XII. —A M. X
Paris, 9 janvier 1837.
Quand vous ivie demandez ma pensée sur notre état social acluel, vous ressemblez assez à un homme qui dirait : Fa i (es-moi le plaisir de m' écrire par le prochain courrier si vous croyez à V immortalité de rame, et sur quels motifs vous y croyez. Notre époque surtout me paraît si confuse, si contradictoire ; malgré tout son emphatique langage sur ses tendances et sur ses besoins, elle sait si peu an fond ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, qu'il est bien difficile de résumer une opinion sur son compte. La seule chose (|ui me soit Jiien démontiée, c'est que le progrès dont elle se vanle est une chimère. Non-seulement, si Ton met à l'écart les aits industriels et mécaniques, je ne la vois en possession d'aucun perfectionnement réel ; mais elle ne m'appaïaît nullement
lOS LA ROYAUTÉ UK JUILLET.
en marche vers un avenir meilleur. Toutes les recettes indiquées pour sa guérison par les systèmes réformateurs, qu'ils s'appellent saint -simoniens, fouriéristes ou humanitaires, sont vagues, inapplicables, vraies drogues de cliarlatans. Lesuicide, que Madame de Staël nommait le deuil sanglant du bonheur personnel, le suicide, arrivé aujourd'hui à l'élat d'habitude, atteste ce malaise général, incurable. Trop heureux quand, par une combinaison à laquelle il était réservé de montrer tout ce qu'il a de dangereux, il ne se complique pas du crime, et que ces désespérés ne veulent pas ulUiser leur mort comme les Fieschi et les Alibaud.
Je suis peu charmé du discours de réception de M. Guizot à l'Académie, bien que je ne sois pas de ceux qui tombent en hydrophobie au mot de doctrinaire. Je lui reproche d'abord d'avoir trop vanté le dix-huitièmesiècle, lui fils delà réaction deMadame de Staël contre le sensualisme de Condillac. Après avoir, comme ministre, érigé l'impopularité en théorie, il a voulu se montrer plus populaire comme homme de lettres. Il savait qu'à l'Institut les restes de l'esprit voltairien sont encore en force, et il a cru habile d'obtenir, en les ménageant de la sorte, les éloges du Constitutionnel. Pour un homme que certaines gens répulent intraitable, il a été trop souple et trop Philinto. — Te le blâme plus encore de son
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apologie de l'ambition. Si nous vivions en un temps où l'on fût généralement porté à s'éloigner des fonctions publiques, si les goûts monastiques prévalaient, je comprendrais qu'on cherchât à stimuler de grandes et nobles ambitions, afin de se préserver des petites. Mais quand tous les citoyens sont travaillés d'une rage de places et d'avancement, quand un décrotteur parle de sa destinée et de son avenir, quand la société ne sait comment satisfaire tant d'exigences furieuses qui lui tombent sur les bras, le moment me semble peu prudemment choisi, surtout de la part d'un ministre qui ne manque pas d'être assailli par des flots de solliciteurs. Qu'il eût justifié sa propre ambition, celle de l'homme d'Etat de première volée, à la bonne heure, quoiqu'il eût été encore de meilleur goût de s'en abstenir. Mais au moins fallait-il censurer vertement tous ces intrigants subalternes, qui se croient des génies autorisés à prétendre à tout ; qui, si le gouvernement ne les loge pas à leur gré , se dressent contre lui avec humeur, et ne reculent pas même devant les idées de renversement. Toutes les oppositions, quand ce ne sont pas toutes les conspirations et toutes les tentatives de régicide, se recrutent dans ces rangs-là.
