LETTRES FAMILIERES DUN MAGISTRAT
Les soixante el une lettres qu'on va lire présentent un tableau assez suivi et assez instructif du règne inauguré par la révolution de Juillet.
Adressées à des amis dont plusieurs vivaient hors de France, et destinées, pour la plupart, à les tenir au courant de la situation , elles ont été recopiées avec soin el annotées par l'auteur lui-même, évidemment en prévision d'une public ité ultérieure.
Le magistrat qui les a écrites s'y révèle naïvement, tel qu'on l'a bien connu à Paris, an palais et dans la société, où il était très-répandu et l'orl à même de tout entendre et de tout observer.
LA ROYAUTE lE JUILLET.
Nous n'avons ajouté aucune note aux siennes, et, sauf cinfj ou six endroits où il nous a paru indispensable d'apporter quckpic réserve, nous avons cru di'voir laisser intact le manuscrit i)réparô par lui. Si Ton y trouve des lettres plus que familières, c'est apparemment qu'il l'a voulu ainsi. Elles contribuciont à la peinture de nos mœurs, où la galanterie el !a religiosité avaient si bien préparé le second Emp.ire, et ce ne sera pas un des traits les moins piquants d'une telle corrcspom'ance que d'y rencontrer de jjaieillcs épîtres, véritables madrigaux placés là avec préméditation parleur auteur lui-même.
Cet auteur, qui e.^l un smgulier type de philosophe, de salis fat l (\g moi est de l'époque), et surtout de pontife (comme il se qualifie parfois), — mais, « au demeurant, le meilieur (ils du monde, » — a laissé d'autres lettres encore et un Journal qui pourront être publiés, le cas échéant, et achèveront de peindre le personnage ainsi que la société parisienne de ces quarante dernières années.
Une seule remarque. Dès le début du règne de Juillet, on a vu poindre la république (p. 19, iO, et le suffrage universel {p. G9). Arrivé à l'année 1847, notre magistrat, qui n'avait pas été un des héros de Juillet, et qui n'est certes pas un réformiste, a vu assez clairement les gros points noiis qui assombrirent le ciel et annoncèrent l'ouragan de Février (p. 277-284, 290).
Paris, 2G août 1830.
Les deux circonstances les plus heureuses de !a révolulion de Juillet, celles dont nous devons le plus bénir le ciel, c'est d'avoir eu dans le duc d'Orléans un roi tout trouvé, un roi désigné d'avance en quelque façon ; et dans la Chambre des députés, déjà nommée et convoquée à point, un pouvoir national capable de rallier les partis. La première de ces circonstances a achevé de bannir toutes les idées vagues de répubhque, qui pouvaient fermenter chez quelques vieux jacobins incorrigibles et chez une jeunesse inexpérimentée ; elle a aussi prévenu (les [)rétenlions rivales au Irône, dont je ne sais sans elle comment nous nous serions tirés. La deuxième était plus importante peut-être encore. 11 fallait qu(î la vacance de la couronne fût iléclarée, ([u'il y fùi
pourvu, que l'ancienne Cliarle fût plus ou moins modifiée; qui l'aurait fait sans la Chambre? Assurément, à juger la queslion en juriscoîisulte minutieux, elle n'avait i)as m mdat suffisant pour cela, mais d'abord, les députes ne sont point des mandataires enchaînés par des pouvoirs spéciaux; ils sont, d'une manière illimitée, les représentants des vœux et des besoins du pays; tout ce que les besoins du pays commandent, ils ont donc le droit et le devoir de le faire. Et puis, des questions de révolution ne se tranchent pas par le Code civil; il y avait nécessité dans l'intérêt de tous, pour empêcher l'anarchie; et la Chambre qui, par un scrupule niais, nous aurait livrés à ce monstre, n'aurait mérité que malédictions. D'un autre côté, rien n'eût été si effrayant qu'une Chambre renouvelée en entier sous l'empire des événements, et presque au bruit de la mitraille. Quand les hommes sont dans une telle effervescence, ils ne délibèrent pas, ils ne jugent pas ; aveuglés par tout le fanatisme du moment, ils se précipitent dans des choix violents, ils continuent l'état de guerre. Cela fut vrai de la Convention, nommée sous les intluences du dO août ; cela eût été vrai encore de l'assemblée nommée sous les influences du canon de Juillet. Il y a, nous l'avons éprouvé, amélioration à {)lusieurs égards dans la raison publique, mais la nature humaine reste au fond la même; cl une nation doit se défier
de ce qu'elle ferait dans un temps de réaction , comme un homme de ce qu'il ferait dans un mouvement de colère. Voilà pourquoi maintenant môme, et sauf le remplacement des membres démissionnaires, je n'hésite pas à désirer que la Chambre actuelle conserve ses fonctions. Bien que le plus fort accès de fièvre soit passé, les électeurs seraient trop exclusifs encore; les candidats fougueux auraient trop de chances pour l'emporter sur les gens sages ; et il en résulterait une Chambre trop unanime, par conséquent trop exposée à manquer de mesure, à être inique et oppressive, comme en sens contraire la Chambre introuvable de 1819. Nous avons déjà bien assez changé. Au lieu d'un roi qui, par de vieilles rancunes et par une incurable frivolité, avait toujours boudé les libertés publiques, nous nous en sommes donné un que sa vie passée, que la reconnaissance d'un sceptre reçu du peuple, doivent y attacher. Au lieu d'une Charte qui dans certains points était susceptible de perfectionnement, et qui renfermait dans son article 14 un principe de destruction, nous lui en avons fait jurer une qui contient des garanties plus complètes, et d'où l'omnipotence éventuelle du pouvoir royal a disparu. N'en déplaise aux radicaux, tenons-nousen là, et gardons précieusement ce qui nous reste de tant do débris.
