‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 22 sur 109 · TV. — A M. N · texte numérisé non relu

TV. — A M. N

Paris, 10 décembre 1831.

Eli bien ! Monsieur le poltron , n'étes-voiis pas un peu rassuré sur noire situation politique ? N'avonsnous pas enfin, depuis le 13 mars, un gouvernement qui a un système, une volonté, et une majorité dans les chambres ? La résistance au parti qui aurait recommencé les orgies où notre vieille révo^ lution se perdit, n'a-t-elle pas triomphé jusqu'à présent ? Et, avec l'aide de cette classo moyenne ou bourgeoise que 89 nous a léguée , qui est enrégimentée dans nos gardes nationales, et qui tient à l'ordre par son bon sens et par ses intérêts, celte résistance n'a-t-elle pas en sa faveur toutes les chances de l'avenir ?

Vous m'objecterez la révolte des ouvriers de Lyon*

Mais la facilité avec laquelle le calmû a été rétabli, l'absence des contre-coups qu'il eût été si naturel de craindre, me démontrent au contraire la faiblesse des partis. Si le carlisme avait trouvé quelque sympathie dans cette population ; si Avignon, Marseille, Arles, Nimes, Montpellier, avaient donné la main aux révoltés ; si la Vendée en avait pris une altitude plus menaçante, on aurait pu s'alarmer d'une guerre civile à racines si profondes. Mais la République, Napoléon II, n'ont pas plus l'ail fortune que Henri V, et nous n'avons pas même eu à Paris la plus petite tentative d'émeute. Elle aurait couru les rues en triomphe , il y a quelques mois.

Les journaux seuls, celte peste de l'époque, entretiennent une agitation factice par la répétition continuelle des mêmes diatribes; mais leur rabâchage fatiguera à la longue, et ils deviendront sans danger du jour où cette conviction pénétrera bien dans les esprits, que leur opposition est un parti pris et un métier, une affaire d'intérêt personnel et non d'intérêt public, un besoin de souiller le feu à tout propos, parce que la concorde leur couperait la bourse, les tuerait. Il n'est pas de mode de citer du latin, maisAppiusClaudius, tribun des soldats, disailjadis contre les tribuns du peuple : Sic, hercule, tanquam artifices improbi , opus quœnuit : qui et semper a-gri aliquid esse in Repuhlica volunt. ut sil ad cujus cura-

tionem a vohis adhibeantur . . . Quicquid Paires faciunl, displicet ; sive illud pro pkbe. sive contra plehem est. (Tite-Live, V, 2.) Les progrès de cette conviction seraient pins rapides, à mon avis, si l'on ne tombait pas dans la faute de paraître en avoir peur en leur faisant des procès, et de leur donner plus d'importance par l'apparence de persécutions.

La vie a peu de désenchantements plus pénibles que le spectacle d'une belle renommée qui se flétrit. L'alliance honteuse du chrétien, du monarchique vicomte de Chateaubriand, avec les organes les plus impurs de l'ultra-démagogie m'en a donné la preuve. Ce que c'est que de laisser l'imagination trop prévaloir sur la raison, et de manquer de ce tact, de cet esprit de conduite qui vous fait respecter votre propre talent ! Quelle différence avec la tenue toujours conséquente , noble et mesurée de Martignac !

Paris, 29 mai 1832.

La terrible gueule du choléra vient de dévorer assez de victimes, sans qu'il faille l'accuser à tort. Non , ce n'est point le choléra qui a tué Casimir Périer, c'est l'opposition. Périer avait la force qui fait concevoir un système et marcher avec persévérance vers le but ; mais il manquait de cette autre force, non moins nécessaire dans les temps agités, qui vous rend insensible aux attaques, aux injustices, aux calomnies. Voir méconnaître la pureté de ses intentions l'indignait, l'ulcérait. Il aurait voulu amener les plus rebelles à convenir qu'il avait raison ; et, de ces combats où il tentait l'impossible, il rentrait miné par les sentiments les plus amers. Ainsi se développaient les germes du mal, et l'épidémie trouva sa victime toute prête.

