LUI. — A MADAME C. B
Paris, 4 lévrier 1847.
Dans la quinzaine d'assises que je viens de finir, et après laquelle je respire un peu jusqu'à ce que je rentre en fonctions le 16, j'ai condamné pour une attaque contre le serment, et après une belle lutte de paroles, le journal carliste la Gazette de France. J'ai jugé aussi notamment deux affaires d'assassinat très-intéressantes. Dans l'une d'elles il s'agissait d'une jeune fille (Victoire Câlin) dont la tête s'était égarée à la suite de chagrins d'amour, et qui, en voulant s'asphyxier elle-même , avait asphyxié son enfant de seize mois. La voix très-touchante de l'héroïne ajoutait beaucoup à l'etîet de ce petit drame judiciaire. Elle a été acquittée, ce qui est un excès d'indulgence, mais facile à prévoir de lu
part du jury. Il n'a pas le cœur assez cuirassé pour accomplir ce qui serait le devoir du juge, et il oublie l'enfant tué, pour ne voir là qu'une pauvre mère qui pleure. — Le héros de l'autre cause était un garçon coiffeur de vingt ans (Jourdan), qui avait sillonné de coups de rasoir, au milieu d'hypocrites démonstrations de tendresse, une femme publique de trente -six ans, Héloïse Rabault, nouvelle Héloïse de la rue Saint-Paul, dont il voulait tout simplement voler les bijoux. Cet amoureux du genre tragique expiera aux travaux forcés à perpétuité son goût trop vif pour les agrafes et pour les bagues d'or. Ici ce n'était plus la corde des larmes et de la pitié qui était mise en jeu ; on nageait dans le dégoûtant, dans l'horrible, on respirait une atmosphère oii se mêlaient les parfums du sang et de la débauche. Ma voisine, la princesse de Narischin ; son amie, la princesse de Galilzin, et autres grandes dames russes, m'avaient demandé avec instance des billets d'entrée, quoique bien prévenues de ce qui les attendait. Je riais dans ma barbe du contraste qu'elles devaient trouver entre !a grossièreté de ces mœurs populaires et les odeurs aristocratiques de leurs salons. Chaque fois qu'arrivaient des détads à faire reculer d'effroi, elles mettaient leur manchon au-devant de leur fisfure comme pour amortir le coup, en guise de bouclier ou de paratonnerre. « Quelle merveilleuse netteté de
langage vous avez eu, Monsieur le Président, » me •disait depuis en plaisantant l'une d'elles, « vous m'avez fait entendre des choses que je n'avais jamais entendues jusque-là ; vous avez perdu mon innocence. »