‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 66 sur 109 · LI. — A M. E · texte numérisé non relu

LI. — A M. E

Paris, 20 mai 1846.

Le désir de compléter mes travaux approfondis sur la littérature du dix-septième siècle, m'a conduit, de mai 1 8 io à mai 1 846, à taire une connaissance qui datera dans mon existence intellectuelle. Je veux parler des Mémoires du duc de Sainl-Simon sur les vingtquatre années qui ont clos le règne de Louis XIV, et sur les huit années de la régence, de 1G91 à la fm de 1723.

Saint-Simon n'est pas du tout un historien planant sur l'universalité des âges pour y dessiner à grands traits la physionomie de l'humanité, remontant aux causes suprêmes qui régissent sa marche et la dirigent vers ses tins ; il no prétend nullcFuent à la philosophie do l'histoire. Il n'est pas mémo un

théoricien qui, dans une sphère plus bornée, applique à une époque, à un pays, des principes généralisés par lui en forme de systèmes. Il est uniquement, comme l'indique le titre de mémoires, l'homme de la pratique, de l'expérience, des événements quotidiens les plus minces comme les plus importants. Le monde tel qu'il est, et surtout la vie politique telle qu'elle était à Versailles , à Marly, à Meudon, voilà ce qu'il sait, ce qu'il a étudié avec la plus curieuse patience , et ce qu'il redit avec l'exactitude la plus scrupuleuse. Il analyse un caractère jusque dans ses derniers replis, il débrouille une intrigue jusqu'à son dernier fil, il développe un plan de conduite jusque dans ses plus menus détails. S'il aspirait à se faire le précepteur de quelqu'un, ce ne serait pas le précepteur du genre humain qu'il voudrait être, mais le précepteur du prince, de l'homme d'Etat et de l'homme de cour.

Saint-Simon n'est pas davantage un auteur par métier, obéissant aux règles immuables de la grammaire, ne s'écarlant jamais des lois de la correction. Dans la conclusion qui termine l'ouvrage, il reconnaît lui-même la négligence de son style : « Je ne fus jamais un sujet académique. Je nai pu me défaire d'écrire rapidement, je n'ai pas dû me piquer de savoir bien écrire. » Outre des locutions d'un néologisme bizarre, il a souvent des phrases inlermi-

nables , enchevêtrées d'incises , qui deviennent obscures, et arrivent an galimatias à force d'entortillement. Souvent aussi il répète à satiété la même idée, presque dans les mêmes mots. D'autres fois, il entre dans de longues explications de clioses si claires qu'elles ne valent pas la peine d'être expliquées, ni même d'être dites.

Vrai grand seigneur, dernier débris de la vieille aristocratie, il pousse jusqu'à l'aflectalion ce mépris de tout soin littéraire. A peine daigne-t-il parler des écrivains qui ont immortalisé le siècle. Jamais il ne discute, il ne cite même pas leurs productions ; on dirait qu'elles n'ont de prix que dans le cercle des pédants. Imbu de la fierté héréditaire de l'épée, il comprend ces sublimes génies dans le commun dédain qu'il affiche pour les hommes de plume, et il ne fait pas plus de cas que l'homme de qualité Clitandre de ces gredins reliés en veau. Quanrl un La Bruyère, quand un Boileau cesse de vivre, il note le fait tout crûment (1). Et ces morts qui, pour le public lettré, furent des catastrophes, lui inspirent moins de réflexions que la fin, ou simplement la chute, du plus humble personnage des salons ou des antichambres du roi ou de monseigneur le

(1) Comme Danpreau se croit quitte envers Corneille en inscrivant un soir sur ses tablettes : « Le vieux bonhomme Corneille est raorl ; il s'était fait un nom par ses comédies. » (A.)

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grand Dauphin. Il parle (1716) de l'exil du jeune Arouet, fils de son notaire, pour des vers fort impudents (1) ; et il se borne à ajouter qu'il ne marquerait pas cette petite bagatelle , si ce même Arouet, sous le nom de Voltaire, n'était devenu une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde. En 1717, il s'excuse encore de mentionner qu'Arouet fut mis à la Bastille pour des vers très-effrontés. Il l'appelle un fils libertin, dont son père n'avait jamais pu rien faire, et dont le libertinage a fait enfin la fortune.

