XXIX. — A M. N
Paris, 27 octobre 18 'il.
Vous éles trop mon ami pour que je ne vous explique pas en résumé, mais avec une entière exactitude, les circonstances relatives à ma nouvelle nomination.
Vous vous rappelez l'éclat qu'eut mon succès dans la mémorable afTaire Lamennais le 26 décembre iSiO, et ce dîner semi-politique, semi-religieux, «ont je fus plus que le héros à la chancellerie. Précédé le 30 novembre de la condamnation de la Revue démocratique^ il fut suivi, le 8 janvier, de la condamnation de la Vérilé sur le Parti démocratique, le 30, de celle de V Evangile du Peuple, le 1 1 mai, de celle de la Bible de la Liberté. Dans chacune de ces occasions, le journal officiel le Moniteur inséra de
longs extraits de mes réquisitoires, en les accompagnant des éloges les plus emphatiques. Le ministère du 29 octobre 18i0 n'avait pas alors assez de compliments pour moi et pour les excellents services que je rendais.
Mais la politique est un sol toujours mouvant; on ne s'y pique pas de reconnaissance, et une seule défaite vous y fait quelquefois plus de mal que cinq victoires consécutives ne vous font de bien. Le procès des lettres imputées au roi gâta tout. C'était un procès qu'il n'aurait pas fallu intenter; si on avait voulu l'intenter, il aurait été plus que jamais nécessaire de s'adresser à la Cour des pairs ; enfin, pour attaquer avec faveur les prétendues lettres du roi publiées par la France, il aurait été indispensable d'avoir poursuivi d'abord les prétendues lettres du duc d'Orléans, publiées antérieurement par la Gazette de France. Mais on ne tint nul compte de toutes ces lourdes fautes, étrangères à celui qui au jour des débats portait la parole, mais dont il ne subissait pus moins forcément les conséquences. On ne vit que le vote des jurés, qui, à égalité de voix acquitta la France, comme si tout le monde, et en particulier tous ceux qui ont un peu expérimenté le jury choisi par le vrai préfet de la Seine, ^L Uegley, ne savaient pas qu'une question de presse remise à la décision d'un élément si variable, si fantasque
n'était le plus souvent qu'une partie jouée à pile ou face. Dans cette position, les ministres (M.Guizot et M. Villemain, je crois, plus encore que le garde des sceaux, Marlin du Nord) imaginèrent que pour se décharger d'une responsabilité pesante, soit auprès du roi à qui l'échec avait été personnellement très-sensible, soit auprès de la Chambre qui aura bientôt à statuer sur leur existence, il n'y avait rien de mieux que de frapper les agents secondaires comme étant les vrais coupables, à l'imitation de certains industriels qui crient au voleur quand ils sont les voleurs eux-mêmes. Ce calcul n'est ni honnête , j'en suis bien fâché , ni même , à mon avis, d'une bonne politique ; mais enfin cela fui ainsi. De là une hostilité collective contre le parquet de la cour royale, manifestée par l'organe de deux journaux ultra-conservateurs, la Presse ei le Globe, (jui ne connaissaient pas môme ceux dont ils parlaient. De là, le 12 octobre 1811, le déplacement de notre procureur général Fianck-Carré, déporté à la première présidence de Rouen. De là, le 18, ma nomination de conseiller à Paris.
A ne considérer donc que les motifs et les intentions de ceux qui ont fait la chose, il m'est permis de dire que c'est un acte brutal , une injustice et une ingratitude criantes, ainsi qu'on le dit unanimement dans le monde et au palais, ainsi qu'on l'a
f.A ROYAUTÉ DE JUILLET. 171
imprimé en toutes lettres dans le journal des tribunaux, le Droit (lu 21 octobre. Et je serais fondé à me plaindre bien haut, s'il n'entrait pas dans mes habitudes de ne me plaindre de personne ni de rien, et de rendre grâces à Dieu de lout, comme faisant tout pour le mieux.
