‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 61 sur 109 · XLVI. — A M. E · texte numérisé non relu

XLVI. — A M. E

Paris, 4 février 1845.

Vous me parliez d'Alceste dans votre dernière lettre, et vous trouviez que j'en prenais un peu le ton. Ce souvenir m'a donné envie de rire quand, le premier jour de la discussion de l'adresse à la Chambre des pairs, j'ai entendu M. Guizot, en réponse à M. Mole, paraître s'approprier quatre vers du Misanthrope. Je dis paraître, car soyez sûr qu'il n'en fait rien. C'est une citation malheureuse, qui très-probablement lui est venue par hasard à l'esprit dans un moment de trouble; mais, eût-elle été préméditée, elle ne peindrait nullement son vrai caractère. Non, M. Guizot ne hait pas les hommes; non, il n'a pas surtout de haines vigoureuses pour les méchants. Il sait bien plutôt avoir pour eux des complaisances, garder des mesures avec le vice ; il

est Philinte, et non Alcesle. El, afin que vous ne vous mépreniez pas encore sur le sens de mes paroles, je me hâte d'ajouter que je ne le lui reproche pas ; qu'il le faut bien ainsi, puisqu'il est homme politique et ministre dirigeant, obligea tous les ménagements, à toutes les souplesses, à toutes les roueries qu'exige le besoin de se créer une majorité -, puisque son métier n'est pas de fuir dans un désertf mais de quêter des voix dans les couloirs et dans la salle des Conférences.

Je pense, comme vous, que les trappistes J'Entrames vivent sur une idée fausse, et qu'ils marchent dans une route au bout de laquelle est bientôt l'inAécillité. Je le pensais lors de ma visite avec vous à Melleray, en 1824; je le pense plus encore vingt ans après. J'ai eu noiamment, l'année dernière, plusieurs occasions nouvelles de me confirmer dans ce sentiment par le spectacle d'aberrations analogues. Ayant entrepris une lecture générale, que je termine en ce moment, de tous les principaux écrivains du dix-septième siècle, j'ai lu, de suite, les Essais de morale et les Réflexions sur les Hpîires et Evangiles de Nicole, — les Pensées ^ Fragments et Lettres de Pascal, publiés pour la première fois, conformément aux manuscrits originaux, par M. Faugère, — et les Ecrits et Lettres de Jacqueline Pascal, recueillis par M. Cousin. Voilà, comme

VOUS le voyez, la quintessence de la doctrine janséniste. Eh bien ! savez-vous quel effet ont produit sur moi ces longues et attentives lectures ? Celui d'augmenter de beaucoup ma répulsion, non pas, ce qu'à Dieu ne plaise, pour la grande et universelle religion que j'adore, mais pour cette religion étroite et minutieuse, qui damnerait tout le monde, et qui, si elle était réellement pratiquée, changerait l'univers en un sombre couvent, ou plutôt en uu enfer anticipé. Je trouve, en particulier, les Pensées de Pascal, ou, pour mieux dire, ses Fragments d'une apologie du christianisme, beaucoup trop vantés. Je parle en homme qui met à l'écart ces jugements tout faits, consacrés par le temps, répétés par tous les échos, et devenus inattacjuables. Et je dis, pour exprimer mon sentiment avec indépendance, que j'y vois presque uniquement des lambeaux tellement décousus et incomplets qu'ils en deviennent à peu près inintelligibles. Le style même, dont la pureté et la clarté sont si célébrées, me paraît habituellement obscur, incorrect et rocailleux. Comme démonstration, je ne sais rien de plus faible. Nicole, tout collègue qu'il était de Pascal en jansénisme, écrivait au marquis de Sévigné qu'il goûtait assez peu ce livre, et qu'il n'y voyait que des matériaux confus ; je suis tout à fait de cet avis. Malgré tous ses soins d'éditeur, M. Faugère n'a pu créer quelque apparence d'ordre et