A propos d'ambition, j'ai bien peur que la rancune de ^I. Thiers contre M. Guizot, son dépit d'avoir perdu la présidence du conseil et son désir de
la recouvrer par tous les moyens, ne donnent dans cette session le triste spectacle d'une grande faute politique. Cette faute serait pour M. Thiers celle de se jeter dans la gauche, de tirer sur ses anciens collègues de cabinet. Rôle sans dignité , qui impose des alliances humiliantes, un changement de direction choquant, et qui n'a encore réussi à personne, parce qu'on y voit uniquement les préoccupations d'un intérêt personnel. M. Thiers a montré tant d'esprit qu'on ne devrait pas, ce semble, redouter de lui une telle faute. Mais l'esprit n'est pas toujours le tact, et l'amour-propre est un mauvais conseiller. Puis il a un diable d'entourage de flatteuses et de flatteurs, dont peut-être il ne se défie pas
assez
Puisse son bon génie les lui épargner !
Xlli. — A M. N,
Paris, 3 juin 1837.
Si le contraste du médecin Tant-pis et du médecin Tant-mieux n'était connu depuis longues années, il nous aurait été donné de le réaliser d'une manière bien frappante. Depuis sept ans que le gouvernement de Juillet dure, je n'ai pas cessé d'admirer le l)onheur avec lequel il s'est tiré des crises diverses (ju'une révolution amène nécessairement. Je l'ai vu servi par les événements dépendant du hasard, avec une constance^ qui ressemblait à de la prédeslinalion. J'ai vu ses ennemis, démentis dans toutes leurs prophéties, réduits à une impuissance où parfois j'étais Icnlé de les plaindre et de les trouver tro[) battus. Vous m'écrivez, et c'est pour me répéter encore que la République, dont vous m'aviez déj;i annoncé la venue pour 1833, puis pour 1835, est à
nos portes; qu'un bouleversement est inévitable, etc. Permettez-moi de vous dire que vous êtes poursuivi par des fantômes. Ce sont les mauvais journaux qui vous font ces peurs-là. Vous prenez à la lettre tout ce qu'ils vous débitent. Et parce que leur métier est de créer des alarmes, de faire d'une mouche un éléphant, au plus petit embarras ministériel vous croyez tout perdu. M. Guizot, que vous n'accusez pas d'être trop optimiste , disait récemment : « Toutes les fois que l'opinion du pays s'est manifestée par des voies léi^ales, par les élections, dans les Chambres, après les débats de la presse et de la tribune, le système de l'opposition a été repoussé, repoussé par le pays légal, le pays constitué. » Pour l'attester vous avez à la fois, prises dans leur ensemble, les élections de députés qui ont donné la Chambre actuelle, les élections municipales, les élections des ofîiciers de garde nationale. Je sais bien que vous avez la ressource de l'avenir, et que vous ajournez la catastrophe aux élections prochaines. Mais souvenez-vous que déjà l'on en disait autant lors du renouvellement de 1834. Qu'arrivat-il ? que les journaux restèrent avec un pied de nez. Autant il en arrivera la fois prochaine. Ce qui ne les empêchera pas de chanter victoire, parce que c'est leur jeu, et qu'ils empêchent ainsi d'excellents citoyens comme vous de prendre confiance.
