RELATION D'UN OFFICIER D'ARTILLERIE
DE SKRVICE AUX TUILERIKS
Depuis le 22 je n'ai pas quitté les Tuileries, la place du Carrousel et les bureaux de l'élat-major général de la garde nationale (occupés aujourd'hui par le ministère delà maison de l'empereur). On a fait de ces bureaux le centre des opérations, le point sur lequel les rapports des chefs de corps et de service viennent se centraliser. De là partent tous les ordres pendant que l'émeute gronde dans Paris. Deux batteries d'artillerie se tiennent au Carrousel, attelées et prêles à marcher. Les autres troupes stationnent sur les places et dans les carrefours. Leurs chefs, n'ayant pas carte blanche pour agir avec vigueur, demandent de toutes parts, dès que leur position devient critique, des instruclions au quartier général. Alors on leur en expédie de plus ou moins tardives par un ofTicier d'état -major désigné à tour de rôle, escorté d'un seul cavalier d'ordonnance. Ce service est périlleux. Dans le parcours, l'officier se trouve arrêté par divers obstacles; il est injurié et quelquefois maltraité. J'en ai vu un revenir sans épaulettes, n'ayant dû son salut qu'à des gardes nationaux accourus à son secours. Péril inutilement affronté d'ailleurs; — presque toujours, quand l'oilicier d'état-iuajor arrive à destination, l'ordre dont il est porteur n'a plus d'op-
portunité, n'est plus applicable, car les choses ont eu grandement le temps de changer de face depuis que les instructions ont été demandées à Tétatmajor général. La révolution peut donc marchera l'aise devant des troupes manquant d'une direction supérieure énergique, restant bivaquées, fatiguées et presque inactives sur le pavé de Paris.
Cependant le roi, resté aux Tuileries, vient de temps en temps à l'une des fenêtres du palais pour observer ce qui se passe au dehors. Il est à celte fenêtre dans l'après-midi du 23 février, au moment où je viens informer le prince que la colonne du général Garraube n'a pas rencontré d'opposition sérieuse dans la mission qu'elle avait à remplir. « Y a-t-il eu effusion de sang? me demande vivement le roi. — Je ne le crois pas, Sire, car il en serait question dans la dépêche du péiiéral. — Eh bien ! venez avec moi. »
Et je passe, sin- l'invitation du roi, dans une pièce voisine, où se tenait la reine, visiblement émue. « Colonel, veuillez répéter à la reine ce que vous venez de me dire. » Après m'avoir laissé parler, il ajouta : « Tu le vois, mon amie, tu as tort do l'inquiéter; ce n'est rien, absolument rien. » Le roi me fait inviter à dîner pour le même jour.
A ce dîner, le dernier qu'il doit faire aux Tuileries, Louis-Philippe ne semble pas inquiet; il croit
triompher facilement de l'émeute, comptant pour cela beaucoup trop sur le dévouement de la garde nationale parisienne. Personne n'ose le désabuser. Les convives, en grand nombre, sont soucieux, et leur appétit s'en ressent. On vient m'offrir du jam.bon. Je refuse, pour accepter ensuite, sur l'insistance du valet, qui me dit : « C'est Sa ^lajesté qui l'a coupé!... » Il paraît que Louis-Philippe ne laisse à personne le soin de découper le jambon servi sur sa table; il le taille en belles tranches minces avec une rare dextérité.
On passe dans le salon pour prendre le café, et les conversations particulières s'engagent à voix basse. Inutile d'en dire le sujet. On déplore généralement la sécurité du roi dans une crise aussi grave. Un chef de bataillon de la garde nationale, ancien militaire de l'Empire, nous déclare bien nettement que Sa Majesté ne trouvera aucun appui dans la garde nationale, dont la grande majorité se prononce pour la réforme. Nous l'invitons à en avertir, sinon le roi, du moins l'un des princes présents à la soirée, ce qu'il fait immédiatement,
.Te passe au quartier général cette nuit du :2o au 24 février, nuit si féconde en graves incidents. Il n'arrive que des rapports tiès-alarmants. Tout le monde, fatigué, mécontent, succom.be de sommeil, lorsque, vers deux heures du matin, on annonce que le maréchal Bngeaud prend, par ordre du roi.