MERCREDI, 23 FÉVRIER
Temps inégal ; pluie très-forte par moments, entremêlée de coups de soleil. — A sept heures du malin^ je vais prendre Aymé, mon voisin et mon camarade comme officier d'ordonnance du roi. Nous nous rendons à pied do la rue Pigaile aux Tuileries, sans rien rencontrer de bien remarqua-
LA hévolution d£ février. 307
ble. Là, nous apprenons qu'il y a beaucoup de monde dans les rues, du côté de la porte Saint- Denis. Un peu plus tard, on apprend qu'il y a- eu des barricades et qu'elles ont été enlevées, les uns disent avec^ les autres sans coups de fusil.
Nous déjeunons tous au Château. A midi^ mon tour de marcher étant arrivé, le général Dumas, aide de camp de service, m'a dit d'aller chez le minisire de l'intérieur, M. Duchâtel, lui dire « que les masses populaires devenaient menaçantes de tous côtés; que les troupes commençaient à se fatiguer ; que la population était très-mauvaise ; qu'on avait fait observer au roi que ce contact pouvait affaiblir l'esprit de la troupe; qu'en conséquence le roi regardait le moment d'agir comme arrivé; qu'il soumettait au jugement de M. Duchàlel ces faits et ces observations. » Je suis allé d'abord à l'étal-major général de la garde nationale, chez le général Jacqueminot, oii le ministre de l'intérieur n'était plus. Je l'ai trouvé au ministère. M. Duchâtel, après avoir écoulé la communication que j'étais chargé de lui faire, m'a dit « qu'il approuvait les idées du roi ; qu'il était tellement de son avis, qu'il y avait une demi-heure qu'il avait donné des ordres dans ce sens, et qu'il allait se rendre immédiatement à l'élat-major général do la garde nationale pour en hâter l'exécution. »
Je suis venu directement rendre cette réponse au
roi, qui m'a dit : « Vous allez retourner auprès de M. Duchâtel; vous lui direz que l'infanterie est fatiguée ; qu'elle est insulTisante ; que les hommes qui la composent sont jeunes, et qu'il faut les ménager; qu'on en demande de tous côtés, même chez les ambassadeurs; qu'il serait urgent, pour la soulager, d'en faire venir des garnisons environnantes parles voies de fer, principalement par celle du Nord, sans cependant dégarnir Lille ; qu'on pourrait en prendre encore sur le chemin d'Orléans, mais qu'il fallait le faire avec précaution, pour ne pas jeter d'inquiétude dans les populations de ce côté, et en même temps ne pas dégarnir les points importants, tels que Rouen, Lille, etc. w Le roi a ajouté : « Le ministre sait aussi bien que moi les manifestations de la 3" légion, qui a crié Vive la réforme! et qui, chose bien plus grave encore, a rédigé une pétition en faveur de la réforme, que le général Friant, qu'elle avait prié de aie la faire parvenir, a refusé de recevoir, en leur disant que leur premier devoir était de faire respecter l'ordre public; que, plus tard, s'ils le voulaient, ils présenteraient leur pétition, qui serait reçue alors que le calme serait rétabli. » Le roi m'a dit de lui rapporter la réponse de M. Duchâtel.
