L'ABDICATION DE LOUIS-PHILIPPE
Personne n'ignore qu'au plus fort de l'insurrection, M. Emile de Girardin, député démissionnaire (1) et rédacteur en chef de la Presse, vint aux Tuileries conseiller au roi Louis-Philippe d'abdiquer en faveur de son petit-fils et de nommer la duchesse d'Orléans régente.
11 était environ huit heures du matin, lorsque, le 24 février, M. de Girardin arrive aux Tuileries, après avoir franchi barricades sur barricades. 11 demande à parler au roi. Le général de Rumigny l'engage à s'adresser d'abord à M. Thiers, qui est h l'état-rnajor du Carrousel avec MM. Barrot, de Rémusat, Duvergier de Hauranne et Lamoricière.
M. de Girardin s'y rend et s'efforce de leur faire comprendre que la situation est plus grave qu'ils ne le pensent.
De l'état-major on revient aux Tuileries : une proclamation est rédigée en toute hâte ; mais où la faire imprimer? Il y a bien là de l'artillerie, mais il n'y a pas d'imprimerie; mieux vaudrait en ce mo-
(1) Il avait envoyé sa d(''mission le 14 février, en disant : « Entre la majorité intolérante et la minorité inconséquente, il n'y a pas de place pour qui ne comprend pas : « Le pouvoir sans l'inilialive et le progrès; « L'opposition sans la vigueur et la logique. « Je donne ma démission. J'attendrai les élections générales. »
ment une casse et une presse que dix caissons et dix canons. M. Thiers conjure M. Merruau et M. de Girardin de faire composer et tirer en toute hâte, aux imprimeries du Constitutionnel et de la Presse, la proclamation qui vient d'être rédigée, et qui annonce la formation du ministère Thiers-Barrot- Duvergier-Rémusat, et la dissolution de la Chambre.
Au moment où M. de Girardin sort des Tuileries, MM. Guizot, de Broglie et d'Haussonville y arrivent à pied; ils n'y sont pas reçus.
Les secondes sont des heures!
Des Tuileries à la rue Montmartre, pour traverser trente barricades, il faut plus de trente minutes !
La proclamation de M. Thiers est composée et tirée. Vainement essaye-t-on de la placarder; elle est huée et aussitôt déchirée.
M. de Girardin, jugeant par ce fait de la gravité de la situation, prend sur lui de faire composer la proclamation suivante :
Abdication du roi; llé(jcnce de la duchesse d^ Orléans; Dissolution de la Chambre; Amnistie générale.
Sans attendre qu'elle soit tirée, M. de Girardin retourne en toute hâte à l'état-major du Carrousel, où il instruit le maréchal Bugeaud de ce qui se passe; puis de là court aux Tuileries, où il n'est introduit dans le cabinet du roi qu'après plusieurs minutes perdues encore dans le salon qui précède.
Le roi est étendu dans un grand fauteuil placé près d'une fenêtre. MM. Thiers et de Rémusat sont présents; ils se tiennent debout appuyés près de la cheminée.
— Qu'y a-t-il, Monsieur de Girardin ? lui demanda le roi.
— Il y a, Sire, que l'on vous a fait perdre un temps précieux, et que, si le parti le plus énergique n'est pas immédiatement adopté, dans une demiheure il n'y aura plus de royauté en France.
M. de Girardin sent aussitôt tous les regards darder sur lui; on doute, on paraît chercher s'il n'a pas perdu la raison en s'exprimant ainsi. Il aperçoit, à côté de M. Thiers, M. Merruau, rédacteur en chef du Constitutionnel.
— Interrogez, reprend-il vivement, interrogez M. Merruau sur l'accueil qu'a reçu la proclamation qui vient d'être imprimée au Constitutionnel et à la Presse; demandez-lui si on a permis qu'elle fût placardée...
Le récit de M. de Girardin est confirmé par M. Merruau. Après un moment de silence et d'abattement, la voix du roi se fait entendre pour dire ;
— Que faire ?
M. de Girardin répond :
— Abdiquer, Sire !
— Abdiquer !
— Oui, sans hésiter, et en conférant la régence à Madame la duchesse d'Orléans; car IM. le duc de Nemours ne serait pas accepté...
Le roi se lève et dit :
— Messieurs, voulez-vous que je monte à cheval ?
— Non, Sire, lui répond-on.
M. le duc de Montpensier s'approche du roi et le presse d'abdiquer.
Le roi dit : — J'abdique !
La régence de Madame la duchesse d'Orléans est acceptée.
Le bruit des décharges de coups de fasil se fait plus distinctement entendre.
Déjà l'on peut prévoir que les Tuileries ne tarderont pas à être attaquées.
— Partez, partez, Monsieur de Girardin!
M. de Girardin part, sans autre garantie que la parole du roi.
Au coin de la rue Richelieu et de la rue Saint- Honoré il est arrêté par les nombreux gardiens de la barricade.
Il leur annonce l'abdication du roi, la régence de la duchesse d'Orléans, la dissolution de la Chambre, l'amnistie générale.
On ne veut pas y croire. — Est-ce imprimé? est le premier mot qui s'échappe de toutes les bouches, — Non. — Est-ce écrit? — Non. — Quelles garanties nous en donnez-vous? — Mu parole. — Qui êtes-vous? — Emile de Girardin. — Le député qui a donné sa démission? — Oui. — Cela nous suffit. Passez, passez !
