‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 26 sur 109 · IX. — A M. N · texte numérisé non relu

IX. — A M. N

Paris, 30 novembre 1833.

Je sors do bien tragiques assises. A part la curiosité qu'excite l'aristocratie des noms, l'affaire Lacenaire a été plus dramatique encore et plus instructive que celle de La Roncière. Quelle différence dans l'intelligence du principal accusé! Fils d'un comte et d'un général, cousin d'un pair de France, le beau cavalier de Saumur était spirituel tout juste comme son cheval; il ne savait pas écrire correctement sa langue, il la parlait de la manière la plus vulgaire et la plus tlasque; il adressait à une couturière cinquante-deux lettres de détails nauséabonds, de tatillonnages à peine dignes du ménage le plus bourgeois; stimulé par le besoin de la défense, il restait muet devant son accusatrice, et s'en remettait sur son avocat du soin de répondre. ïl

lallait voir au contraire avec quelle facilité pure et élégante, de quel siyle net, nerveux, coloré, le fils du petit négociant de Lyon, le commis voyageur, le pauvre diable arrivé au point de n'avoir pas dix sous dans sa poche ni de bas dans ses souliers, tournait un morceau de prose politique pour le Bon Sens, rimait le début d'un poëme ou les scènes d'un drame populaire, et soutenait les incidents d'un débat compliqué ! Les journaux vous redisent bien à peu près les mots; mais ils ne peuvent vous rendre cette aisance de bon goût et de bonne compagnie, ces manières toutes gracieuses, appliquées au récit des actions les plus atroces. Ils ne peuvent vous représenter cette péroraisou lugubre, après laquelle cette tête s'inclina, entre deux flambeaux, en face du jury, comme si elle l'eut salué en tombant de l'échafaud : Moriturus te salutat. C'est là du vrai fantastique, et tous les mélodrames sont bien pâles en comparaison.

Avril et François eux-mêmes, ics deux aides de camp de Lacenaire, étaient des gaillards bien autrement trempés que le lieutenant de lanciers à échelle de corde. La voix rude et fortement timbrée d'Avril, son œil sanguinolent, signalaient en lui un bras merveilleusement approprié à l'exécution des projets dont Lacenaire était la tête. On le voyait saisir le merlin derrière la porte, et finir Chardon. Fran-v

çois, acculé comme un sanglier par les révélations de Lacenaire appuyées du témoignage de Bâton, a eu des grincements de dents, des élans d'éloquence sauvage qui faisaient frissonner. Au moment suprême, où la rage des acteurs s'accroissait par l'approche du dénoùment et par l'imminence du péril, c'était à croire que les bêles féroces du Jardin des Plantes avaient brisé les barreaux de leurs cages, et rugissaient déchaînées autour de nous.

Pour me délasser de ces émotions, j'ai eu, moins d'une semaine après, à poursuivre Joseph David, l'assassin de sa belle-sœur aux Invalides, un Caïu froidement ingrat. Nous avons eu là un succès de mouchoirs des plus complets : c'était le touchant après le terrible, les larmes après les frissons. De tout cela il est résulté que, du samedi 14 novembre au samedi 21, trois condamnations à mort ont été prononcées, me consule. Je ressemble assez à Candide, qui était né si doux, et qui en deux minutes se trouvait avoir tué deux personnes, un juif et un prélat.

Peut-être votre amitié s'alarme-t-ellc sur les impressions que doivent me laisser tant de lugubres spectacles. C'est ri(h'e de quelques personnes ici : elles s'imaginent que je dois voir l'humanité tout à fait en noir, rèvei' do voleurs et d'assassins, èlie

obsédé de fantômes secouant mes rideaux. Rassurez-vous, il n'en est rien. Dès que j'ai quitté mon siège, ma pensée est totalement purgée de ces idées de brigandage et de sang. Je ne considère toutes les natures perverties qui se sont produites devant moi, que comme des anomalies dont je ne conclus rien contre mes frères. Je dors du meilleur somme ; et l'optimisme calme et riant où je me complais, n'en est nullement assombri. Je ne sais même si, amateur comme je le suis des contrastes, je n'ai pas, après m'étre frotté contre la redingote tachée de Lacenaire, un plaisir plus piquant à effleurer la blanche robe de nos belles dames, et si le gentil gazouillement de nos salons ne me chatouille pas plus doucement l'oreille après les rugissements de François.