LA ROYAUTÉ DE JUILLET. 2iT

de logique, au milieu de ces idées el de ces phrases à peine ébauchées, quoique retournées en cent façons. — Comme art et comme langage, j'aime infiniment mieux Jacqueline. Elle ne m'a pas converti davantage à cette manière lugubre de répudier la vie et l'humanité, et, comme M. Cousin, j'appelle une dévotion aussi outrée une frénésie. Mais au moins cela se suit, cela se comprend. C'est, dans son ensemble, un ouvrage de l'intérêt le plus saisissant, comme un roman du genre sévère, comme une grande tragédie catholique. Un détail remarquable par sa noble simplicité, est la relation des obstacles qu'elle rencontra dans sa propre famille pour le payement de sa dot, quand elle voulut faire profession à Port-Royal, sous le nom de sœur Sainte-Euphcmie. Biaise ue s'y montre pas si détaché des biens de la terre que dans ses écrits, sans avoir, comme Madame Périer, le prétexte de l'intérêt de ses enfants.

J'ai beaucoup apprécié, comme contraste à ces austérités excessives, les Mémoires de Flécliier sur les Grands-Jours d' Auvergne^ publiés par le bibliothécaire deClermoni. Les Grands-Jours étaient, sous Louis XIV, des assises extraordinaires, tenues par des membres du pailement de Paris que le roi députait à cet effet. Ce n'est pas ici Fléchior devenu évoque, solennel auteur des Oraisons funèbres,

autre livre trop vanté, et psalmodiant toujours sur la même corde. C'est Fléchier, simple prêtre, âgé de Irenle-trois ans seulement, suivant, comme instituteur, le fils d'un maître des requêtes attaché aux Grands-Jours; profitant de l'occasion pour tout observer eu homme du monde et d'expérience; disant les choses les plus variées en un exquis langage, mélange de finesse et de naïveté, et si peu prude qu'il ne recule pas devant l'anecdote amoureuse ni même devant le conte gaillard. Quant à l'intérêt historique de cet amusant journal, comme monument des mœurs et des usages judiciaires du temps, il est considérable; mais il faut avouer qu'il ne tourne guère à la gloire de cette époque.

J'ai aussi beaucoup apprécié un livre dont l'origine et le sujet semblent différer essentiellement, mais qui a pourtant un genre de mérite à peu près pareil, le côté judiciaire des Grands-Jours mis à part. Ce sont les Mémoires du chevalier de Gramont, écrits par son beau-frère, l'Ecossais Antoine Hamilton. Gramonl était, en France et à la cour d'Angleterre, un digne disciple du très-spirituel, et trop peu lu, Saint-Evremond; un de ces épicuriens jetés dans le moule d'Arislippe, d'Alcibiade, de Pétrone, de Bolingbroke, du maréchal de Richelieu, de Chesterfield. Hamilton le représente comme cherclianl et porlanl parioul la joie. La morale peut avoir

quelques réclamations à faire contre cette race d'hommes à peu près perdue sous les ennuyeux débats de nos gouvernements constitutionnels. Mais elle était aimable, elle était gracieuse ; et, sans la justifier dans ses écarts, je regrette fort sa tendance d'esprit el son art d'embellir la vie.

Au bout de toutes ces lectures, et de celles que je projette avec délices pour l'avenir, la vérité qui m'est le plus acquise, et que je voudrais le plus inculquer à tous mes amis, c'est que rien n'est préférable ici-bas à l'étude, au culte de l'intelligence et aux joies sereines dont il est accompagné. Ce que Sénèque appelait oùum tradllum litteris^ animum ah externis et alienîs ad sua rêver sus, solida et inconcussa securîtas^ m'apparaît de plus en plus, à mesure que je reçois les enseignements de l'existence, comme le dernier mot du bonheur terrestre.

Mon père est entré, le 16 novembre 1844, dans sa quatre-vingt-neuvième année. Sa santé et sa gaieté se soutiennent, à un degré qui rend la chose un miracle. Mais, sans nier la part suprême qu'y a la bonté de Dieu, le miracle s'explique parles satisfactions journalières, par les distractions multipliées dont il est entouré. Faire vivre un vieillard par le bien-ôtre, est le charmant problème ù l;i

solution duquel je suis voué, et que je résoudrai, j'espère, en ma faveur d'une manière éclatante, si la Providence ne se lasse pas de me protéger jusqu'au bout.

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