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J'ose à peine vous parler de l'amnistie prononcée le 8 mai dernier en faveur des condamnés politiques. Je suis sûr que vous la désapprouvez , que vous appelez cela de la mollesse, un désir mal entendu de popularité. Pour moi je l'approuve ; et vous me rendrez la justice de reconnaître que je ne fais qu'être conséquent avec les principes dont je vous ai plusieurs fois entretenu. Lorsque la révolution de Juillet eut éclaté, il fallait évidemment résister à des excès qui l'auraient souillée et perdue, et réprimer ceux qui marchaient dans ce sens. Ce fut le système de Périer ; il a fait sa gloire, et, sauf quelques nuances, il a été continué par tous ses successeurs. Mais, tout en étant d'accord sur la nécessité de la résistance et de la répression, on a pu différer sur le degré nécessaire ; car les meilleures choses même sont susceptibles d'excès. Et tandis que certaines personnes, à mes yeux les ultras de Louis-Philippe, trouvaient qu'on ne réprimait, qu'on ne résistait jamais assez, il a paru à d'autres que l'on tombait plutôt dans l'excès contraire, que l'on réprimait et résistait trop. J'ai toujours été, vous le savez, des derniers. J'aurais voulu moins do lois pénales ajoutées au code pénal de Charles X, la machine judiciaire moins souvent mise enjeu, moins de procès de presse surtout. Mon motif est que la Restauration était tombée pour s'être trop défiée, pour avoir trop craint ses ennemis, pour avoir trop
voulu les écraser. Depuis 1828 notamment, livrée à ces fanatiques, à ces aveugles amis qui vous perdent, elle avait été prise d'un cauchemar qui aboutit au suicide des ordonnances. Dans cette faute était la leçon la plus féconde donnée au régime qui succédait. Il fallait témoigner au pays plus de confiance, ne pas se faire un épouvantait de toute attaque, laisser avec mesure et à propos passer certaines choses. L'idée de réduire tous ses adversaires au silence, d'en finir avec eux, est des plus funestes et des plus inapplicables dans le gouvernement représentatif. Il est d'une bonne politique au contraire de s'habituer à vivre avec eux, et de leur montrer qu'on n'en a pas peur. En France une telle assurance plaît, et l'on donne de la force aux gens dès qu'on paraît les trop redouter.
Jugeant le passé de la sorte, vous concevez que j'étais prédisposé à goûter l'amnistie. Ce n'est pas le moins du monde intérêt pour les amnistiés, qui sont de très-vilains messieurs en général. Ce n'est pas non plus espoir de les désarmer par la reconnaissance ; il y aurait là une illusion trop enfantine. Mais c'est une démonstration qu'après sept ans de vie et de progrès le gouvernement se sent solidement assis, et qu'il n'est pas voué à des rigueurs inflexibles. J'ajoute qu'e?i fait la mesure a beaucoup réussi, à la Chambre des députés, parmi
les gardes nationaux, dans le monde. Et réussi auprès des plus chauds amis du pouvoir, de ceux qui en d'autres temps y auraient été les plus opposés comme à une désertion scandaleuse du juste-milieu.
Il faut bien aussi que je vous dise un mot du mariage du 30 mai. C'était encore une des prédictions sinistres de nos ennemis , comme la guerre avec l'Europe, l'anarchie au dedans, que l'impossibilité pour le duc d'Orléans de trouver une femme. Eu voilà une cependant, et, par leMecklembourg, touchant de près à la Prusse. Et je pense que les amateurs de pompes monarchiques ont lieu d'être satisfaits des magnificences de Fontainebleau , et de celles qui se préparent. Cela ne ressemble guère à une royauté en décadence ; et l'archiduchesse d'Autriche qui a épousé le roi de Naples, aura été bien mesquinement traitée en comparaison.
Tout ceci vous soit dit sans espoir de vous convertir. Nous portons chacun dans notre politique notre caractère personnel. 3Ioi je suis gai, je vois les choses en beau ; c'est mon humeur de nature, fortiûéeparmes convictions philosophiques, et d'instinct devenue théorie. Je me suis avisé quelquefois de prêcher à certaines natures inquiètes, tourmentées, le calme dont je me trouvais si bien, et ce que
je croyais une plus saine appréciation des choses qui les agitaient. Je n'ai jamais réussi, et je ne m'en suis pas étonné. Il aurait fallu changer les yeux avec lesquels elles voyaient ces choses, ou, pour mieux dire, les verres de leurs lunettes. Il aurait fallu refaire leur organisation entière, ou du moins toute leur éducation intellectuelle. Il y aurait eu folie à l'espérer. Mais cette impuissance donne un vif regret, quand il s'agit surtout d'un ami. Avec le numéro qui fait voir en rose, on marche si heureux, si invulnérable, dans cette vie terrestre et au travers de ses événements !