‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 31 sur 109 · XVI. — A M. B. C · texte numérisé non relu

XVI. — A M. B. C

Paris, 29 mai 1838.

Je voulais attendre, pour vous communiquer mes réflexions, que la physionomie de la nouvelle Chambre se fut mieux dessinée. Mais je commence à désespérer de voir arriver ce moment. Ou dirait que, dans sa froideur et presque dans son indifférence, elle ait voulu éviter de se prononcer entre les diverses factions qui se disputent le pouvoir. Elle a trop cédé, à son insu peut-être, aux petites haines, aux petites jalousies, qui remontaient à la session précédente, et (jui, ne pouvant pas renverser le ministère par des échecs politiques proprement dits, ont cherché à l'ébranler par des entraves jetées dans les affaires. Les plus grands noms se sont à peu près effacés de la tribune, pour se livrer à cette cuerre sourde de bureaux et de cou-

loirs, a ces manœuvres de coteries coalisées, dont la mesquinerie et l'acharnement étaient bien déplorables à voir de près. Le tort des jeunes députés, (jui par leur nombre auraient pu être une puissance, a élé de ne pas s'isoler assez des rancunes surannées. S'ils avaient montré fermement qu'ils répudiaient cet héritage, qu'ils voulaient dater d'une ère véritablement nouvelle, et clore les questions de personnes pour se renfermer franchement dans les questions de choses, on aurait beaucoup plus et beaucoup mieux fait. Le début de la Chambre aurait eu un sens bien net, au lieu qu'il est presque impossible d'eu résumer clairement la signification.

Cette altitude incertaine de la Chambre, qui, aux yeux du plus grand nombre, lui laisse je ne sais quoi de non définitif, a élé pour moi un motif de plus de régulariser ma position d'éligible, avant le délai fatal du i" juin, de façon à la rendre désormais, non pas seulement légale, mais incontestable. J'avais porté la peine de mon peu d'amour pour la propriété immobilière, et ma prédilection marquée pour les biens mobiliers si portatifs et si commodes. Mon respect pour les suffrages dont mes concitoyens m'honorèrent, m'imposait sur ce point de fuirc fléchir mes goûts. J'ai donc acheté, par acte notarié du 22 de ce mois, une maison à Paris qui fait le coin de la rue des Saints-Pères et do la rue

de Grenelle-Saint-Germain. A elle seule, elle me donnerait presque l'impôt foncier nécessaire; jointe à la métairie d'Auros et à la maison de Bordeaux que mon père m'a données par avancement d'hoirie, elle le dépasse de plus de 200 francs.

Il est bien temps! direz-vous, et vous aurez raison. Mais au milieu de toutes les ambitions, si impatientes, qui se jettent au-devant de la députation par des motifs d'intérêt personnel plutôt que par amour du pays, il me semble que l'on doit considérer comme méri tant quelque estime , et comme présentant peut-être plus de garanties, celui qui n'eut que le tort de n'avoir pas assez convoité, assez prévu d'avance, le choix dont il fut jugé digne. On peut pardonner l'omission de quelques formalités bien faciles, à celui qui songeait davantage à s'entourer de titres bien autrement difficiles à conquérir. En ce genre comme en beaucoup d'autres, les plus pressés ne sont pas les meilleurs. Et je crois qu'électeur, je verrais dans une telle circonstance bien appréciée, un gage de désintéressement et de patriotisme vrai.

J'espère que, quand ils y auront réfléchi, les électeurs de La Réole en auront ainsi jugé; et que leur élu de novembre 1837 n'aura rien perdu dans leur pensée, surtout quand il se retrouvera en con-

currence avec le même antagoniste dont ils le firent triompher. Quant à vous et à Fonfrède, précisément parce que les habitudes d'esprit qui m'excusent appartiennent à un ordre élevé, je ne saurais douter qu'elles soient parfaitement comprises de vous.

Mon regret le plus grand, soyez-en bien convaincu, n'est pas pour moi. Il est pour ceux de mes cent trente-quatre votants qui m'avaient déjà témoigné tant de bienveillance, et qui avaient placé en moi quelque espoir.

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