Je suis allé à Tétat-major général, où j'ai attendu le ministre de l'intérieur, qui est arrivé peu après moi. Après m'avoir écouté, il m'a dit : « Cela va
causer de l'inquiétude, de faire venir ainsi des troupes. Au reste, je vais me consulter avec le ministre de la guerre, et je ferai savoir au roi la mesure que nous prendrons. » — Je suis retourné rendre compte au roi, que j'ai trouvé dans un petit salon du fond, au rez-de-chaussée, sur le jardin, avec la duchesse d'Orléans, la reine, le duc de Montpensier. Il paraît qu'on s'est un peu battu à la pointe Saint-Eustache et sur divers points de Paris. Il y a eu quelques hommes de tués de part et d'autre. Un capitaine de cuirassiers a été, dit-on, assassiné par un gamin. — Le général d'Houdetot m'a emmené avec lui à la Chambre. Au bout d'un instant, il m'a dit : « Allez auprès du roi; vous lui direz que l'attitude de la Chambre est bonne (cela voulait dire : pas mauvaise), malgré les nouvelles exagérées, en bien comme en mal, qu'on y apporte de tous côtés; la discussion est insignifiante, on ne l'écoute pas. » Avant de me laisser partir, il m'a conduit sur la place du Palais-Bourbon, où se trouvait un bataillon de la lO*" légion qui avait bonne altitude. Le colonel de cette légion a dit au général qu'il pouvait compter sur tout son monde, excepté sur son 4" bataillon, qui lui a dit qu'il ne demandait pas mieux que démarcher, mais qu'il fallait qu'on renvoyât le ministère. Le colonel (M. Lemercier) leur a répondu : « Nous parlerons politique plus tard ! Par le liane... droit! » Mais il a déclaré « ne pas
pouvoir compter sur ce bataillon. » Je suis revenu au Château par la place Louis XV, où il n'y avait rien, et j'ai été rendre compte au roi.
Un quart d'heure après, j'étais sur le quai du Louvre, à fumer un cigare avec mon ami Aymé, lorsqu'une colonne de douze à quinze cents individus est arrivée, descendant les quais dans la direction du cours de la Seine. Elle était précédée par cinq élèves de l'Ecole polytechnique, à figures trèsjeunes, dont un sergent-major. Cent cinquante gardes nationaux environ, armés de leurs sabres seulement, les suivaient, se donnant le bras par dix ou douze de front. Cette tête de colonne était suivie par des individus portant casquettes et chapeaux ronds, dont quelques-uns, assez bien mis, marchant dans le même ordre. Ils ont passé silencieusement devant le Château en longeant le quai devant le jardin. Je les ai accompagnés jusqu'à la place Louis XV, où ils ont enfilé le pont de la Concorde. Arrêtée devant la Chair.bre des députés par la 10^ légion, toute celte masse a reculé. On l'a immédiatement fait suivre par quelques détachements de cavalerie et d'infanterie.
Une chose assez remarquable, c'est que, dans le premier moment, quelques huées étant parties de cette colonne, contre des ordonnances de cuirassiers et de garde municipale qui passaient, des individus, généralement bien mis, ont fait : Chut!
chut ! et ont imposé le silence, avec autorité, de divers points de la colonne. Le général Dumas m'a mené encore chez le roi pour rendre compte de ce que je venais de voir. — Une heure après ceci, au moment où j'étais en train d'écrire ces notes, et lorsque je croyais la volonté de ne pas se laisser intimider aussi ferme que possible, j'entends, dans le salon de service, le général Dumas qui élève la voix... Je lève la tcte, et je l'aperçois en conversation des plus animées avec le chef de bataillon de garde nationale (8" légion) de service au Château. Cet officier (c'est M. Galand, employé de la maison Gouin) dit « qu'il est dévoué au roi; qu'il se fera tuer pour le défendre, s'il le faut, et quoi qu'il arrive; mais que le ministère est en exécration partout, et qu'il y a urgence qu'il soit changé. » Le général Dumas lui répond alors d'un ton élevé : « Eh bien ! commandant, si le ministère était dissous, que ferait la garde nationale? — Elle ferait immédiatement tout rentrer dans l'ordre! — Eh bien! alors, ]\[onsieur, ajoute le général Dumas, courez, dites à la garde nationale que le ministère donne sa démission. Arrêtez toute manifestation, et faites que tout rentre dans Tordre ! » Tout le monde s'est regardé ; les bras m'en sont tombés. C'était bien vrai. M. Guizol s'est, dit-on, présenté chez le roi, lui apportant sa démission, puisque la garde nationale, sur laquelle il avait cru pouvoir compter, se décla-
rail contre le ministère. Comme le roi insistait pour le garder, il aurait ajouté : «Sire, ce n'est aujourd'hui qu'une émeute, demain ce serait une révolution.» Tout le monde a appris cette nouvelle avec douleur et avec une véritable inquiétude, non par affection pour le ministère, mais parce que c'est un précédent terrible que celui d'un changement de ministère arraché par l'émeute. Quel ministère, maintenant, pourra se soutenir? Tout cela ne s'arrêtera pas là, je le crains bien. Dieu veuille que ce ne soit pas là le premier acte d'une pièce qui pourrait bien devenir une tragédie ! C'est une étrange faute à la bourgeoisie, qui ne voit pas que c'est le commencement de la guerre de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent, contre les riches!
