‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 43 sur 109 · XXVIII. —A MADAME C. B · texte numérisé non relu

XXVIII. —A MADAME C. B

PariSj 7 mars 1841.

J'ai appris, me dites-vous, à ne rien exiger d'un homme qui accorde à tous la juste proportion de son regard. — Je trouve, me dites-vous ailleurs, dans votre discours de rentrée les vrais principes de vivre avec science. — Si c'est par un tel langage que vous entendez me prouver que le français vous manque, je ne suis pas près de vous croire. Ou, pour mieux dire , je vous croirai moins encore que mon compagnon de voyage, le comte Francisco Bresson, qui lui aussi s'excuse sur son ignorance de la langue française, et qui ne m'en écrit pas moins deVicence des phrases comme celles-ci : « Lorsqu'on n'aurait pas placé votre nom en tète du discours, j'aurais de même deviné que c'était vous l'orateur. Vous avez placé là dedans voire portrait sans vous en

apercevoir. J'y reconnais le philosophe repoussant le masque cle l'hypocrisie el de la pédanterie, le vrai philosophe en société, lephilosoplie bon vivant, Noas nous sommes souvent entretenus sur ces sujets pendant nos voyages ; j'ai joui alors de votre éloquence, j'admire maintenant vos écrits. »

La quatrième affaire par moi gagnée aux assises le 30 janvier dernier, celle de V Evangile du Peuple, a achevé, jointe à l'affaire de l'abbé Lamennais, de me donner physionomie d'un saint homme et de me mettre à ce titre dans les bonnes grâces du clergé. Outre les occasions que j'ai eues de voir, notamment dans un grand dîner chez le ministre des cultes (1) du 5 janvier, l'archevêque de Paris (2) et le révérend père dominicain Lacordaire, l'archevêque de Bordeaux (3) est venu chez moi. Il m'a prié de l'introduire à la Conciergerie, où, le 2 février, jour de la Purification, il a fait aux détenus attendant le jour des assises, une très-saisissante allocution familière. Le dimanche suivant 7 février, je l'ai mené au dépôt de condamnés de la Roquette, où il a dit la messe et prêché en grande pompe. Je ne lui servais pas précisément la messe ; mais j'en avais presque l'air par mon humble et pieuse altitude.

(1) Martin du Nord. (A.)

(2) Afrre. (A.)

(3) Donnet. (A,)

Vous mo posez, quant à Lamennais, une question à laquelle je tiens à répondre. Non, je ne pense pas que sa conversion politique soit sincère, et que l'apôtre croie à sa mission. Je pense qu'il s'est primitivement brouillé avec le pape par l'excès de son orgueil , et par la folle prétention de devenir luimême une sorte de pape républicain. La faction a jeté aussitôt son dévolu sur lui, comme sur un instrument d'autant plus précieux qu'il y avait là une grande renommée et une merveilleuse habileté de plume. Elle l'a enivré de ses éloges ; elle l'a enlacé de ses mille liens ; et, de degré en degré, elle l'a fait tomber par la flatterie jusque dans les plus basses régions de la démocratie. Mais je suis convaincu qu'il a le sentiment profond de sa déchéance , et qu'il n'est pas là en paix, parce que sa conscience n'y est pas avec lui. Il s'est trop avancé pour reculer, la mauvaise honte le relient ; mais il n'en regarde pas moins avec douleur son passé religieux et monarchique. A'oilà, à mes yeux, sa position vraie; position déplorable, infernale, et dont je ne doute pas qu'il ne soit intérieurement torturé plus que de son année de prison à Sainte-Pélagie.

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