‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 32 sur 109 · XVII. — A MADAME C. B · texte numérisé non relu

XVII. — A MADAME C. B

Paris, 1" novembre 1838.

Vous aviez exprimé, à votre départ, le regret de ne pas voir Mademoiselle Mars dont on annonçait la rentrée. Pour accomplir une pensée qui venait de vous, j'allai, le 16 octobre, assister à cette solennité théâtrale. Je ne puis vous dire combien elle m'attrista ; je crus voir, tout le temps, creuser la fosse, célébrer l'enterrement de cette Mars jadis si chérie. Elle avait été, au couronnement de l'empereur d'Autriche, à Milan, accablée des plus cruels déboires; on l'avait forcée, pendant plusieurs représentations, à jouer dans une ignoble salle où l'on faisait danser les chiens. Elle revient à Paris, et qu'y trouve-t-elle? une jeune tragédienne de dixsept ans, Mademoiselle Rachel, dont la ville entière

s'est éprise ; malice du sort, qui so complaît à humilier un pouvoir en décadence par le rapprochement d'un pouvoir en progrès. Elle, la vieille illustration européenne, ne fait pas, même le jour de la réapparition, la moitié de la recette que fait tous les jours cette heureuse petite fille, née presque du même coup au monde et à la gloire. Sur sa figure ridée, barbue, on lisait ces tristes réflexions, et l'altération de sa voix disait son découragement. A la tin, on lui jeta bien quelques bouquets, quelques couronnes; mais c'était évidemment une comédie arrangée d'avance à ses frais par quelques familiers, et seulement supportée par le public. Couronnes d'épines, me disais-je, plutôt que de lauriers. — Mourir jeune est une admirable coquetterie, de la part du comédien comme de la part du grand homme. Mars, pour ne s'en être pas souvenue, partira délaissée et avec une réputation en lambeaux.

Mais cette Rachel, me demanderez-vous, est-elle en effet la merveille que l'on raconte? Après l'avoir vue dans l'Emilie de Cinna et dans l'Hermione d'yl?idromaque, je vous répondrai qu'à mes yeux il y a exagération dans les louanges. Sans doute elle comprend bien le vers, et elle le récite avec justesse; elle évite surtout ce chant monotone et emphatique, qui rend le vulgaire des tragédiens aussi

froids et aussi ennuyeux que le vulgaire des prédicateurs. Mais son talent n'est pas poussé au point de faire, comme on dit, événement, révolution, de ressusciter la défunte tragédie par des moyens surnaturels. Elle est trop grêle d'extérieur pour cela; son organe manque de force, et sa constitution chélive lui refusera toujours les éclats qui enlèvent toute une salle. Nouvel exemple de ces engouements, si familiers à notre espèce moutonnière; comme, dans un autre genre, la rage des chemins de fer, et l'accueil fait au maréchal Soult lors du couronnement de votre reine.

En revoyant cette Hermione et celte Emilie, je réfléchissais que ces amoureuses antiques étaient, pour un homme, de bien dangereuses connaissances à faire. Elles ne se servaient de Tascendant qu'elles avaient sur lui, que pour lui commander le crime. Bien différentes de ces femmes de la cour de Louis XIV, qui n'imposaient pour livrée à leurs chevaliers que quelques rubans, elles voulaient qu'on fût teint de sang pour leur plaire ; c'était ainsi qu'on portail leurs couleurs. Voyez plutôt Emilie; elle n'agrée Cinna pour amant qu'à condition qu'il lui fera hommage de la tête d'Auguste, en guise de bouquet de noce. Hermione, de son côté, exige que ce pauvre Oreste lui tue Pyrrhus ; et qui pis est, quand il s'est malgré sa répugnance

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acquitté de sa commission, elle le poursuit de sottises, et lui crie, le poing sous le nez, qu'il n'en fallait rien faire, si bien que la cervelle lui part et qu'il tombe dans des fureurs en vérité trop explicables.