Des acclamations se font entendre : « Le roi a abdiqué! La Chambre est dissoute !... »
M. de Girardia passe et arrive à la place du Palais-Royal, oii les feux se croisent entre le poste du Château-d'Eau et le peuple, retranché derrière les colonnes et la grille du Palais. Vainement M. de Girardin essaye de faire cesser le feu.
Le général Lamoricière arrive à cheval ; il n'est pas plus heureux dans les efforts qu'il fait, il l'est moins encore, car il est blessé au bras.
Après bien du temps perdu ainsi en exhortations étouffées par le sifflement des balles, M. de Girardin retourne aux Tuileries, où il ne retrouve plus ni roi, ni princes, ni ministres, dans le cabinet où il les avait laissés.
Où étaient-ils? Que s'était-il passé? M. de Girardin l'ignorait. Interrogé par la foule qui entre et n'en sait rien non plus, il ne peut que répondre :
Le roi a abdiqué; — la duchesse d^ Orléans est régente ; — la Chambre est dissoute ; — une amnistie est proclamée.
— Est-ce bien vrai? — Oui. — Ecrivez-le et signez-le.
M. de Girardin s'assied à une table, et là, il écrit ou signe plus de cinq cents bulletins de l'abdication (1)...
(1) A la biographie de M. Emile de Girardin, dans les ContempO' rains de Mirecourt, se trouve joint le fac-similé des quatre lignes de la proclamation formulée plus haut. On a mis en tète : « Ecrit le 24 février 1848, à 11 heures du malin, au palais des Tuileries. »
Observation. — On lit ce qui suit dans les notes d'un publiciste :
« L'abdication jaillit de la circonstance; elle fut, après la retraite du ministère Guizot, après les ministères Thiers et Barrot, le prochain degré où devaient monter la crue et le débordement révolutionnaires. La première personne qui en parla aux Tuileries ne fut point M. Emile de Girardin. Lorsque M. de Girardin arriva, il y avait une demi-heure que cette concession extrême avait été demandée par un journaliste de courage et de conscience, qui se croyait autorisé par les hommes du National à présenter l'abdication comme la dernière limite de leurs exigences. Vainement des hommes d'une intrépidité d'esprit et de cœur imployable, le maréchal Bugeaud, à ce que raconte M. de Lamartine (1), et, au dernier moment, M. Piscatory, s'etïorcèrent-ils d'arrêter le roi : Louis-Philippe crut que son abdication avertirait et rallierait la garde nationale autour de son petit-fils. »
L'ACTE D'ABDICATION DU ROI LOUlS-PHlLlPPE
BEPRODCIT PODR LA PREMIÈRE FOIS EN faC'Simile y D'APRÈS L'ORIGINAL AUTOGRAPHE.
Le texte de celte pièce historique était connu depuis longtemps. Il fut publié plus ou moins exactement, par les journaux de 1848 et 1819. Le recueil bien connu et fort curieux, entrepris en 1863 par le Figaro, sous ce litre : I'Autographe, en a donné, ou plutôt a cru en donner, un fac-similé à la page 3 de son premier numéro (5 décembre 1863). Ce
(1) Mais cette assertion est erronée, le maréchal Bugeaud n'était pas présent ;\ ce moment-là.
prétendu fac-similé, qui n'était, comme on va le voir, qu'une imitation assez lourde et faite à mainlevée, parut accompagné de la légende que voici ;
Le 24 février, place du Palais-Royal, des insurgés, sous le commandement de Lagrange, assiégeaient le poste du Château-d'Eau.
Lamoricière arrive à cheval, en criant :
— Cessez le feu ! Voici l'abdication du roi.
— Voyons, fait Lagrange.
Et il ajoute presque immédiatement :
— Allez dire à Louis-Philippe que dans deux heures nous serons aux Tuileries.
Et il mit l'abdication dans sa poche.
La lutte recommence. Lamoricière, blessé, est forcé de battre en retraite, et Lagrange dit à M. G...., un des combattants :
— Celte pièce est importante, prends-la, citoyen; si je suis tué, tu la remettras à ma sœur.
C'est le fac-similé de ce curieux autographe que nous donnons ici. On remarquera combien, pour un vieillard, l'écriture est ferme et hardie ; mais l'émotion ne perd pas ses droits, elle se trahit par trois fautes d'orthographe.
Un simple coup d'œil jeté sur la reproduction donnée, en 1863, par ï Autographe et sur celle que l'on verra ici, permet de juger quelle est la vraie, quelle est celle dont chaque trait de plume porte l'empreinte de la vie. Il faut, d'ailleurs, que nous fassions connaître les circonstances singulières auxquelles nous avons dii de pouvoir constater et reclilior l'erreur de V Autographe.
D'après la légende que nous venons de trans-
crire, le citoyen Charles Lagrange, après s'être emparé de l'acte d'abdication de Louis-Philippe,
l'aurait remis au citoyen G , un des combattants.
Cela paraît au moins douteux, car Lagrange était encore en possession de cette pièce historique, il y a quelques années; il ne s'en est dessaisi qu'à son lit de mort, et c'est ainsi qu'elle a fini par prendre place tout récemment aux Archives de l'Etat. La lettre ministérielle et la note détaillée qu'on va lire expliquent les vicissitudes qu'a subies ce document, avant de faire partie d'un dossier officiel (1).