XV. —A M. E
Paris^ C avril isas.
Si j'avais été affamé de la politique , comme on l'est généralement aujourd'hui , je me serais empressé, dès que le mot de dissolution de la Chambre fut prononcé et avant l'époque fatale du i" juin 1837, de rendre mon cens d'éligibilité incontestable. Mais je fus négligent, comme on l'est quand on ambitionne peu. Je pensais beaucoup plus, en juin, ù profiter de votre agréable visite, et à me promener avec vous et mon père sous les lustres à peine éteints de Fontainebleau. Peu après, je faisais avec ma sœur une charmante tournée en Belgique. En juillet, j'étais aux bains d'Enghien-Montmorency ; puis à ceux de Dieppe, auprès de N — , vu, non comme sous-préfet, mais comme ami. En un mot, toujours des jouissances individuelles, au lieu de préoccupa-
lions sociales. Pour les affaires il est mauvais d'être trop heureux.
Au coramencemeut d'octobre, quand l'ordonnance (le dissolution eut paru, Henri Foufrède , qui est mon cousin et un peu le grand électeur de la Gironde, m'écrivait pour me proposer la députation. Il fit plus, et, à la date du 19, il fit circuler à La Réole une lettre imprimée où il me recommandait vivement. Je résistai cependant d'abord ; par le motif surtout qu'il exigeait un voyage dans un moment où, ma sœur se trouvant déjà à Bordeaux, je répugnais à laisser mes parents seuls. Je ne me décidai que sur des sollicitations réitérées, auxquelles ma sœur se joignit. A la dernière extrémité donc, le 29 octobre, mon père me donna, en avancement d'hoirie, trois propriétés destinées ù m'assurer les impôts voulus.
J'arrivai à La Réole le 2 novembre, et je reconnus aussitôt que Fonfrède ne m'avait pas exagéré mes chances. Mes appuis étaient les meilleurs : une famille noml)rGuse, entourée depuis longues années dans le pays d'une estime universelle ; les services rendus par mon père , comme ancien député de Bazas ; une ligne de modération par moi suivie, en un temps et dans des fonctions où la modération n'était pas facile. Aussi, après trois jours du drame
le plus animé, je fus élu le 7 novembre. Rien ne manqua à mon triomphe : je fus fêté, embrassé, avec toute l'ardeur de ces têtes méridionales qui moussent comme du Champagne. Je compris alors, je ne le tairai pas, ce que peuvent donner de jouissances au plus philosophe les succès de l'ambition.
Les mêmes félicitations m'attendaient à Paris. C'était une suite de dîners en haut lieu, qui me faisait vivre dans l'or et dans la vaisselle plate : chez le garde des sceaux (1), chez le ministre de l'intérieur (2) , chez le président du conseil (3) , chez le roi.
Sur ces entrefaites vint le jour de la vérification. Le sort voulut que mes pouvoirs fussent distribués à un bureau oii figuraient Salverle, Michel de Bourges et autres radicaux , qui ne demandaient pas mieux que de me susciter des diflicultés. Ils prétendirent qu'une portion des contributions, pour lesquelles je me présentais comme donataire de mon père, n'était pas transférable de sa nature ; et ils arrivèrent, à une assez faible majorité, à faire prévaloir leur avis dans le bureau. Je conservais mon droit d'en appeler à la Chambre , et les cas n'ont
(1) Barthe. (A.)
(2) Montalivet. (A.)
(3) Mole. (A.)
pas manqué où elle a infirmé les décisions de ce genre. Mais je pensai que d'après mon caractère, et surtout dans ma position de magistrature, il ne me convenait d'entrer que par une porte largement ouverte ; qu'il serait fâcheux de débuter à la tribune par une défense personnelle ; et que , dès l'instant où un doute se manifestait, je devais le trancher contre moi. De là ma démission très-cavalièrement donnée dès le 23 décembre, avant tout rapport.