Pendant que j'en suis au point do vue de la critique, je citerai, comme exemples de détails que je trouve trop longs '2), des récits de guerres et de batailles dans les premiers volumes. Je citerai aussi , môme en faisant la part des temps et du fanatisme du duc, des généalogies minutieuses remontant aux époques les plus reculées, des descriptions de cérémonial, et d'éternelles disputes sur des questions de préséance, d'étiquette ou de tabouret, traitées avec une chaleur qui ressemble à de l'enfantillage. En août 1718, un messager vient lui apprendre que le Régent a donné sa parole de

(1) Les J'ai vu. T. I, p. 155 de mon VoUaire. (A.)

(2) Je n'ai jamais pu supporter ces minuties de carmu/e, dit Vollairp. (A.)

réduire les bâtards légitimés de Louis XIV au rang d'ancienneté de leurs pairies. Dans le transport de sa joie, il trace ces lignes, qu'il faut transcrire comme le sublime, ou plutôt comme le délire, de l'ambition : « Jamais baiser donné à une belle maîtresse ne fut plus doux que celui que j'appuyai sur le gros et vieux visage de ce charmant messager, w Quand la déclaration rédigée en ce sens est lue au lit de justice des Tuileries, il ajoute : « Je triomphais, je nageais dans ma vengeance. Tous les mots résonnaient sur mon cœur comme l'archet sur un instrument. J'en étais à craindre la défaillance, je me mourais de joie. » Pendant l'enregistrement, il accable de ses regards le premier président, ami du duc du Maine : « Je me haignais^i continue-l-il, dans sa rage, et je me délectais à le lui faire sentir. »

Ces deux derniers passages m'amènent à un reproche plus sérieux. Trop fréquemment on est choqué des excès où l'entraîne sa puissance de haïr, son ardeur contre ses ennemis. Sous cette inspiration, il oublie, non pas seulement, comme tant d'autres dévols, les préceptes catholiques du pardon des injures et do la charité, mais jusqu'aux convenances du bon goût et au ton de la bonne compagnie. Il appelle le duc du Maine cet exécrable bâtard, -Madame de Mainteiioii une créole [mblique. Il con-

fesse au Régent que le plus délicieux jour de sa vie serait celui oii il lui serait accordé par la justice divine d'écraser le duc de Noailles en marmelade, et de lui marcher à deux pieds sur le venlre.

Mais toutes ces ciiliqiies n'empêchent pas que cette œuvre de quarante volumes grandisse en intérêt à mesure qu'on avance. Les endroits touchés de main de maître sont nombreux, et tout le livre atteste un sens pratique des plus fins, une observation très-sagace des mœurs. En fait de langage, Saint-Simon est un indépendant qui me rappelle beaucoup Montaigne par la verve, par la richesse et par l'originalité du coloris. Son expression est chaude, pittoresque, dramatique, et, sans y viser, elle s'élève souvent à une véritable éloquence. Il abonde en anecdotes spirituellement contées, en portraits énergiquement frappés. Pour choisir entre une multitude, je nommerai, dans le genre satirique, les premiers présidents de Harlay et de Mesmes, le duc de Vendôme, le père Tellier, le secrétaire d'Etat Pontcharlrain , le cardinal Dubois; dans le sens de l'éloge, l'abbé de la Trappe (Rancé), le duc et la duchesse de Rourgogne, les ducs de Reauvilliers et de Chevreuse; dans un genre mixte, Fénelon et Madame Guyon, le chancelier Daguesseau.

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En tête des tableaux les plus saisissants, il convient de placer la peinture de la cour au moment où Monseigneur, fils unique de Louis XIV, mourut presque subitement de la petite vérole à Meudon, en avril iTl'l. Le trouble, les hésitations des courtisans ; les vains efforts de la plupart d'entre eux pour déguiser leur satisfaction; ce cadavre infect, resté dans un tel état de solitude qu'on a peine à trouver quelqu'un pour aller chercher des capucins et leur faire dire des prières auprès du corps; tout cela est tracé dans la plus grande manière de Tacite. Saint-Simon ne s'y fait pas lui-même meilleur qu'il n'est. Il se montre se tenant en garde, comme homme et comme chrétien, contre la joie intérieure qu'il avait, comme courtisan, d'être délivré par cette mort d'une cabale ennemie. Et évidemment la victoire n'était pas demeurée au chrétien, car, la nuit suivante, un bonheur si inespéré l'agite au point de rempccher de dormir. i)/a?'s, ditil, de telles insomnies sont douces^ et de tels réveils savoureux.

