‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 60 sur 109 · XLV. — A M. E · texte numérisé non relu

XLV. — A M. E

Paris, 4 septembre 1844.

Vous VOUS trompez, quand vous supposez que M. Guizot n'est plus dans mes bonnes grâces, et que je suis injuste envers lui. C'est parce que je suis, et que j'ai toujours été, fidèle aux idées conservatrices, que je n'ai pas oublié sa participation coupable à la coalition de 1838 et 1839(1). Certes M. Mole n'était pas un révolutionnaire qu'il fallût jeter bas par amour de la France et des principes ; c'était simplement un premier ministre, qu'il fallait renverser par amour de sa place. Les députés qui ont vu alors M. Guizot de près, vous raconteraient avec quelle fureur son noble caractère s'acharna à cette œuvre de destruction égoïste: vou-

(1) Voir lettre du C a\ril 1838. (A.)

lant le pouvoir pour le pouvoir, et s'embarrassant peu de compromettre, pourvu que sa haine eût satisfaction, et le nom du roi et la monarchie. C'est alors que M. Royer-Collard, par un de ces mots profonds qui lui sont familiers, l'appela un austère intrigant. Encore un coup, ne concluez pas de ceci que je fasse la moindre opposition à son ministère ; je reconnais au contraire son habileté, et je désire son maintien autant que vous le pouvez faire. Mais je ne m'agenouille ni devant la vertu, ni devant le dévouement de l'homme; il ne vaut pas mieux que ne valent, et que n'ont toujours valu, les hommes politiques. Ce sont, et je reconnais que c'est une nécessité pour eux, des adorateurs du succès n'importe par quels moyens, des serviteurs de l'utile, et non de l'honnête.

Vous me paraissez à peu près aussi candide,

quand vous me demandez si M. D croyait

sincèrement à l'innocence de son client, le jeune E D Il croyait à deux choses : aux magnifiques honoraires qu'il avait reçus, et à l'augmentation do célcijrilé que lui vaudrait un acquittement. Que cet acquittement tombe sur un parricide avéré, et même sur tous les parricides présents et futurs, peu lui importe. Ce n'est pas son métier de faire punir les coupables, c'est son métier de faire acquitter tout le monde. Il y a mieux : plus

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rindividu est coupable, plus il y a de mérite à le tirer du mauvais pas.

Vous ne comprenez pas ce que le premier président. Séguier a dit de si étrange, en reprochant aux avocats de n'avoir pas de conscience, et de tout plaider pour de l'argent. Il a dit ce qu'il y a plus étrange au monde, la vérité, alors qu'il est convenu, de par la politesse, qu'on la doit supprimer, et que la société vit en paix sur cette convention. La grande colère de ces messieurs, leur bâtonnier en tête, et leur refus de la plaidoirie à la T" chambre, s'expliquent au mieux, précisément parce que la boutade frappait juste. Il n'est possible de rien ajouter, sur ce sujet, à la vieille querelle de Philinte et d'Alceste.

Oui, le président des assises Ferey était convaincu de la non-culpabilité de Donon, comme il l'était, en 1835, de la non-culpabilité de La Roncière. Il a déclaré que, dans le procès de 1835, il s'était toujours reproché do n'avoir pas assez clairement fait pencher la balance en faveur de l'accusé. Il a ajouté qu'il n'avait pas voulu, en 1844, servir d'instrument passif à un second assassinat judiciaire, et qu'il s'était avec intention servi de son autorité, dans les derniers mots du résumé, pour détourner les jurés d'une condamnation immi-

nente. On discute beaucoup parmi les magistrats, et indépendamment de toute opinion particulière sur le procès actuel, la question de savoir si le président a le droit d'émettre son avis de la sorte. Les uns prétendent, et c'est le plus grand nombre, que l'impartialité, la neutralité, est son premier devoir. Les autres soutiennent que ce prétendu devoir n'est écrit nulle part dans le Gode, que le résumé n'est soumis à aucune règle, et que le pouvoir discrétionnaire a pour unique borne la conscience du juge.

A propos de présidence, je viens d'avoir du 5 au 10 août, celle des assises de la Marne, à Reims. Je n'ai fait que changer de siège, et, après trois ans bientôt consacrés aux causes civiles, je me suis retrouvé, au criminel, sur un terrain de moi bien connu. Cependant c'est un beau poste et une face nouvelle de la vie judiciaire, qu'il est fort utile d'expérimenter. J'étais seulement honteux des honneurs extraordinaires que l'étiquette y attache. Croiriez-vous que, le jour de mon départ, l'archevêque m'a accompagné à pied, au travers de la ville, jusqu'à la malle-poste; et que cinq gendarmes à cheval et le sabre nu, m'ont escorté cent pas au delà des portes, faisant ranger le public qui saluait, ce qui me donnait tout l'air d'un prince traversant la contrée ?

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Pas plus qu'aux vacances dernières, je ne songe à aucun voyage. Mon père est toujours le charmant vieillard que vous avez vu, gai, accessible à toutes les jouissances, menant une vie que j'ose dire sans pareille à son âge de près de quatre-vingt-huit ans révolus. Mais tout cela n'existe qu'à condition que son cœur puisse s'appuyer sur le mien; et je ne serais pas sans inquiétude, je ne jouirais pleinement de rien en route, si j'étais séparé de lui pour un temps un peu long. Du reste, l'emploi de mes loisirs ne m'est pas difficile, et je n'en trouve jamais assez pour les délicieuses et inépuisables études qui sont à mon ordre du jour.

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