A cette époque au reste, et à part toute idée de consolation systématique, j'étais déjà loin de voir la députation telle qu'elle m'était apparue dans la lune de miel de La Réole. Comme toujours, les charges étaient venues après les bénéfices. La session n'était pas commencée, et j'étais assassiné de lettres à répondre, de démarches à faire, de demandes contradictoires à contenter. Je voyais avec effroi tout mon délicieux loisir s'engouffrer bêtement dans un tas d'ennuyeuses paperasses. Que sera-ce donc , me disais-je, quand il me faudra cumuler ces sollicitations pour autrui dans les ministères, avec les travaux de la Chambre, et avec ceux du parquet que je ne puis pas non plus déserter ! Je me surprenais bien des fois, quand je ruminais là-dessus, à murmurer l'air de Jean-Jacques: J'ai perdu tout mon bonheur. Pour m'achever, il se trouvait des femmes
i2i I.A ROYAUTÉ DE JUILLET.
de sens impitoyables, qui me disaient : « Vous avez bien opéré vraiment ! Vous ne vouliez pas vous marier, pour éviter les embarras d'une famille, et vous vous êtes misLaRéole entière sur les bras (1). » Et je baissais la tôle, comme un homme convaincu d'être tombé dans la dernière des misères en logique, une flagrante contradiction. Humiliation d'autant plus cruelle, que ceux qui me connaissent me regardent généralement comme marchant dans la vie avec des partis pris, sachant bien ce que je veux et m'y tenant avec constance.
J'avais de plus la perspective d'être obligé do renoncer à l'une des choses qui me vont le plus au cœur, mes voyages de vacances. «Il sera bon, m'avait dit le sous-prétet, Armand Ducos, pour entretenir les dispositions favorables de vos électeurs, de faire des tournées et quelque séjour dans l'arrondissement. Vous vous informerez des besoins ; vous recueillerez les pétitions, les plaintes ; on vous verra, et c'est beaucoup. » Ainsi je n'aurais quitté les tracas de Paris (juc pour en retrouver la suite en province ; je ne serais jamais sorti du pont de Gubzac et du^ canal latéral. Triste ration poétique, pour qui a soif du ciel d'Italie et du golfe de Naples, et qui ne renonce pas à Constantinople et au Bosphore !
(1) (I Vous vous êtes prostitué h La Réolc. » (A.)
L'attitude que la Chambre a prise daus ses premiers débals, a été peu propre à augmenter mes regrets. A l'exception de la question d'Espagne, tout a été bien languissant, bien mesquin. Qu'on en soit venu à des sessions d'affaires, je m'en réjouis, puisque cela démontre que les grandes questions politiques soulevées par la révolution de Juillet sont enfin résolues, et que le pays est pacifié. Mais je ne suis pas obligé pour cela de trouver fort amusants les éternels canaux et chemins de fer dont on nous rebat les oreilles, les alluvions artificielles, les lais et relais de la mer. Parce que l'époque se complaît dans la pratique et dans les menus détails, je ne suis pas condamné à renoncer à des goûts intellectuels d'un ordre plus élevé. Encore moins le suis-je à descendre dans ces intrigues de ijurcaux et de corridors, dans cette petite guerre de noms propres, dans ces coalitions honteuses formées par le seul désir de ressaisir le pouvoir, il y aurait bien plutôt de quoi donner de l'humeur et du dégoût. A peine née, cette assemblée semble avoir tous les défauts et presque l'impuissance de la caducité. J'aurais à certains yeux, je le comprends bien, en tenant ce langage, l'air du renard devant les raisins trop verts. Mais vous, mon ami, vous ne douterez point que jo sois pleinement sincère.
Laissons ce sujel, ou j'ai cru vous devoir un exact
récit comme à un confident dont on est sûr, et parlons d'autre chose.
Le Journal des Débats du 5 mars 1838 était bien remarquable. Le discours de M. de Talleyrand à l'Académie des sciences morales et politiques venait d'abord ; puis, juste après, un morceau de M. Guizol sur la religion.
