‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 21 sur 109 · II. — A M. E · texte numérisé non relu

II. — A M. E

Paris, 12 juillet 1831.

if- Bien décidément la France est centre-gauche. Si une majorité semblable se laissait faire la loi par une minorité tapageuse, elle serait en conscience trop lâche, et je n'aurais presque plus de pitié pour ses malheurs.

Le mal est seulement que, pendant ces débats, toute littérature est confisquée au profit d'une politique hargneuse. On croit ne pouvoir parler de choses plus intéressantes que le suffrage universel et l'hérédité de la pairie. C'est ce qui a inspiré à Charles Nodier son idée douloureuse que, nonseulement les dieux et les rois s'en vont, mais que les hommes mêmes s'en vont et que déjà l'àme les a quittés. Notre tendance toujours croissante à n'en-

visager les choses que par leur côté le plus terrestre et le plus matériel, à quitter la sphère élevée du penseur pour nous confiner dans les détails les plus secs des affaires, dans les débats les plus mesquins des journaux, confirme cruellement cette idée. Elle ne doit pas nous rendre des misanthropes chagrins, mais elle doit du moins nous faire éviter le ridicule d'aller répétant avec la foule que le siècle est en progrès, quand il s'enfonce de plus en plus dans la barbarie ; que tout s'améliore, quand les plus nobles facultés de l'homme déclinent et disparaissent de jour en jour.

Heureusement vos vieux livres vous restent, et vous pouvez avec eux vous consoler du présent. On les cherche, comme on cherche un abri pour se garantir de l'orage, comme les émigrés en 93 se réfugiaient de l'autre côté du Rhin. C'est qu'en effet ce que 93 fut pour l'humanité, l'époque actuelle l'est pour le goût. Il sera un jour bien remarquable qu'au milieu d'une anarchie, d'une démolition universelles, les orateurs et les poètes de la Convention aient moins outragé, défiguré la langue, qu'on ne le fait aujourd'hui, en un temps d'ordre et de paix. Robespierre écrivait ses atrocités en français très-pur, même trop académique; il était poudré à blanc dans son style comme dans sa personne. L'admiration do Sparte et de Rome,

l'horreur du moyen âge, n'auraient pas permis alors de quitter Cicéron et Démosthènes pour Ronsard et consorts. Voltaire et Rousseau d'ailleurs étaient considérés comme des chefs de file, et Ton vivait sous les influences de leur langage aussi bien que de leurs idées. En 1830, au contraire, on prononce leurs noms, on a leurs bronzes sur sa cheminée, mais leurs ouvrages sont déjà des bouquins, qu'on lit à peine et qu'on n'imite nullement. Des Velches, bien pires que ceux contre lesquels Voltaire épanchait sa bile, l'ont supplanté lui-même, et l'appelleraient classique et perruque, s'il revenait au monde.

Je n'ai point vu Hernani. Les échantillons insérés avec éloge dans le Journal des Débats ne m'en ont donné nulle envie. Les gens d'ailleurs les plus prévenus en faveur de tout ce qui présente, ne fût-ce qu'en apparence, le caractère de l'innovation, m'avaient déclaré qu'à la représentation comme à la lecture, l'ensemble était fort ennuyeux, et je ne vais au spectacle que pour m'amuser. Victor Hugo me paraît le plus coupable de la bande qui infecte en ce moment la littérature. L'incapacité porte son excuse avec elle-même ; mais comment lui, qui dans ses odes a souvent retrouvé le nond)re et la pureté de Racine, peut-il fabriquer tant de vers baroques? Est-ce le naturel (ju'il poursuit? Mais alors pourquoi tant d'interminables monologues et

un semblant de poésie? // se tue à rimer, que rC écrit-' il en prose ?

Nous ne sommes pourtant pas encore tellement abandonnés des dieux, que quelques voix amies ne sonnent parfois à nos oreilles. Les deux petits discours de Royer-Collard, avant et après son élection à Vitry-le-François, se sont sous ce rapport attiré ma reconnaissance. Que de dignité dans cette concision, où tous les mots portent! Les lignes écrites ne sont presque rien ; mais la musique est d'une harmonie grave, qui descend profondément dans le cœur. Je ne voudrais rien dire contre Dupin aîné : il a eu le courage d'être impopulaire, quand il lui eût été si facile de se faire caresser par cette fille des rues qu'on appelle la Popularité. Mais, comme expérience littéraire, lisez son discours de remercîment aux électeurs, et voyez la différence. Il n'y a plus là de musique entre les lignes ; ce n'est que du terre-à-terre, du style de Constitutionnel, du parlage omnibus.

On répétait depuis longtemps que, dans notre France si positive, l'amour était tout à fait mort. Voici pourtant deux suicides à la Werther, presque coup sur coup. Avant de songer à affranchir les peuples, MM. les libéraux, MM. les rédacteurs d'un journal aussi indépendant que le National, devraient

bien songer à s'affranchir eux-mêmes, et reconnaître que la tyrannie des passions est bien autrement pesante que celle de M. de Polignac. Un homme hbre comme M. Sautelet, qui se tue parce qu'une femme ne veut pas ou ne veut plus de lui, et qu'il n'a pas la force de se passer d'elle, est à mes yeux une inconséquence aussi choquante que M. le comte de Sébastiani, membre du côté gauche sous la Restauration avec une fatuité de boudoir, ou M. Mauguin, membre de l'opposition sous Louis-Philippe avec des manières hautaines, despotiques, dignes d'un ministre de l'ancien ou d'un pacha. N'avais-je pas raison de vous dire qu'aujourd'hui l'on considérait la liberté politique comme tout, et qu'on oubliait complètement la liberté morale, bien plus importante que l'autre?