Je suis allé par ordre du général Dumas conter tous ces tristes événements au pauvre général Athalin, que j'ai trouvé dans son lit, et toujours perclus. Il m'a exprimé le chagrin qu'il éprouve de cette démission inopportune...
En revenant du Palais-Royal, j'ai trouvé des groupes très-nombreux, au centre desquels on discute. Ailleurs, foule, où l'on cric : Vive h roi! Vive la garde iiaiionale! Guizol à la potence!
Nous avons dîné tous avec le roi... Tous les rapports qui arrivent annoncent que la population est toujours extrêmement nombreuse dans les rues ; qu'elle fait illuminer; qu'elle crie : Vive le roi! et
chaalc la Marseillaise, Jamais i' Anglais, el (oui ce qui lui passe par la lôle, en fait de chants patriotiques ou autres. Du côté du ministère des affaires étrangères, on crie : A bas Guizotl 11 faut le hrCiler! Il faut quil paye tout le mal qu'il a fait î et autres gentillesses pareilles, accompagnées de vociférations proférées par des gens qui brandissent des torches, et dont le nombre est, dit-on, de plusieurs milliers.
A neuf heures, je redescends au salon de service, 011 l'on cause des événements de la journée et des détails que chacun a vus. C'est du côté de la place du Châtelet que le chef de bataillon Saint-IIilaire a été tué. Voilà un pauvre garçon qui a servi pendant dix ans en Afrique, où il a exposé sa vie tous les jours, et qui vient se faire assassiner dans une émeute, à Paris, par un gamin de dix ans, tirant un pistolet de dessous sa blouse, et s'en allant ensuite sans qu'on pensât seulement à donner une tape à un meurtrier de cet âge. Triste chose î... Il est impossible de prévoir comment tout cela va tourner!
11 heures du soir. — La population est un peu moins nombreuse dans les rues, mais très-exaltée. Elle a attaqué, en masse compacte, le ministère des affaires étrangères, oi^i elle a été repoussée, avec perte de quelques hommes. Il y a eu là, un malentendu fatal. Des pelotons de la ligne ont lire les uns sur les autres. Le duc de Montpensier m'a envoyé auprès du duc de Nemours, pour éclaircir
une question de vivres pour le 3* cuirassiers qui n'a pas reçu de distributions. — Quand j'ai rapporté la réponse au prince, la duchesse d'Orléans et la reine m'ont dit qu'elles aussi, voulaient être assurées que les troupes ne manquaient de rien. — Je suis ressorti un instant après, je suis allé dans la rue Saint-Honoré où quelques hommes ont été touchés ou tués, en attaquant la Chancellerie et le ministère de la justice, par la place A^endôme et la rue Neuve -du-Luxembourg. — Les soldats qui étaient échelonnés dans cette dernière rue jusqu'au boulevard étaient aussi exaspérés. En revenant sur mes pas jusqu'à la rue de Richelieu, j'ai trouvé des gens qui faisaient, silencieusement, une barricade, à l'entrée de la rue de l'Echelle. J'ai appris qu'on venait d'en élever dans toute la longueur de la rue de Richelieu, dans la rue Yivienne, dans la rue Sainte-Anne, et dans toutes les communications de ce quartier... j'ai été en rendre compte au duc de Nemours, que j'ai été chercher à l'état-major de la garde nationale, oi^i je l'ai trouvé ferme, calme, précis dans sa manière d'interroger et de donner des ordres. Il est bon à voir dans ces circonstanceslà. — Il y a du mérite, car les événements prennent une tournure grave... Le bourdon de Notre- Dame se fait entendre... J'ai une profonde compassion pour la pauvre reine et pour toute celte pauvre famille si tendre et si unie.
Mhiuil et demi. — Il y a des barricades partout. Cela va assez mal. On se bal dans beaucoup d'endroits...