L'opposition connaissait bien ce caractère irascible. Elle savait toute la profondeur des blessures qu'elle lui faisait, et il y a eu de sa part meurtre prémédité. Rappelez-vous par quelles clameurs elle interrompait le ministre à certaines séances ; comme elle le harcelait d'interpellations, de provocations ; comme, pour le mettre hors de lui, pour le pousser ainsi qu'on pousse un sanglier écumant, elle insistait à dessein sur les cordes les plus sensibles, fai piqué le taureau, disait Mauguin avec son flegme cruel. C'est bon pour les simples de tuer avec de l'arsenic, ou en plantant un poignard au beau milieu de la poitrine. Les hommes politiques ont, pour se défaire de leurs ennemis, des procédés plus savants et non moins sûrs : ils les tuent à coups d'épingles, dans les assauts meurtriers de la tribune.

Aussi la première qualité que j'exigerais d'un homme d'Etat de nos jours, ce serait l'âme bronzée, invulnérable, d'un stoïcien (1). Le premier livre que je placerais dans sa bibliothèque, ce serait le De ira ou le De constantia sapientis. Quiconque parlicipe au pouvoir ou l'appuie , à plus forte raison tout président de cabinet qui voudra gouverner les peuples au lieu de leur laisser la bride sur le cou, doit s'attendre à l'impopularité, aux injures, comme

(1) Il faut que le cœur se brise ou se bronze, comme dit Chamfort. (A.)

à son lot naturel, et, loin d'y voir une peine, y trouver sa récompense, son titre d'honneur. A celui qui est entouré du suffrage des gens de bien, il ne manque, pour compléter sa couronne, que les charivaris des méchants et des brouillons.

La médecine a cru sans doute que nous ne serions pas assez attristés d'un coup qui avait frappé si haut, elle a voulu nous montrer mieux encore, avec son procès-verbal d'autopsie , tout le néant des grandeurs. Pour elle, cette vaste intelligence qui comprima les factions, n'a plus été qu'une boîte osseuse, qui a été sciée circulairement ^ et cVoù il s^est écoulé deux cuillerées de liquide rachidien. Ce noble cœur qui battit pour la vraie gloire, elle l'a trouvé mou, flasque, affaissé. Elle nous a fait tomber jusque dans l'urine et dans les matières fécales. Sacrifiez donc votre existence au pays , pour que des barbares vous étudient, sur une table, presque palpitant, et, quand ils vous auront découpé tout à leur aise, mettent à nu dans le Moniteur toutes vos misères corporelles ! Le Mirobolan de la vieille comédie s'écriait : Le cœur bat encore l Ah l quel plaisir je vais prendre à faire sur son corps une incision cruciale, depuis le cartilage xiphoïde jusqu'aux os pubis l (1) J'en demande bien pardon à MM. Broussais et compa-

(1) Crispin médecin. (A,)

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gnie , mais ils me font l'eliet d'autant de Mirobolans.

Au reste, si Périer a mal pris son moment pour mourir eu égard à l'intérêt de la France, dans son intérêt personnel il l'a peut-être bien choisi. Il y a de la coquetterie et du bon goût à s'éclipser dans le fort de l'âge et de la gloire, quand on a eu de la vie ce qu'elle peut donner de mieux. C'est se retirer en grand acteur, à l'Elleviou, avant la lassitude et la décadence, de manière à laisser de longs regrets. Ne remarquez-vous pas que la plupart des hommes illustres de notre temps , Napoléon par exemple, Foy, Canning, Martignac, Cuvier, semblent avoir adopté cette théorie, et la mettent en pratique avec une régularité désespérante pour ceux qui restent? Le prétendu perfectionnement du genre humain deviendra de plus en plus une moquerie, si les sommités intellectuelles disparaissent de la sorte ; car les successeurs sont lents à se former, et le niveau a passé sur les intelligences en leur imposant une égale médiocrité.

Mais trêve aux réflexions trop tristes.

La tentative impuissante de remplacer Grey par un ministère Wellington aura produit un bon effet. Après une telle expérience, après un soufflet si bien

appliqué sur la joue du général de la Sainte-Alliance, le roi d'Angleterre restera bien averti, je l'espère , qu'on ne peut gouverner aujourd'hui qu'avec un système de concessions sages et mesu rées, et que, quand les souverains quittent les Martignac pour les Polignac , ils marchent droit à l'abîme. On a dit qu'en 89 la France ne voulait pas une révolution, mais une simple réforme. Puisque la réforme est tout ce que demande l'Angleterre, donnez-la-lui calme et prudente, de peur qu'elle n'eût son 93 comme nous.

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