Je réfléchissais aussi que le système de nos appartements modernes s'opposerait tout à fait à ces développements de passions furieuses. Une dame à qui un galant hurlerait ainsi une déclaration d'amour à pleins poumons, tirerait bien vite sa sonnette, et le ferait jeter à la porte par ses valets comme un épileptique; elle craindrait de mettre tout le voisinage dans la confidence. Deux rivaux, deux rivales, qui se disputeraient un cœur en grinçant si fort les dents, en se prodiguant de si atroces menaces, ameuteraient le quartier. Et, si un Oreste bourgeois se démenait comme le fils d'Agamemnon, tous les locataires de la maison réclameraient; le commissaire de police interviendrait, et Ton mettrait mon homme dans un fiacre pour le conduire à Gharenton. On voit bien que la loi sur les aliénés n'élait pas faite, quand ces choses- là se passaient impunément.

Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que si, par grand hasard, il se glisse dans ce troupeau d'insensés un homme, une femme, qui raisonne un

peu plus, qui soit un peu plus de sens rassis, on le réduit à des rôles d'utilité, de confidents subalternes ; espèces de gardes-malades, comme ce bon Pylade, à la barbe blanche et calme, à côté de son ami qui écume et qui s'arrache les cheveux. La raison dans les tragédies est le personnage sacrifié : aux tyrans, aux ambitieux, aux jaloux, aux vindicatifs, aux scélérats qui poignardent ou qui empoisonnent , Clairon, Lekain, Talma, prêteront la magie de leur parole; le reste est abandonné aux raoucheurs de chandelles, que, malgré la sagesse de leurs sentences et de leurs conseils, personne n'écoute ni dans la salle ni sur la scène. On prétendait jadis que la tragédie était la purgation des passions; elle m'en semble bien plutôt le déchaînement et l'apothéose.

Le jour que j'assistai à Cinnay notre roi y vint (26 octobre) avec le roi et la reine des Belges, et presque toute la famille royale. Ce choix de spectacle ne me parut pas sans quelque singularité. Certaines personnes qui lui reprochent d'avoir employé tous les moyens pour parvenir au trône, et en particulier d'avoir déserté ses anciennes professions de foi démocratiques, auraient pu se livrer à quelques rapprochements fâcheux. Elles auraient dit qu'il était l'Auguste de 1830, que ^lademoiselle Grouvelle était une Emilie, qu'Hubert poussé par elle

au régicide étak un Cinna, que les conspirations républicaines avaient toutes leur excuse dans les doctrines exhumées par le mâle génie de Corneille. C'était d'ailleurs se condamner à entendre des vers tels que celui-ci, qui a peu le parfum des cours :

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose.

Le roi avait pensé sans doute que le public, dans son bon sens , envisagerait l'action sous un point de vue plus vrai et plus conforme à la pensée de l'auteur; qu'il se rappellerait que Louis-Philippe, en 1837, avait donné l'amnistie, et que, comme l'empereur romain, il s'était bien trouvé de la clémence.

J'ai reçu de mon bon et gai compagnon de route en Irlande et en Ecosse, le comte Francisco Bresson, une lettre m'annoncant qu'il a revu ses foyers à Vicence le 10 octobre. Il a failli pourtant, à la traversée du Jura, être jeté dans un précipice avec sa voiture par un cheval (jui s'est emporté. C'est ainsi que tout doit s'acheter en ce bas monde. Si vous voulez admirer l'Angleterre, il vous faut consentir au supplice du mal de mer, et risquer d'être englouti dans les flots. Que si le beau ciel d'azur vous attire en llalie, vous aurez ù passer les monts, et à côtoyer des abîmes dans lesquels le moindre

écart peut vous faire disparaître à jamais. Ceci soit dit sans que mon adoration des voyages en éprouve nul préjudice; il y a un certain degré de prudence minutieuse et méticuleuse, avec laquelle il n'y aurait pas moyen de vivre ni de bouger.

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