Paris, 7 septembre 1831.

Vous me paraissez prendre trop au sérieux les acquittements de nos assises. Tous semblez croire (ju'ils tiennent à la sympathie des jurés pour les doctrines proposées parles feuilles ulira-libérales; et de là vous concluez que la cause de l'ordre est perdue, que la république est imminente. C'est une grave erreur. La majorité de huit voix exigée pour la condamnation, doit d'abord élre signalée comme créant aux accusés des chances Irop favorables. Mais les causes les plus graves, les voici : 1° la peui", la mollesse au moins de la plupart des jurés dans les temps d'agitation politique. Le magistrat a un caractère permanent, qui soutient son courage par la puissance de l'habitude; mais, sauf de bien rares exceptions, rien ne soutient un homme que vous

arrachez pour une quinzaine à ses occupations ordinaires, et qui, en descendant des bancs du jury, craint de rencontrer dans la rue celui sur qui il vient de prononcer, ou ses adhérents. En acquittant, il ne risque rien : le ministère public ne lui fera pas tomber un cheveu de la tête. S'il conrlamne, au contraire, il verra son nom, avec son adresse, écrit dans le journal en grosses lettres comme au pilori; marchand, il sera exposé à ce c[u'on lui casse le soir les vitres de sa boutique. En faut-il plus, pour L|ui ne s'est pas élevé, selon l'expression de Royer-Collard , des lois ordinaires de la faiblesse humaine aux loi s extraordinaires de la vertu? — 2" L'idée, relativement aux matières de la presse, que toutes les opinions sont permises ; qu'elles peuvent être mauvaises, détestables, mais qu'elles appellent à ce titre des réfutations seulement , et non des peines correctionnelles; qu'elles constituent des sophismes, et non des délits. On ne nous a pas plaidé, en thèse, que tout le code pénal de la Restauration sur la presse avait été abrogé de plein droit par la révolution de Juillet. IMais c'est une fm de non-recevoir contre toutes les poursuites, qui est au fond de bien des pensées.

Aussi, personne ne s'est-il plus elYorcé que moi, au parquet et auprès de la chambre d'accusation, (lo diminuer les procè^; do oc lïonro. C'est un nian-

vais moyen de donner de la force au gouvernement; et, quand Charles X a péri en grande partie par ses hostilités contre la presse, Louis-Philippe doit éviter jusqu'à l'apparence d'hostilités semblables. Les poursuites ne servent qu'à faire connaître à la province, par la publicité des débats, une Tribune ou une Révolution qui y feraient à peu près inconnues; à amener des défenses cent fois plus scandaleuses que l'article incriminé; à attirer l'attention et presque l'intérêt sur de méchantes lignes, qui auraient passé inaperçues au milieu des monceaux de papier barbouillé dont on nous accable tous les matins. C'est aux commodités qu'il les faut traduire et non pas aux assises. On met ces choses-là sous la semelle de ses bottes ; elles s'y marient (rès-bien avec la boue.

N'est-il pas pitoyable, par exemple, de voir un Casimir Périer et un maréchal Soull faire un procès en diffamation à de tels journaux, comme s'ils ne devaient pas dédaigner de si obscurs adversaires, et songer qu'ils donnent dans un piège grossier quand ils descendent à se mesurer corps à corps avec eux? Il faut, dans le gouvernement représentatif, avoir des oreilles de corne, n'opposer au dévergondage des écrivassiers que le calme et le mépris, laisser dire et aller son train. Les hommes sont de grands enfants; ne soyez pas si maladroils

que d'et>sayer de briser les joujoux qu'ils aiment; attendez seulement que la lassitude et le dégoût du public fassent justice, et que le remède naisse de l'excès du mal. Dites -vous : Tant mieux, c'est l'ilote ivre; plus il sera ivre, plus il dégoûtera de lui. N'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère? Nobilis est qui, more magnx ferœ, lalratus minutorum canum securus exaudit (I. II, c. xxxii). Cette haute philosophie qui veut qu'on ne se trouble de rien, est ici d'accord avec la politique expérimentale, qui enseigne que nos actes de colère profitent à nos ennemis tôt ou tard. Disons plutôt : Salutem ex inimicis.

Non certes, je n'approuve pas que les hommes de science comme Cousin et Jouffroy quittent leurs études, pour aller s'ensevehr dans les bureaux d'une chambre de députés ou d'un conseil d'Etat. On ne pourra plus bientôt avoir à sa disposition un avocat, un médecin fameux : ils seront cloués au Palais-Bourbon. Il n'y aura plus moyen de consacrer un cours aux matières les plus élevées de l'enseignement : non-seulement Royer-Gollard et Guizoi, mais leurs suppléants obéiront à un autre ordre du jour. De la sorte, il faudra faire notre deuil des hommes de solitude et de cabinet, des penseurs à idées générales; nous en serons réduits à des dispuleurs bien secs sur les chiffres du budget.

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