâtin Hurle en signe de joie, et prépare d'avance

Ses larges crocs pour le festin; Et puis vient la cohue, et les abois féroces

Roulent de vallons en vallons; Chiens courants et limiers, et dogues et molosses.

Tout se lance et tout crie : Allons!

Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,

Allons, allons, les chiens sont rois, Le cadavre est à nous, payons-nous notre peine.

Nos coups de dents et nos abois.

Allons, nous n'avons plus de valet qui nous fouaille

Et qui se pende à notre cou; Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,

Et gorgeons-nous tout notre soûl.

Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche.

Fouillent ces flancs à plein museau, Et lie l'ongle et des dents travaillent sans relâche,

(^'ir chacun en vt'iil nu morceau.

Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne

Avec un os demi-rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,

Jalouse et le poil allongé, Il lui montre sa gueule encore rouge, el qui grogne.

Son os dans les dents arrêté, Et lui crie, en jetant son quartier de charogne :

« Voici ma part de royauté î »

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