LIT, —A M. E
Paris, 2jï octobre 1846.
Il est un voyage qui, cette année, si je n'étais retenu auprès de mon père, aurait eu la préférence sur tous les autres : c'est le voyage d'Espagne. J'aurais voulu voir ce peuple, que l'on dit si expansif, en fêles pour le mariage de sa reine et pour le mariage de l'infante dona Luisa avec notre jeune duc de Montpensier. Les prétendus patriotes qui se plaignaient, au nom de notre dignité blessée, de concessions excessives à l'Angleterre, devraient bien maintenant reconnaître que l'on sait lui résisler quand il faut. La politique de not-re roi, à la fois si fine et si ferme, cette politique dont Talleyrand disait dans son testament que tout son mérite était de l'avoir bien comprise, est complètement mise en évidence. Elle s'est comportée envers MM. les An-
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glais comme les gens sages se comportent, pour avoir la paix, avec les taquins et les mauvais caractères. Sur les petites choses, comme l'indemnité Pritchard et autres bêtises dont les journaux opposants, dans leur situation désespérée, ont tâché de faire de grosses afTaires, elle s'est montrée facile. Mais quand s'est présentée la question d'une alliance vraiment importante, qui nous donne pied de l'autre côté des Pyrénées, la période des concessions a été close. Et l'on a laissé le pauvre M. Buhver bouder dans son coin, à quelques lieues de Madrid, avec la petitesse d'un orgueil impuissant, pendant que M. de Montpensier épousait triomphalement la belle princesse aux acclamations universelles. Au point de vue politique, c'est un jeu admirablement joué. Sous un autre aspect, le drame dont nous venons de voir le dénoùment a une couleur chevaleresque qui sent le Henri IV, et qui répand sur une union princière, chose ordinairement si froide, le charme d'un roman d'amour. Quel nom donner à cette stupide et anti-nationale opposition qui ferme ses yeux et son cœur à tout cela; qui, au lieu de se réjouir, de se gloritier d'un acte de virilité qu'elle semblait appeler elle-même, émigré quand il est fait, et se met, contre la France, du coié des journaux de l'Anglelerre? Comme ami du pouvoir, je l'en remercie; elle aurait voulu se déconsidérer, se perdre à tout jamais, qu'elle n'eut pas mieux agi.
C'est pour le coup que sa mauvaise foi, son parli pris de tout blâmer, quoi qu'on fasse, sont bien avérés pour les gens même les moins clairvoyants.
Les voyages m'étant interdits, je me suis contenté d'aller, avec mon père, à toutes les courses possibles dans nos environs : à la Gi'oix-de-13erny. le 19 avril; à Chantilly, les 16 et 17 mai; à Salory, les 7 et 14 juin. Du IG au 20 juin, nous
avons visité la campagne de N , à OftVan-
ville, près de Dieppe, et je lui ai fait revoir une de ses très-anciennes connaissances, la mer. Enfin, les 3, 4 et o septembre, nous avons, avec ma sœur, parcouru Compiègne, son cbâteau, sa foret, et les célèbres ruines de Pierrefonds. Il est revenu de toutes ces promenades en meilleure santé encore qu'il n'était parti. C'est un prodige dont je ne cesse do rendre grâces à Dieu, d'autant plus que, dans moins d'un mois, nous célébrerons son entrée dans sa quatre-vingt-onzième année.
J'avais terminé, avec Saint-Simon, l'abbé de la Trappe et Fénelon, ma révision des écrivains du dix-septième siècle. J'ai enfin entamé, le 1" août, le siècle suivant, et j'ai commencé par Voltaire, comme celui qui le représente de la façon la plus complète, et qui, par la date de sa naissance (1694-), forme comme un lien et une transition en-
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tre les deux époques. J'ai médiocrement goûté ses tragédies, genre que je n'ai jamais aimé, et auquel il ne m'a pas converti. J'adore, au contraire, la comédie, mais non pas la sienne, qui est fausse et sans gaieté. La pompe monotone de sa Henriade m'a donné beaucoup d'ennui, et sa libertine Pucelle m'a répugné. Mais ses épîlres, ses contes en vers, ses poésies mêlées, sont délicieux. Ce qui charme surtout, c'est celte clarté, cette limpidité de langage, cette correction, cette élégance qui ne se démentent jamais. C'est bien la vraie langue française dans ses qualités les plus distinctives.
Dans la partie de mon temps réservée à l'antiquité, j'ai achevé mes travaux sur les quatre satiriques latins par les fragments de Lucilius, le premier de tous dans l'ordre des dates. Ce sont des ténèbres où il est bien plus difficile encore de voir clair qu'au milieu des ténèbres de Perse. Mais on découvre d'assez belles choses, dans ces travaux de mineur, pour ne se pas repentir d'être descendu dans les cavernes oii Ton s'y livre. — Yos lectures d'auteurs latins vous ont amené, me dites-vous, à no croire qu'à demi à notre supériorité sur les anciens. Mes profondes études sur eux, études que je n'ai pas cessé un moment de poursuivre depuis ma sortie du collège, m'ont conduit plus loin encore, et je suis arrivé à nier tout net celle supériorité. La
Bruyère avait raison , quand il commençait ses Caractères, en 1687, par avouer que tout était dil, cl qu'on ne faisait que glaner après les anciens.
Je n'ai pas lu ï Histoire du Consulat et de V Empire par M. Tliiers. Ouire qu'elle n'est pas dans Tordre chronologique que j'ai adopté pour mes lectures modernes, je ne suis nullement pressé d'aborder celte histoire. Ce qui rentre le plus dans mes goûts et dans la sphère habituelle de mes idées, c'est l'étude de l'homme individuel, des variétés de caractères que la société présente et développe, des incidents ordinaires de la vie pratique. Or, dans les annales du temps que M. Thiersdécrit, l'individu, à moins qu'il s'appelle Napoléon, pâlit ou s'elface. T. es masses seules, les assemblées délibérantes, les armées ont de l'importance; tout marche au pas et en uniforme ; et l'on s'occupe peu à dessiner des portraits, quand on est toujouis sur le champ de bntaille et dans des descriptions de combats. Sans me refuser aux grandes émotions homériques, je me permets de trouver à la longue que cela n'est pas amusant, et vous savez que je tiens à m'anniser. Et puis, je n'ai nulle sympathie pour Napoléon, avec son despotisme sans pareil, et ses conquêtes conduisant tout droit la France à l'humiliation des deux envahissements de 181 4- et de 181 o. Or, M. Thiers, pour complaire à la foule qui s'est
raise à adorer l'empereur par terre autant qu'elle le détestait quand il était debout, écrit tout son livre à genoux el l'encens à la main devant le colosse, sans oser jamais prendre la liberté de le juger. Permettez-moi, enfin, de ne pas reconnaître chez M. Thiers le grand mérite de slyle que vous lui trouvez. Son slyle est clair, facile, mais commun, sans nerf, sans coloris. Yous avouez vous-même que les principes^ que les grandes pensées manquent ; c'est que l'auteur n'a ni le cœur, ni l'âme, ni l'élévation qui les engendrent, toutes qualités de premier ordre qui lui font défaut. C'est un très-habile homme d'affaires, un parleur inépuisable ; ce n'est pas un écrivain dans le sens sérieux de ce mot, et l'on pourrait même dire qu'il n'aspire point à l'être. L'improvisation est son fait, comme pour la plupart des hommes de nos jours; le slyle exige un bien autre labeur et une vie bien autrement lettrée. M. Thiers est un écrivain à peu près comme M. Scribe.