‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 62 sur 109 · XLVII. — A MADEMOISELLE M. DE N · texte numérisé non relu

XLVII. — A MADEMOISELLE M. DE N

Paris, 26 juillet 1845.

J'éprouve d'abord le besoin de vous féliciter, ainsi que votre mère, de la manière heureuse dont s'est accompli votre retour en Russie, de votre agréable station à Berlin, auprès de votre oncle l'ambassadeur, et surtout de l'abandon définitif de Mitau comme lieu de séjour.

Ma seconde quinzaine de mai, que je commençais le jour même de votre départ, a été terminée avec beaucoup d'intérêt par l'affaire de Louise Crombach, cette sentimentale geôlière de Saint- Lazare, qui, par une licence poétique un peu trop forte, avait fait évader une belle dame accusée de faux. Le jury a eu le bon sens de comprendre que cette façon irrégulière de vider les prisons ne

pouvait être tolérée. Et nous, nous n'avons pu lui passer à moins de deux ans de pénitence un écart de bon cœur aussi immodéré. Nous avions découvert d'ailleurs que ses motifs n'étaient pas aussi purs qu'elle voulait bien le dire. Il faudra, s'il lui plaît, qu'elle attende d'être reine pour faire grâce.

Dans ma session de juin, j'ai eu une affaire plus intéressante encore, et qui a vivement ému les hautes classes de la société. C'est celle de l'ancien lieutenant- colonel polonais, le comte de Tabasz KrosnoNYski, accusé d'avoir tiré un coup de pistolet sur son beau-frère, Paul Hervé, en plein boulevard de la Madeleine. J'avais été assailli de demandes de billets, et la foule était considérable. Il a été acquitté à cause du caractère violent et querelleur de ce beau-frère, qui une fois avait voulu écraser un portier de couvent, qui une autre fois avait donné des coups de canne à un avoué, et qui s'emportait, même à l'audience, comme un furieux, malgré tous mes efforts pour le rappeler au calme et au respect de la justice.

Le dernier jour de cette dernière session a été donné à la clémence. J'avais abdiqué mes terribles fonctions de président pour remplir les fondions plus douces de maire et de curé. Un jeune ouvrier avait été traduit devant nous pour avoir enlevé une

fille de quatorze ans; mais, depuis lors, et étant en prison, il s'était déterminé à l'épouser, ce qui rendait la condamnation légalement impossible. Les jurés n'ont donc fait que tenir le poêle ; et moi, je n'ai eu qu'à bénir l'union par quelques paroles paternelles. Elles ont été rapportées, tant bien que mal, par les journaux. Mais ce qu'ils n'ont pas dit, et ce qui était le plus piquant de ce petit drame, c'est que, pendant que la mariée était toute joyeuse, toute pimpante, comme une femme au bénéfice de laquelle se jouait la représentation, le marié avait l'air tout penaud, l'oreille basse, comme un homme pris au piège, et passant, bien malgré lui, sous les fourches caudines. Ce n'était pas le mariage forcé de Molière, mais c'était le mariage forcé de la cour d'assises. J'espère toutefois que mes bénédictions judiciaires porteront bonheur au jeune ménage.

Je ne me reposerai pas longtemps de mon trimestre de Paris : je suis nommé pour présider à Versailles, à partir du lundi 18 août. J'ai le projet d'emmener avec moi, dans ma voiture, mon père et ma sœur. Le logement du président est assez vaste pour que nous y trouvions tous place aisément, et ce sera le meilleur moyen de profiter du beau temps et de la proximité.

Deux incidents ont beaucoup fait parler depuis

votre départ. X 1..., récemment appelé à la

pairie malgré de nombreuses réclamations, a été surpris dans une intimité, à ce qu'il paraît trop

grande, avec la femme de C , le peintre des

ours blancs et des sujets facétieux. Procès-verbal a été prosaïquement dressé, comme s'il eût été le bourgeois le plus obscur, par un commissaire en écharpe. Et, pour arrêter la plainte, Sa Seigneurie a dû subir une verte semonce du chancelier; plus, 50,000 francs d'indemnité au mari, et un exil en Italie, dont on ignore encore la durée. Comme dernier degré de l'amerlume, il faut ajouter que,

quand C a fait cette belle expédition, c'est

Lafont, l'acteur des Variétés, qu'il croyait surprendre. Il est comique, à ce sujet, d'entendre les réflexions des salon?. Encore, dit l'un, si dans ses fondions auprès de celte dame, I. . . avait eu pour collaborateur M. de L ; mais un histrion du boulevard! — Mais aussi, dit un autre, qui va-t-il choisir? La femme d'un barbouilleur î Si du moins il avait choisi une femme de pair de France î — Après tout, dit un troisième, voilà beaucoup de bruit pour rien. Que veut-il donc, ce mari? On lui commandera un tableau, les Filets de Vulcain, et tout sera fini.

Le plus récent sujet des causeries est la fuite de Mademoiselle Picssy. En congé depuis la fin de mars

pour ses représentations habituelles à Londres, elle était revenue au commencement de juin, et elle avait joué pendant tout ce mois. Tout à coup, le 8 juillet, elle écrit qu'elle est retenue chez elle par une grave maladie, et l'on annonce qu'en réalité elle est partie pour Saint-Pétersbourg, avec lequel, pendant son séjour en Angleterre, elle avait contracté un engagement secret. Quant à moi, je n'ai nullement été étonné de cette incartade. J'ai retrouvé dans mes papiers, à la date du 28 février 1844, une conversation dont il me semble que je vous rapportai quelque chose dans le temps. Elle m'y disait, entre autres choses, que, toute sa vie, son but avait été d'être mariée, et surtout d'avoir un petit enfant pour lui enseigner à lire; que M. F B...., l'avocat, lui avait fait une promesse formelle de mariage, et que, si cette promesse n'était pas tenue, le désespoir la saisirait, et elle disparaîtrait de la Comédie-Française. Eh bien, le moment est venu où ses yeux se sont ouverts, oij elle a compris ce que depuis longtemps comprenait tout le monde, que M. B se moquait d'elle avec ses éternels délais; et elle est partie. On prétend d'ailleurs qu'elle n'est pas partie seule, que son compagnon est un faiseur de vaudevilles nommé Arnould, qui n'est ni beau ni jeune, mais qui a promis de remplir, une fois à Pétersbourg, les conditions du programme, comme

mari et comme père du petit enfant désiré. Si cela est vrai, elle retombe dans une faute dont son expérience aurait dû la garantir. Evidemment son jeu était de se faire épouser avant de passer la barrière. Qui ne sait que, de Paris en Russie, un épouseur a plus que le temps de se refroidir, et qu'un auteur de ces théâtres secondaires est toujours fort enclin, ne fût-ce que par la force de l'habilude, à faire dégénérer l'aventure aux proportions d'un simple vaudeville? Vous serez sur les lieux du dénoûment, et vous pourrez, j'espère, me donner des nouvelles certaines de la belle émigrée, à laquelle je souhaite force prospérités. En attendant, ses cosociétaires l'assignent en deux cent mille francs de dommages-intérêts; ce qui, dans un sens, est flatteur pour elle, car ce n'est pas tarifer à bas prix le préjudice causé par sa désertion.

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