Mais je me hàle d'ajouter qu'en définitive, comme mdividu, je suis enchanté du résultat. Sans parlei" des réparations qui pourraient m'ètre réservées dans les éventualités d'un autre ministère, sans parler des chances plus favorables qu'on me donne et que je ne néxiligerai pas pour être réélu député dans la Gironde, j'échange un poste toujours dépendant et amovible pour un poste inamovible et indépendant, les agita'ions incessantes d'une acrimonieuse polémique pour les magnificences d'un noble repos. Cela sympathise merveilleusement avec co qu'il y a de plus caractéristique dans ma nature et de mieux arrêté dans ma philosophie. Je voyais souvent avec grand déplaisir que, malgré tous mes efforts, les fonctions d'avocat général, combinées avec les distractions du monde, ne me laissaient pas assez de temps pour achever les grands travaux philosophif|ues et liltéi'aires entrepris par moi, pour en (entreprendre d'auli'es que j'aurais exécutés avec délices. Ce temps va m'ètre largement départi ; et mes adorés voyages, qui ne sont qu'tuio aulro ma-
nière d'étudier, en profiteront comme mes études de cabinet. Là seront pour moi d'inépuisables jouissances ; et je me ferai d'autant moins scrupule de les goûter, qu'après onze ans des luttes les plus vives et les plus courageusement soutenues, nul ne pourra leur infliger le nom de paresse , ni me reprocher légitimement de ne pas payer ma dette au pays. D'un autre côté , la présidence des assises à Paris est une mission des plus importantes, et qui me conviendra fort. Je m'accommoderai aussi trèsbien des petites excursions auxquelles donneront lieu pour moi les présidences dans les chefs-lieux du ressort, (els que Versailles, Reims, etc.
Ne supposez pas qu'en vous parlant de la sorte je joue la comédie, et que je fais, selon le proverbe, contre fortune bon cœur. La plus entière sincérité dicte mon langage. Je conçois parfaitement qu'il puisse rencontrer des inci'édules parmi ces mondains frivoles, ces ambitieux vulgaires, qui jugent de chacun d'après eux, au point de vue de leui's goijts et de leurs faiblesses. Mais il n'en doit pas rencontrer parmi ceux qui me connaissent, moi élève sérieux et convaincu des moralistes, moi qui m'astreins peu aux idées i-eçues, et qui suis un homme très-excentrique, non pas dans la forme et par mes apparences extérieures, mais au fond et par mes principes intimes. Il n'étonneia pas surtout les peu-
seurs qui auront compris et qui se rappelleront la manière dont j'exaltais par-dessus tout, dans mon discours de rentrée de novembre 1840, le calme et les loisirs lettrés, et qui me retrouveront tout à fait d'accord avec moi-même.
Cela va au point que je n'exagérerai rien en affirmant que , de toutes les promotions dont j'ai été l'objet, aucune ne m'a causé à moi, dont le cœur ne fut jamais aux honneurs ni à l'argent, une satisfaction plus profonde. Dès que je l'appris, je tis repeindre mon coupé à neuf, j'y fis allumer des lanternes plus brillantes, je fis décorer de jolis pompons rouges les oreilles de mes chevaux, et je m'écriai dans ma joie : Mamtenant, mes amis, vous voilà inamovibles ! Ces chers animaux ont tant d'intelligence qu'ils me semblent, depuis lors, en relever la tète plus fièrement.
Quant à moi, plus je m'établis par la réflexion dans ma position nouvelle, plus je la retourne et l'examine sous toutes ses faces, plus elle m'assure d'avantages actuels, plus elle fait luire à mes yeux dans l'avenir de nouveaux horizons de bonheur. J'aurais cru ce prodige impossible; mais elle me servira à faire encore des progrès dans l'art de jouir de la vie, de mener une existence riche, bien éloflée, vraiment complète; art fort négligé des
l'i LA ROYAUTÉ DE JUILLLT.
hommes, mais que je liens le premier de tous; art qui devance ici-bas les félicités du ciel, et où. vous savez que déjà j'étais passablement habile. M. Martin n'en deviendra pas un dieu pour moi, et je n'immolerai aucun agneau à l'autel de la place Vendôme; mais c'est au vrai et unique Dieu qui gouverne l'univers que je dirai les mains jointes : Deus nohis hœc otia fecit.