‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 33 sur 109 · XVIII. — A MADAME C. B · texte numérisé non relu

XVIII. — A MADAME C. B

Paris, 10 novembre 1838.

En vérité ne dites pas, comme je vous l'ai souvent entendu dire, qu'en français vous 71 avez pas assez de langue. Vos idées se font jour avec une richesse et avec une variété qui vont faisant des progrès, comme si le français s'était révélé à vous dans ses secrets les plus intimes par une sorte de divination. Les rares obstacles contre lesquels vous vous heurtez encore quelquefois, ne servent qu'à faire sortir vos expressions de la lutte plus fortes, plus colorées, plus originales surtout. Je n'oserais pas vous donner tant d'éloges, si je pouvais être suspect de compliments; mais nous sommes des amis sérieux, et entre nous le madrigal n'est pas supposable.

i42 LA ROYAUTÉ DE JOILLET.

En relisant mon agenda, je remarque que le premier jour où je me présentai chez vous, et oii, ne vous ayant pas trouvée, je vous laissai ma carte, le 23 juin^ était le jour de la Saint-Félix. Jamais prophétie ne rencontra si juste. Mon cœur le sentit à l'instant, par un de ces élans spontanés auxquels je ne sais pas refuser ma croyance. Puisque vous voulez savoir si, à la réflexion, et même depuis notre séparation, je persiste, je vous donne avec plaisir la nouvelle assurance que, plus je retourne sous toutes ses faces le fait de notre rencontre, avec l'œil critique, investigateur du magistrat, comme avec l'œil passionné de l'ami, j'y vois un profond, un complet bonheur. Même privés des enivrements de la présence, nos voix doivent se confondre pour chanter le Te Deum sans réserve. Pauvre idéalisme, que celui qui s'effrayerait de l'intervalle du détroit!

Par là je ne veux point précisément vous rendre philosophe ; quelque digne de respect que soit ce mot, je l'aime peu pour une femme. Non, je vous répète au contraire : Laissez tomber sur moi des larmes qui m'embellissent en me consacrant à vous. Mais qu'elles perdent leur amertume, qu'elles se convertissent en une douce mélancolie, par la contemplation anticipée d'un meilleur avenir. C'est là ce que voulut dire ce rayon de soleil, qui parut

tout juste à l'instant de notre dernier adieu à Saint- Denis ; c'est là ce que veut dire aussi notre étoile, si fidèle à briller jusque dans les cieux voilés de cette triste saison. Vous êtes trop intelligente, vous savez trop par quels signes inaperçus du vulgaire Dieu parle à ses élus, pour n'avoir pas compris des symboles aussi clairs.

Vous avez désiré de connaître l'anniversaire de ma naissance. Il en est un autre auquel je tiens beaucoup plus qu'au mien, et pour lequel je vous veux demander un concours de pensée. Le 16 novembre, mon excellent père, prodige de verte et aimable vieillesse, entrera dans sa quatre-vingttroisième année. Ce jour-là, à neuf heures, je ferai dire une messe de bénédictions ; et, courbé de toute mon âme devant les autels de Celui qui compte nos jours, je le supplierai en toute humilité de garder à un fils sa joie la plus chère. Priez aussi, ma bonne amie, et priez avec ferveur; je veux que vous soyez en tout de moitié avec moi.

Page 1