A MADAME N
Paris, 15 décembre 1845.
Si VOUS aviez jamais douté de l'exceilence de mon caractère, votre dernier voyage vous en aurait donné, je crois, une preuve irrécusable. Vous m'aviez quitté en novembre 1843 , pour vous aller promener à travers l'Italie et la Sicile. Vous me revenez en octobre 1845, vous m'octroyez trois ou quatre soirées, et puis vous vous envolez de nouveau, me laissant pour consolation un billet d'adieu où vous me dites : Au revoir, Dieu sait quand ni où, en Chine peut-être , que sais-je moi î Assurément, soyez juste, tout autre murmurerait, se lamenterait au moins. Eh bien, moi je n'en fais rien. Je vous accepte telle que vous vous qualifiez vous-même, originale, bizarre, puisqu'il vous plaît de l'être. Instruit par l'expérience de la vie, je no me plains ni de vous , ni de vos intervalles. Je me loue au
contraire de tout ; et, quand ma fée chérie ne m'accorderait que des minutes, je les bénirais encore. Je comparerais le prix qu'elles ont et le peu que je vaux, et je me tiendrais plus heureux que je ne mérite. Voilà-t-il de l'optimisme î Et ne vous semblet-il pas que, lorsqu'un homme fait taire à ce point ce que ses désirs auraient d'insubordonné, pour se soumettre au bon plaisir d'une femme, la générosité de cette femme est intéressée à ne le pas trop maltraiter ? C'est une simple question que je pose, et dont j'abandonne la solution à l'avenir.
Vous voulez que je vous parle de moi, de ce que je fais. C'est vouloir d'éternelles redites, quand il s'agit d'une existence qui, autant que le permet le mouvement des choses humaines, a pour règle l'immutabilité. Je me porte à merveille, je suis heureux au delà de tous mes souhaits, et je partage mon temps entre les soins donnésà mon père qui a entamé depuis un mois sa quatre-vingt-dixième année, l'élude, la cour royale et le monde. Pendant le trimestre de janvier, février et mars 1840, un fardeau plus lourd pèsera sur mes épaules : je présiderai, pour la seconde fois, les assises à Paris. Je vous promets qu'il faut d'infatigables poumons pour cette tache, et que jamais on n'aurait plug besoin de s'en délasser, en devisant le soir sur un ton plus doux avec une belle amie.