‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 23 sur 109 · VI. — A M. E · texte numérisé non relu

VI. — A M. E

Paris, 16 février 1833.

L'amélioration de noire état intérieur me paraît palpable. Les 5 et 6 juin 1832 ont blessé à mort le hideux revenant appelé la République. Et, comme le grand écueil de la révolution de 1830 était de s'aller perdre dans les voies de sang et de cynisme où sa devancière s'égara, la victoire obtenue sur les passions anarchiques est un résultat qui domine tout.

Sans doute la perte de Casimir Périer fut une perte immense. Mais son système lui a survécu dans le ministère du 1 1 octobre ; et des hommes tels que le duc de Broglie, Guizot, Thiers, ne sont, ni pour le courage, ni pour le talent, indignes de s'en partager l'héritage. Ce que je remarque principalement dans

les deux premiers, c'est qu'en les qualifiant de doctrinaires on les supposait théoriciens trop exclusifs, trop étrangers à la pratique, et qu'à l'épreuve ils se sont montrés au contraire hommes d'affaires fort habiles.

Ils sont d'ailleurs merveilleusement secondés par le besoin du repos, par la lassitude des querelles politiques, qui ont fini par prévaloir dans le pays, et qui se traduisent si clairement dans l'attitude calme de ses députés. Le temps actuel a beaucoup de la physionomie du Consulat et des commencements de l'Empire. Les journaux eux-mêmes ne savent plus comment s'y prendre pour troubler l'eau. A peine le public fait-il attention à leurs éternels clabaudages ; l'indifférence a frappé ces toutpuissants de la Restauration.

Ne vous semble-t-il pas quelque peu risible d'entendre M. le marquis de Dreux-Brézé, à la Chambre des pairs, repousser le projet de loi sur l'état de siège comme un projet liberticide? Quel mot, bon Dieu ! pour un jeune aristocrate, pour un descendant du grand-maître des cérémonies qui disait, le 23 juin 89, aux députés du Tiers : Vous connaissez les intenlions du Roi ! Et comme, de lalon rouge, on a bonne grâce à se faire bonnet rouge ! Benjamin Constant rappela dès novembre 1830, qu'après la

chute de Charles P*", en Angleterre, les cavaliers, c'est-à-dire les partisans du roi déchu, furent les apôtres les plus chauds de la démocratie la plus outrée. Ils voulaient, disaient-ils eux-mêmes à leurs affidés, que la liberté pérît par ses propres excès, et que le retour du passé fût préparé par l'anarchie du présent. Cette tactique, qu'un an plus tard Martignac traitait d'odieuse , n'a donc pas même le triste mérite d'être neuve.

Je n'ai point lu, et je ne lirai point la dernière brochure de Chateaubriand sur l'arrestation de la duchesse de Berry, pas plus que je ne vais voir l'agonie de Mademoiselle Mars aux Français. Je ne sais que gémir sur les grands talents qui ne veulent pas se résigner franchement à la retraite, et qui compromettent, qui salissent dans leurs vieux jours la juste renommée de leur bon temps. Je ne puis m'empêcher d'ailleurs de songer que Chateaubriand pleure sur une dynastie dont il a lui-même hâté la ruine en se séparant du ministère Yillèle, et en la poursuivant depuis lors d'articles et de discours presque révolutionnaires.

Assurément il y a de très-beaux passages dans le Roi s'amuse de Victor Hugo. Mais j'en reviens à mon dire : pourquoi celte prose burlesquement rimée , pourquoi ces grosses bêtises , qui succèdent

immédiatement aux bons endroits ? Pourquoi Paillasse après Racine ? Pourquoi, quand on a fait une belle chose, se complaire à c... dessus! Hugo est le chef des auteurs insolents et auxquels j'infligerais volontiers une punition corporelle, qui se font un système de se moquer du public comme d'un vieux imbécile, et de lui jeter dédaigneusement leurs ordures à la tête. En résumé, je juge un ouvrage par l'impression générale qu'il me laisse. Or, soit par le choix pénible des sujets, soit par la façon dont ils sont traités, cette impression chez moi n'est jamais favorable aux œuvres de l'école dite romantique. On en sort comme d'un mauvais rêve, avec le mal de tête, avec le sentiment du confus et de l'incomplet. Jamais e.les ne lont goûter à l'âme, à l'intelligence, cette intime, cette pleine satisfaction, que l'on savoure avec tant de délices dans les œuvres consciencieuses, achevées, d'une autre école et d'un autre temps.

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