XIV. — A MADAME X.-M
Paris, 18 août 1837.
Tâchez, s'il vous plaît, de vous mettre d'accord. Au commencement de votre lettre, je suis une hranche vers laquelle vous vous élancez sans cesse sans la pouvoir atteindre. A la fin (l'oserai-je répéter ?), je suis une barre de fer contre laquelle vous vous brisez. Oh ! croyez-moi ; une barre de fer ne vous aurait jamais comprise, même deux ou trois fois comme vous voulez bien me l'accorder. Il faut être bon, il faut avoir le cœur expansif, pour donner et pour recevoir des émotions semblables. Dans le moment même, quand le vrai vous saisissait et que vous vous abandonniez à ma parole, vous me rendiez plus de justice. C'est là qu'est ma défense et que je vous renvoie.
il8 LA ROYAUTÉ DE JUILLET.
Je VOUS aime mieux quand vous me dites que je dois être rangé dans les exceptions. Oui, je déteste tout ce qui a une couleur vulgaire ; c'est une des causes de ma répulsion pour le mariage. Le gros des hommes m'en ferait un reproche, je le sais : il exige, avant tout, le respect du convenu. Mais vous, me blâmerez-vous de rechercher l'exceptionnel, en d'autres termes le distingué ; de préférer les petits chemins du bonheur et du mystère , aux grandes routes de la publicité et de l'ennui ? Pour vous un homme devient-il incompréhensible , parce que le délicat, le raffiné, ont seuls ses sympathies, et qu'il laisse les choses communes aux appétits communs? Ou vous seriez indigne d'une affection à laquelle l'intelligence prît part, ou vous vous calomniez vous-même, et c'est à ceci que je m'arrête.
Vous vous plaignez de n'avoir plus votre foi d'enfant, de n'être plus assez sûre de l'autre vie. C'est là un deuil que vous avez raison de porter ; et permettez que je vous signale dans cette foi chancelante la cause principale de votre défaut de calme et de confiance, même dans les sentiments heureux. D'abord , comme tous ceux dont le point de vue trop exclusif est la terre, vous attachez à tous les incidents de votre destinée terrestre une importance exagérée. Puis, une fois que l'on a commencé à
douter des plus grandes choses, on doute de tout, des autres, de soi-même.
Vous prétendez que j'appliquerais jusque dans le paradis mon principe de ne pas se voir trop souvent. Mais, outre que là il n'y a guère moyen de s'éviter, songez donc que les sentiments des bienheureux sont éternels, inaltérables ; que pour eux le prestige ne s'efface, ne s'amoindrit pas , comme pour nous êtres variables, sujets à la lassitude, au désenchantement ; qu'autre chose est ce qui nous conviendra, quand nous serons promus à l'état d'intelligences pures, ou ce qui nous convient actuellement que, tout purifiés que nous pouvons être, nous ne sommes pourtant pas en dehors des conditions de notre nature mortelle.
Voici, je l'avoue, une réponse qui ressemble pas mal à un sermon. Mais s'adresser à la portion la plus noble d'une femme, n'est-ce pas l'hommage le plus tendre et le plus flatteur ?