LIV. — A MADAME C. B
Paris^ 5 avril 1847.
J'ai eu, le 27 mars, le pendant de l'affaire Jourdan. Un ouvrier tapissier de vingt-deux ans, Marquis, avait donné quinze coups do couteau à une femme mariée qui avait eu l'imprudence, pendant un voyage de son mari et parce qu'elle s'ennuyait dans sa solitude, de se laisser conduire par lui aux Variétés, et de souper avec lui après le spectacle. La marquise de Clainville de la Gageure imprévue n'était guère moins imprudente quand il lui venait l'idée de faire appeler sur le grand chemin le premier passant qui eût figure humaine, pour lui tenir compagnie; mais, heureusement pour elle, M. Déticoletle était un homme mieux élevé. Le but était de soustraire à la victime une misérable somme de 100 fi-ancs en or, petit pécule qu'en partant lui
avait laissé son mari. Cette fois, le jury a eu la fermeté de refuser des circonstances atténuantes, et Marquis a été condamné à mort. Il est vrai de dire que sa fii^ure, que toute son attitude, sentaient la hyène du Jardin des Plantes. Quand je lui ai demandé s'il avait quelque chose à ajouter pour sa défense, il a répondu, en des termes qui prouvent bien jusqu'où peut aller, chez certains ambitieux de bas étage, la vanité, le désir d'être un personnage, ne fut-ce qu'un jour : Jhen que je paraisse sur ces bancs couvert de honlc, faime mieux être dans la position où je suis devant MM. les jurés, qu'errant et ignoré sur le pavé de Paris. La Gazette des Tribunaux, en donnant une immense publicité à ces débats judiciaires, a beaucoup exalté ce sentiment, et contribue involontairement à beaucoup de crimes par cette manie de célébrité à tout prix.
Nous avions pour garde des sceaux M. Martin du Nord. A la fin de 1816, il a été frappé d'une attaque de paralysie qui l'a enlevé le 12 mars, comme Philippe Dupin fut enlevé au barreau l'an dernier. Il laisse une veuve et quatre enfants pour lesquels la chute est bien subite et bien cruelle du comble dos prospérités. Comme s'il n'y avait pas assez d'amertume dans leur coupe, la calomnie s'est chargée d'y mêler ses poisons. On a prétendu que sa maladie avait pour cause la commotion qu'il
avait éprouvée en étant surpris par un commissaire de police dans une maison plus que suspecte. El, quelque absurde que fut celte histoire, elle n*apas laissé de trouver créance parmi le gros du public, dont la malignité aime tant à se repaître de tels bruits contre les puissants et les enviés.
Une semaine après, le 20, j'ai fait une perte bien sensible en la personne de l'illustre comédienne, MademoiselleMars. Je m'étais déplus en plus lié avec elle dans ces dernières années; j'y passais bon nombre de mes soirées du dimanche. Ce m'était un ravissement toujours nouveau de retrouver cette voix exquise, cette élégance souveraine, qui m'avaient tant charmé au théâtre. H me semblait que je prenais des leçons de bonnes manières, de tenue aristocratique, auprès d'un des derniers types, qui bientôt auront tous disparu, de la grande dame française. J'y étais d'ailleurs appelé par une reconnaissance réelle. Dès mon enfance, amateur passionné du spectacle, j'étais heureux de lui payer autant que je le pouvais, par mon hommage, les plaisirs purs qu'elle m'avait donnés. Et je crois qu'elle comprenait bien mon motif,. car elle m'accueillait avec une bienveillance extrême. Vous savez enfin qu'elle avait pour moi un mérite, qui n'était pas le moindre, c'était de me rappeler une certaine amie de Montague-Place, dont la bonne
LA ROYAUTÉ DE JUILLET. l'ol
grâce encouragea si l)ien, en 1838, un timide voyageur abordant en lerre élrangère sans en connaître ni la langue, ni les mœurs. Le Dorante des Fausses confidences n'avait pas plus peur en se présentant à Araminte, et jamais Araminte ne le rassura avec une plus charitable bonté. — Cette femme qui rendit tant de monde si heureux, n'a vu la mort venir pour elle qu'après de longues souffrances; et un affreux délire s'est assis, plusieurs jours, au chevet de celte existence si digne et si calme. On doit cette justice au public, qu'il ne s'est pas montré ingrat à ses funérailles. On évalue à six mille le nombre des personnes qui ont suivi le convoi. Il y avait là, ainsi que dans la cérémonie religieuse de la Madeleine, faite sans difficulté, une protestation bien éloquente contre le sot préjugé qui poursuit les comédiens.