Une peinture non moins intéressante, et d'un effet plus touchant, est le récit de la double calamité qui, moins d'un an après, en février 1712, enleva à six jours de distance, et, selon toute apparence par le poison, les nouveaux Dauphins, le duc et la duchesse de Bourgogne, dont Saint-Simon

avait salué d'avance l'avènement au trône comme un cri de réparation et de félicité pour les peuples. Force lui fut de reconnaître combien l'avenir échappe à ceux qui le croient le plus certain. Il s'était trop hâté de savourer les conséquences magnifiques qu'il augurait, pour les destinées du pays et pour son élévation personnelle, de la disparition de Monseigneur. Et cette cour, devenue un moment si brillante pour lui, il ne la vit plus que languir dans un vide affreux, au point qu'il se lamentait de cette double mort comme de l'enterrement de la France, et qu'il lui fallait se contraindre pour ne passe re'tirer tout à fait el renoncer à jamais à la figure trompeuse du monde.

On doit mentionner encore le tableau des longues manœuvres du duc du Maine et de Madame de Maintenon, secondés parle chancelier Voysin, trois personnages que Saint-Simon appelle les deux consuls et leur licteur, pour arriver au testament du roi, dicté par eux et déposé au Parlement en août 1714, testament dont le but était d'amoindrir d'une façon injurieuse pour lui, et de réduire à l'état de fantôme l'autorité du régent futur, le duc d'Orléans; la lente agonie de ce Jupiter mourant, qui avait survécu à presque tous ses fils et petits-fils, et qui s'éteignit enfin à son tour, le 1" septembre 1715; et l'abrogation immédiate du testament de l'impérieux mo-

narque par les magistrats mêmes qu'il en avait rendus dépositaires.

C'est là, de beaucoup, la partie de ce livre qui provoque au plus haut degré l'admiration. L'histoire de la Régence est fort inférieure, soit que le peintre manie moins habilement son pinceau, soit que les faits en eux-mêmes aient moins de couleur.

Maintenant je suis passé à des Lettres médites de ftancé, abbé et réformateur de la Trappe, publiées en J845 par l'éditeur d'un ouvrage bien différent, les Grands-Jours de Fléchier, dont je vous ai parlé avec lant d'éloge dans ma lettre du 4 février 18i5.

J'achèverai ensuite quelques parties qui me restent à lire des OEuvres complètes de Fénelon. Je ne puis pas me décider à sorlir de ce siècle. Bientôt, pourtant,, je l'espère, je commencerai enfm ma révision du siècle suivant; ce qui ne m'empêchera pas de continuer mon culte à l'antiquité, et de terminer, comme addition à mes commentaires sur Sénèque, sur Horace et sur Juvénal, un commentaire sur les satires de Perse.

Je sais que tout cela s'écarte prodigieusement des voies du siècle actuel. Mais je sais aussi que cela m'instruit, me rend meilleur, abreuve mon in-

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lelligence des jouissances les plus exquises. Or je suis assez rêveur pour faire passer mon bien-être avant tout; et je me tiendrais le plus sot de tous les hommes, si je répudiais les sources du bonheur le plus vrai parce que l'époque les répudie.

A vous-même je ne vous écrirais pas ces choses, si je vous considérais comme iin sectateur aveugle des idées du jour, comme un amateur exclusif du présent et de l'avenir, faisant fi des vieilleries, et n'attachant de prix qu'à la question des élections et aux tracés de chemin de fer. Mais je vous crois d'étoffe à goûter d'autres travaux, et à penser, en dépit des opinions vulgaires, qu'il est des matières plus propres à élever l'esprit et, dans tous les cas, plus amusantes.

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