Celte nécessité de ne pas tout jeter à bas, de conserver quelques gages d'ordre, me paraît plus évidente chaque fois que, me promenant dans les environs du Palais-Royal, je suis témoin de l'agitation des masses qui s'y pressent. Je sors à peu près tous les soirs, comme un médecin qui va tâter le pouls à un tiévreux, pour voir si la crise s'apaise; et franchement je trouve qu'elle diminue peu. Chose étrange ! La population parisienne a été dans les trois fameuses journées un prodige de sagesse et de sang-froid; et aujourd'hui, après la victoire, elle est certainement moins prudente et moins paisible. Il est vrai qu'au lieu de chercher à lui donner des calmants, on semble se complaire à l'échaufler. Tous les orchestres de théâtres et de carrefours répètent à l'envi des cantates propres à monter les têtes. La Marseillaise surtout fait fureur, quoiqu'elle soit un anachronisme depuis qu'il n'y a plus à courir aux armes ni de sang impur à verser. Le roi lui-même n'est pas exempt de reproches sous ce rapport. En restant au Palais-Royal, ouvert de tous côtés, au lieu d'aller s'installer aux Tuileries, il encourage les rassemblements; il est obligé de se montrer trop souvent, de vivre trop comme sur la place publique. Il y a aussi de l'affectation dans sa simplicité un peu populacière; et je crains que son parapluie, son chapeau gris, ses promenades de bon bourgeois, ses poignées de main à tout venant,
LA nOYAl'TE DE JUILLET.
ne sentent trop le Pliilippe-Egalité, désolant souvenir qui lui doit serrer le cœur. Peut-ôtre, pour se justifier, dirait-il avec Didon : Res dura, et rcgni novitas me taîia cogitnt moliri. Mais je ne crois pas du tout que la politique lui imposât une concession pareille.
11 n'y a pas jusqu'aux filles publiques qui ne continuent à redoubler, au centre de Paris, la fermentation dont je me plains. Par un arrêté pris six semaines environ avant les événements, le préfet de police Mangin avait parqué ces demoiselles dans leurs repaires. Dès que la révolution a été faite, elles se sont considérées comme des opprimées rendues à la liberté; et, pour célébrer leur délivrance, elles inondent maintenant les rues dans une tenue plusdéhontée que jamais. Il est aisé déjuger quelle loule de mauvais sujets est attirée par ces bacchanales, et quel aspect de dévergondage cela donne aux flots de population en mouvement.
Ce que je suis devenu dans les mémorables journées, le voici : Je me suis tenu bien coi dans mon cabinet, quelques livres à la main; au plus fort de la fusillade, je lisais un article de la dernière Revue Britannique sur les antiquités égyptiennes^ Nous autres nous sommes portés vers la méditation, nous agissons peu, et nous nous ballons encore
moins. Trop heureux Charles X, s'il n'avait eu affaire qu'à de pareils héros!
Je n'en approuve pas moins ceux qui, comme N..., sont devenus fonctionnaires. Nihil est agricultura melîus, écrivait Gicéron de son temps ; mais il parlait du vieillard en retraite. Quand on est jeune et capable, mieux vaut encore diriger les hommes, surtout dans les conjonctures critiques qui exigent tant de fermeté et de modération à la fois. Toutes les répugnances de l'amour du repos doivent céder alors à l'utilité générale.