XXV. — A M. E
Paris, 9 mars 1840.
Pour votre Paul il est malheureusement un soin qui précède tout autre : c'est celui de la santé. Il faut produire au philosophe, qui se chargera de l'âme, un corps qui n'ait plus besoin de médecin. Quand le corpus sanum sera obtenu, alors seulement vous pourrez d'une manière efficace songer au mens sana. Vous n'êtes pas dans la nécessité de lui apprendre beaucoup de choses , mais de bonnes choses, et les plus essentielles. En tête je place cellesci : Que^ quelle que soit la profession, la position d'un homme , .son premier devoir est de bien (jouverner sa vie. — Que la vie nest pas un jeu de hasard, mais que Von se fait à soi-même sa destinée par la force de la volonté. — Que le bonheur n'est dans aucune chose extérieure, mais en nous-mêmes. — Que, quand la re-
ligion nous dit de transporter notre amour des choses terrestres et périssables qui ont peu de prix, aux choses éternelles qui sont notre but définitif et qui seules ont un prix réel, elle ne nous tient pas seulement un langage élevé, mais elle nous tient le langage du bon sens ; elle nous dit des vérités pratiques qui peuvent seules nous tenir en paix et en joie, en nous éloignant des ardentes convoitises et des insatiables ambitions du monde. — Tout cela est bien vieux, traîne dans tous les livres ; mais c'est dans les tètes , et surtout dans les actions, qu'il importe de le faire entrer. Et il ne se faut pas inquiéter de ce (jue le siècle tourne de plus en plus le dos à ces idées, de ce qu'il les traite de mysticisme et de rêveries. Les misères de ce siècle, ses plaies saignantes aux yeux de tous, sont à la fois sa punition et la preuve qu'il se trompe. Il ignore, il méprise l'existence intérieure ; il ne fait cas que du dehors, des avantages estimés tels par la société, de l'argent, du pouvoir politique. Et que recueillet-il de sa monomanie ? Un malaise général, auquel toutes les opinions proclament l'urgente nécessité d'apporter un remède. Ce malaise, je le liens, pour moi, incurable, quand je vois s'enfoncer de plus en plus dans l'ornière du matérialisme ce siècle aveugle, qui se dit éclairé; quand je l'entends, au lieu de se frapper humblement la poitrine et de dire son peccavi à partir de 178'J, se vanter avec impu-
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(leur de progrèb qui ne sont réels que dans le mal.
Oui, l'éducation domestique m'a fait un bien immense, et c'est une des causes pour lesquelles me séparer de mon père me semblerait presque une ingratitude. A vrai dire, il n'y a aucune autre éducation ; car dans les collèges on ne s'adresse qu'à l'intelligence, jamais à l'âme ; on apprend une nmU titude de choses niédiocrement utiles, et l'on omet complètement l'unique chose indispensable, savoir vivre. Mon père m'exerçait, on vous l'a dit avec raison, à réfléchir sur tout ce que je voyais, et à rendre compte, soit à lui-même, soit à quelques amis, des observations que je faisais. Mais permettez-moi de vous dire que vous sortez tout à fait du cercle des sujets essentiels et élémentaires dont mon père m'occupait , lorsque vous parlez à Paul de mairej de préfet, de dépulë, de roi, de commune, de tribunal, etc. Vous voilà bien de votre siècle, vous aussi; entretenant votre enfant, dès cinq ans, de politique et de distinctions sociales, au lieu de l'entretenir de ce qui domine tous ces points de vue partiels et secondaires, Thomnie, la nature humaine, dans tous les temps, dans tous les pays. Gomme si, bien avant l'être revêtu d'une écharpe ou coiffé d'un diadème, il n'y avait pas l'être primitif, tel qu'il sort tout nu des mains du bon Dieu et tel qu'il y retournera. Pour moi, je retiendrais bien long-
LA nOïAUTÉ LE JClUIiT. 1 ."jO
lemps i'œil tic mon enfant sur l'acluiirable spectacle de la création; j'attacherais son cœur, tant que je pourrais, aux œuvres divines ; et je ne serais nullement pressé deroccupordescréatures,ielles qu'elles sont devenues par les corruptions de l'état social. Je commencerais par lui dilater l'âme avec la campagne, avec la verdure, par lui faire lever sa tête épanouie vers le soleil, vers la lune, vers les étoiles ; et je trouverais qu'il sera toujours assez tôt pour lui expliquer la loi des élections, pour le conduire au conseil municipal et dans les puanteurs du gretl'e.