Quant aux procès politiques, tout leur intérêt est fini, et on les juge dans la solitude. A peine le nom de M. de Kergorlay atlire-t-il quelques fidèles de la petite église henriquinquiste, quelques femmes aux rubans verts qui boudent dans leur coin. La République laisse mourir le Rcformaleur après la Tribune, dans un abandon qui fait mal au cœur. Et si vous entendiez le ton obséquieux, patelin, des prévenus, des avocats, supplications qui ne les sauvent pas des condamnations impitoyables du jury maintenant rassuré ! Jamais je n'aurais espéré

des lois (V intimidation du 9 septembre, filles de l'attentat Fiesclii du 28 juillet, un eiïet aussi radical. J'ignore s'il se relèvera, il ne faut jamais se porter garant de l'avenir; mais, pour le moment du moins, l'ennemi paraît bien abattu.

Le seul ouvrage notable que le théâtre ait produit depuis Chatterton est le Don Juan d' Autriche de Casimir Delavigne. Il y a de la gaieté, de l'habileté de mise en scène, dans quelques parties; mais l'ensemble est fort superficiel, et ce n'est pas là une œuvre de taille à vivre longues années. La couleur historique et la couleur locale sont surtout méconnues, presque jusqu'au scandale. Dans le monastère de Saint-Just et à côté de la sévère figure de Charles-Quint, l'auteur a introduit, comme pour faire la parade et pour courtiser les faiblesses du menu parterre, un petit gamin de novice, tout imbu, par une divination miraculeuse, de l'esprit de Voltaire et de la Minerve, qui ne songe qu'à faire rire aux dépens des moines. Partout se retrouve l'afTectation de tourner en farce une des grandes tragédies modernes, et l'on se croirait parfois à une parodie en cinq actes.

Paris, 15 avril 1836.

Vgu?. Irouvez Lamartine un homme à moitié divin. ÎI est périlleux peut-être de me jeter ^u îravers de votre culte; mais je serai franc comme toiijour:?. Je souscrirai volontiers à votre épithète en présence de ses premières poésies. Mais, si j'en juge par les écliantillons de Jocelyn insérés dans le Journal des Débats, j'ose dire, moi qui n'ai pas l'habitude de m'en laisser imposer par les éloges de complaisance et de convention, que sa manière actuelle est beaucoup moins pure, et oifre des traces nombreuses de prosaïsme. Je n'aime pas non plus son incursion dans la politique active. A une époque où tout gravite vers le matériel et vers l'utile, il serait bon que, pour notre consolation, quelques intelligences d'élile se maintinssent dans

les sphères élhérées, et se refusassent tout net aux questions de droits sur les vins et de sucre de betteraves. Lamartine aurait été fait pour être à la tête de ces intelligences-là. Il me semble qu'il a peu gagné à descendre; malgré tous ses efforts pour se rapetisser à la tribune et pour y cacher ses ailes, il n'est pas assez pratique pour être goûté par le bon sens bourgeois et marchand de la majorité de la Chambre. Le poëte nuit au député, et j'ai peur qu'à la longue le député ne nuise au poêle (1).

Non, l'esprit de M. Philippe Dupin, le bâtonnier, n'est pas le véritable esprit. C'est de l'esprit gros sel, Gazette des Tribunaux. Il n'y a là ni élévation, ni grâce, ni délicatesse; c'est du sec, de l'étroit, de l'aigreur de palais. On reconnaît l'élève de son frère aîné; seulement le style de l'aîné est plus rocailleux et plus barbare.

A propos de cet aîné, de cette renommée srandaleuse à force d'être mensongère, je persiste plus que jamais dans mon avis. Et j'avoue que je me sais gré d'avoir, dès la Restauration, quand déjà la camaraderie du Comtitutionnel faisait la courte échelle à son charlatanisme, prolesté à part moi contre cet entraînement fiictice. Honneur au cou-

(1) La pi'rdictiori ne s'osl que trop vérifîfc par Ir> iii'aiU où est t.imbi' f.arnarliiio dfimi-^ la iV-volntirm (\o 1848. (A.)

rage d'un député obscur qui, dans une séance récente, n'a pas eu peur de combattre en particulier le plaisir qu'il prend, comme président, à accabler beaucoup de ses collègues de mauvais quolibets! Malheureusement la Chambre, stupidement asservie, a été sur le point de rappeler à l'ordre celui qui vengeait ses droits et sa dignité.

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