VIII. - A M. N
Paris, 27 mars 1835.
Tant que le 1 3 mars 1 831 , continué par le 1 1 octobre 1832, fut en présence de la Chambre de Casimir Périer, il marcha sans crainte. Mais quand vint la nouvelle Chambre de i834, avec un personnel en grande partie différent, il se demanda s'il conserverait la majorité, et il crut devoir poser nettement la question à la Chambre. De là les explications de décembre I83i. Ce fut absolument la scène du Misanthrope (2" de l'acte V), où Oronte et Alceste pressent Célimène de s'expliquer entre eux deux :
Il s'agit de savoir quels sont vos sentiments ; Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'un ou l'autre.
La masse flottante de la Chambre, moins paj"
coquetterie que par irrésolution, aurait bien eu envie de ne pas se prononcer si catégoriquement. Mais enfin il le fallut, et, par son ordre du jour motivé, elle donna un satisfecit au ministère Guizot et Thiers. Les ministres ont donc reçu le baptême des députés; il y a désormais chose jugée en leur faveur, et ils n'ont qu'à marcher en pleine assurance. S'ils tombaient en dissolution, ce serait leur faute. Ils céderaient la place sans motif à une coterie impuissante, nommée tiers-parti parce qu'elle ne sait ce qu'elle veut. Ils ne seraient divisés que par des rivalités mesquines, par de petites querelles d'amour-propre; ils se suicideraient pour des bagatelles.
Il est fâcheux, pour le procès des accusés d'avril 1834, que les choses en soient venues au point de ne pouvoir plus reculer. C'est un fardeau qui pèse horriblement sur les épaules des vieux pairs. Ils pressentent qu'on va lâcher sur eux une ménagerie de bêtes enragées, qui hurleront à faire peur. Ils voient d'avance cette ombre sinistre de Ney, qui les mit tant en émoi lors du procès récent du National, et qu'on ne manquera pas de ramener sans cesse toute sanglante sous leurs yeux. El tout cela pour aboutir à quelques condamnations à la détention, contre des factieux presque tous obscurs et sans importance! Autant vaudrait faire juger
des poissardes par une assemblée de duchesses.
Je vous recommande le Chatterton deM. de Vigny. Au milieu de la pauvreté de notre littérature, c'est une œuvre qui fait penser, un contraste entre le désespoir du poëte et l'insolence de l'industriel prospérant. Sans doute il est peu prudent de lancer une apologie indirecte du suicide, au milieu de toutes ces morts volontaires qui, dans le monde réel, se succèdent comme un autre choléra. Sans doute, aussi, c'est moins un drame qu'une dissertation à la Diderot. Mais il y a beaucoup de style et d'effet.