‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 70 sur 109 · LV. — A M. N · texte numérisé non relu

LV. — A M. N

Paris, 15 avril 1847.

Vous voulez rire sans doute quand, à propos des horribles bruits répandus contre M. Martin du Nord, vous dites que Messieurs du palais ne sont pas plus charitables que les autres. La vérité est qu'il n'est pas de pays où l'on ait le cœur aussi sec, aussi dur, où l'intérêt personnel règne d'une manière aussi brutale. Quand Philippe Dupin mourut à Pise, en 1846, on fit bien des oraisons funèbres, on étala bien des pleurs. Mais, au fond, tous les confrères se réjouissaient de voir une grande place vide , dont ils espéraient qu'une part leur reviendrait.

Devès n'a pas été nommé président à la place de feu M.Emérigon. C'est une déception véritable. Elle sera d'autant plus cruelle pour lui qu'il est de na-

ture à sentir très-vivement ces sortes de choses : un de ces hommes qui se renferment dans leur profession, qui y concentrent toutes leurs joies et toutes leurs tristesses, et auxquels toute distraction manque pour y échapper.

Il faut maintenant que je vous parle de moi, car vous me faites des questions, vous m'exprimez des doutes qui me prouvent que vous êtes à cent lieues de comprendre mon caractère, ma vie et ma position.

Ce que vous devriez d'abord vous bien mettre dans la tète, une fois pour toutes, c'est que je suis l'homme le plus heureux que la terre puisse porter, que je nage dans une béatitude inaltérable, et que je n'ai pas un désir qui ne soit exaucé.

Est-il besoin de vous exphquer en détail les éléments de ce bonheur ? Cela ne me sera pas difficile. Gomme homme j'ai une santé de fer, à l'abri même (les indispositions les plus légères. Je promène mon père, gai et bien portant à quatre-vingt-onze ans, ef je ne suis pas sans espoir de le pousser jusqu'au siècle. J'ai parcouru presque toulel'Europe dansdesvoyages ravissants. Je cultive la philosophie, les lettres, non pas en amateur qui ne cherche qu'à se distraire, mais en amoureux passionné. — Gomme cire so-

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cial, j'ai 30,000 livres de rentes, un bel appartement dans le plus beau panorama de Paris , une bonne voilure traînée par de bons chevaux, telle qu'aucun ministre n'en a de meilleure. Les relations de salons les plus variées et les plus agréables se multiplient pour moi. En spectacles, en fêtes, en plaisirs de toutes les saisons, je me passe toutes mes fantaisies ; l'argent ne me coûte rien. En même temps je suis conseiller dans la première cour royale de France, et l'un des conseillers assurément dont le nom est entouré de la notoriété la plus étendue. Je préside habituellement lesqssisesde Paris, etd'une façon à laquelle vous entendriez tout le monde ici rendre hommage. Il me paraît que c'est là un ensemble dont, sans être trop philosophe ni trop rêveur, on se peut contenter, et une part des biens d'ici-bas, comme on les entend communément, assez large même pour un ambitieux.

Voilà ce que comprennent E..., E..., G..., tous mes amis ; voilà ce que savent les inditférents même, qui me citent comme un modèle de la félicité la plus complète où il soit donné à un mortel de parvenir. Il suffit de me voir, de m'entendre quelques instants dans la conversation familière, pour que ce bien-être, qui déborde chez moi, saute aux yeux de tous. Pourquoi donc seriez-vous le seul à méconnaître l'évidence ?

Vous vous déiolez de ce que j'ai, en 1837, déserté la vie politique. Voyez la diffijrencô des manières de penser. Je n'ai pas passé un jour depuis cette époque sans me féliciter de n'être plus député. Les devoirs de la députation et les tracas de toutes sortes qui en sont les suites, joints aux travaux de la magistrature, ne m'auraient plus laissé un moment à donner à mon père, aux lettres, à la tranquillité. L'harmonie de ma vie eût été brisée. Or ma vie tiie surtout son prix de l'harmonie, de l'équilibre , de la combinaison des jouissances de différents ordres mélangés dans une juste proportion.

Vous dites qu'il me fallait peut-être cela pour devenir tout à fait grave et sérieux. Si par ces mots vous entendez que je serais arrivé à ne jamais rire, à m'envelopper d'une morgue et d'une pédanterie éternelles comme d'un masque pour cacher la bêtise et le vide des idées, je vous déclare que je ne suis nullement jaloux de ce mérite-là. Jo n'ignore pas que c'est chose excellente pour l'avancement, et que beaucoup d'ânes solennels n'ont fait leur chemin que par là ; mais l'avancement m'aurait toujours paru acheté trop chèrement à ce prix. Quant à ceux qui ne veulent que la gravité véritable d'un magistrat intelligent dans l'exercice de ses fonctions, je les prierai de lire mon discours de rentrée

de 1840 (jui roule précisément sur ce sujet, de venir me voir présider nos assises, et je serai bien surpris s'ils ne sont pas satisfaits.

Vous me parlez de la cour de cassation. Mais, à l'âge que j'ai, je ne serais nullement désireux d'y être. Je ferais là un métier de taupe, de marmotte, de blaireau, se consumant sous terre à des travaux minutieux, ennuyeux, et en même temps considérables. Quelle diflerence avec ma besogne brillante des assises, livrant carrière à tout le talent de parole qu'un orateur peut posséder , faite à ciel ouvert, au grand jour de la publicité, avec lo retentissement des journaux les plus répandus !

Vous devriez aussi, en bonne logique, me reprocher de ne m'étre pas marié. Se marier, en eQet, c'est faire acte de déférence pour l'usage; c*est augmenter sa fortune, son aplomb, ses appuis. C'est même une condition à peu près indispensable pour plusieurs choses, par exemple devenir garde des sceaux, procureur général, procureur du roi, de sorte que ne se marier pas c'est tourner le dos à ces dignités. J'ai toujours su cela parfaitement et je le sais encore. Mais je n'en ai pas moins persisté à refuser d'entrer dans celte institution, et je bénis Dieu à mains jointes de m'en être affranchi, parce que mon principe a toujours été de préférer mes

satisfactions individuelles aux calculs de l'ambition vulgaire.

Voilà, je l'espère, des explications complètes. Et je crois que je suis maintenant en droit de vous dire, comme M. de Broglie le disait un jour à la Chambre des députés : Est-ce clair?

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