Au fond du premier, je n'ai vu qu'une moquerie de plus du grand prêtre des moqueurs. Ce n'est certes pas sérieusement que le madré diplomate a jeté à son auditoire badaud sa distinction entre la réserve qui est permise et la ruse qui ne l'est jamais, son acte de foi et hommage envers le culte du devoir. Mais la forme m'a beaucoup plu, comme dernier souvenir d'une génération qui s'en va. Il n'y a aucune phrase saillante, même aucun de ces mots piquants qu'on attribue en si grand nombre au vieillard. Mais l'ensemble a une harmonie do bon goût, une ineffable odeur de bonne compagnie. Toutes choses inconnues aujourd'hui , sauf de quelques membres de la Chambre des pairs , et dont M. de ^larlignac a été le dernier représentant. Depuis qu'il s'est trouvé tant de gens pour vanter ce sec, ce grossier Dupin, le rustre domine.
Le style de M. Guizot lui-même, bien qu'iUy ait un abîme entre lui et l'école Dupin, ne gagnait pas à être immédiatement confronté avec lo style du prince. Là ce ne sont plus les idées générales, élevées, qui manquent ; mais la simplicité, la grâce, le ton du monde. On sent peser sur soi la férule. Et comment en effet cheminerait-il d'un air un peu dégagé, celui qui traîne au pied, comme un boulet, cette phrase laborieuse et surchargée de mots ? Du reste, l'écrit méritait approbation par sa couleur religieuse. M. Guizot ne faisait plus là, comme dans son discours de réception à l'Académie (voir lettre du 9 janvier 1837) l'éloge de l'ambitieux. Il s'écriait c^u'il fallait la religion pour la contenir ou la combler, pour alléger le fardeau de ia vie à tous; car tous, dans tous les états, nous portons noire fardeau et nous recevons nos blessures. Et je crois bien qu'en parlant ainsi, il faisait un retour sur sa chute du ministère. Je lui reprocherai seulement de n'avoir pas eu, encore cette fois, le courage de SG séparer assez nettement des idées, des intérêts, qui prévalent maintenant dans la vie temporelle. Vous proclamez, et c'est fort bien, que la terre n'a pas de quoi suffire au bonheur de tous ses habitants, que les institutions humaines sont impuissantes à remédier à tous les maux du grand nombre. Mais ralliez-vous donc alors franchement à la vieille solution catholique, qui ne voyait de remède à ces
maux que dans la résignation. Ne ménagez pas celte société actuelle qui se cramponne à la terre comme à sa seule fin. Rompez avec ces rénovateurs modernes, dont les magnifiques prospectus se glorifient de réparer tout par des combinaisons sociales mieux entendues. Vous commencez par une homélie sur le ton de Bossuet et de Pascal, et vous finissez sur le ton de Mirabeau : Desinit in piscem. C'est toujours la môme crainte de répudier le dixhuitième siècle et l'héritage de matérialisme qu'il nous a légué, crainte commune à tous les hommes politiques qui procèdent de 89. De là quelque chose de -vague et de contradictoire, quelque chose qui ne conclut pas, comme si celui qui parle n'était pas bien persuadé de ce qu'il dit. Aussi qu'arrivet-il? que, quelques jours après, vous qui déploriez que l'ambition fût plus impatiente que jamais, vous montez à la tribune pour prononcer un discours, dont tout le sens est qu'il faut jeter à bas les ministres actuels pour vous remettre à leur place. El cela, non pas qu'aucun dissentiment sérieux vous oblige à les combattre, mais parce ([ue vous ne savez pas vous passer du pouvoir. C'en est assez pour vous dicter un acte d'adhésion à de misérables coteries, pour vous ravaler au rang de cabaleur. Vous parlez avec un sentiment comhaltu, ditesvous. Moi je dis que vous auriez dû le vaincre et vous taire; car ce sentimeni, c'est celui du dépil
et de la cupidité. M. Thiers vous avait devancé dans cette faute (voir même lettre du 9 janvier) ; mais M. Thiers n'y avait pas sacrifié autant de considération et d'autorité que vous.