‹ Mémoires secretsChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

OBS DITBRSBS HATURBS DX RICHX8SSS.

La fortune privée, la fortune publique, sont les deux pivots sur lesquels une société politique fait rouler sa prospérité matérielle.

Il y a trois classes de fortunés privées : dles se rapr portent ou à Tagriculture, ou à l'industrie, ou au né^ goce. "*

En cette énuroération j'omets les genres de richesses qui ne demandent rien au travail physique ou qui sont représentées par des valeurs fictives. C'est le propre d'une civilisation excessive que de subtiliser sur toute chose. Rien ne la gêne en son essor : elle monte comme Taérostat gonflé de vapeur jusqu'au point où elle perd de vue la terre elle-même. Eblouie en ses hauteurs, elle

prend àeê fierions pour les r&ilit^s; et le trarail physique, cette loi impî>sée à Tespèce humaine, lui paraît chose ou superflue ou à pèo près insignifiante, que le mépris ou Tabandon peuvent flétrir sans danger.

Mais la décadence arrive ou s*approche. Viennent le^ jours de misère; et alors la vérité dissipant les nuages et les fantômes, ramène les yeux aux trois modes essentiels qui mettent le travail en jeu pour fournir à chaque famille sa subsistance et son revenu.

Entre ces trois knodes , est une gradation que U nature indique, ainsi que dans le chêne au vaste ombrage est la racine d*où la sève atteint les rameaux et les

fruits.

La racine de larbre social, c'est Tagriculture. Suivant

qu'elle est plus ou moins abreuvée de sucs nutritifs,

elle développe ou elle atténue les autres parties. Ah !

celles-ci loin d*eU« sembleDt se joutr daoa les airs : mais

portez la hache au pied de Tarbre : mutilez ou desséchez

la racine ^ et cherchez ensuite le roi de^ forêts !

Je n'ai jamais conçu la confusioA.didéés^jpar laquelle on oppose Tagriculture à rindustrie et au commerce : parties combinées du tou^ mai» parties subordonnées entre elle^ par la main irrésistible q^i fpnda tous les rapports. L*homme civilisé croit en vain pouvoir opposer ses mécanismes à Tordre naturel. En vain il s'efforce i planter larbre par les branches, à placer la pyramide «ur la pointe. L'arbre meurt : la pyramide tombe , se brise et 1 écrase.

Quand le duc de Sully disait : « Labourage et pàtu- » rage sont les deux mamelles de FÉtat : » il exprimait U yërité et la nature appliquées à ladminbtration*

Quand aujourd'hui ministres et financiers absorii>^

en même ttlusion , s*ëcriet)t de eoncert t Hônneut' et gloire au. crédit! honneur et gloire au Jeu des rentes! Je vois le jardinier usant ses forces à ployer en deUt l'arbre fructueux pour implanter dans le sol la sommité du rameau Frêle où le fruit bourgeonne : et d*impatience| il fouit le sol et brise la vraie racine, et s'étonne encore de voir et branches et fruits se flétrir sous ses mains meurtrières.

Il y a dix-huit ans qu'un homme estimable appelé par la nature au rôle de grand orateur, et par Louis xvirt au rôle de ministre inhabile, M. Laine, chargé alors du ministère de l'intérieur, s'efforçait d'inciter la chambre législative à établir dans les départemens les Petitsgrands'liçres : dénomination par trop biiafre ! et objet non moins funeste! Cela voulait dire qu'il fallait faciliter aux habîtans des provinces le moyen de convertir, sans bouger de leur domicile, leurs capitaux ou leurs terres en rentes publiques. « Favorisons dans les départemens le goût de In rente : » tels étaient ses termes oratoires et blasphématoires. Apparemment qu'il convient à l'État de ravir jusque dans le fond des provinces les capitaux au travail producteur I Apparemment qu'il lui est doti)^ de voir en cet Eldorado tous ses fortunés habitails vitre de rentes les bras croisés! Depuis que je lus cet axiome de destruction officiellement proclamé par la bouche d'un homme qui, en ce temps, était mon ministre immédiat, dix-huit longues années auraient dft efTacer rimpression dont il me pénétra. Elle subsiste en dépit de ces dix-huit ans.

C'est la sève agricole qui , circulant de Thumble racine aux plus hautes branches , va multipliant sur tous les points les forces reproductives; de Sâ surabondance

naissent cks fruits exubérans. L'industrie accourt qui recueille ces fruits superflus, les assaisonne , les embellit^ et puis, elle les remet au commerce; et le commerce part à pleines voiles ou à roulage accéléré , pour transporter les ouvrages de Tindustrie dans les régions où Hs manquent, et les échanger contre d autres fruits éclos sous d'autres climats.

Agriculture, industrie, commerce j alors tout se lie; tout s*entr aide , tout prospère. Au lieu d'opposition , union; au lieu de rivalité, assistance qui est réciproquement salutaire et aux familles, et à l'État, cette collection des familles.

Que certains pays soient voués à des combinaisons moins réguJiières, on le conçoit, on l'explique au seul aspect de leur topographie. Circonscrits par des mers , par des marais , par des chaînes de monts ou de rochers, ces pays entrent dans l'ordre exceptionnel que la nature admet. Ainsi l'Angleterre, ainsi la Hollande, sans négU^ ger aucune source de richesse naturelle, songent moins k élaborer les fruits de leur propre sol qu'à échanger de prime abord entre les nations à sol producteur, les produits naturek de ces nations respectives. L'Angleterre fait beaucoup plus qu'échanger les produits extérieurs : elle les façonne ; elle unit à l'activité du commerce l'habileté de l'industrie. Ses navires, chargés de ses œuvres , veillent à tous les besoins du globe, et y affluent en foule. De là pour elle assurément l'abondance de richesses tant privées que publiques; et néanmoins, si elle ne fécondait son propre sol par la perfection et par l'opulence de son agriculture, comment suffirait-elle i l'entretien de sa population progressive? C'est l'agriculture anglaise qui^ de ses produits indigènes , nourrit

tel

rindustriel anglais; et cest elle aussi qui par sa niasse est la consommatrice , sinon la plus riche , du moins la plus constante des œuvres de Vindustrie.

Où sont d'ailleurs, sans une agriculture riche et fi« bre, les gages d*une prospérité durable, pour les gouvememens qui transportent aux branches leurs soins exclusifs et leur protection oppressive? On peut d'avancé indiquer le sort final des empires dénués de base agri* cole. Le sort des pays comnierçans fut et sera ou de périr tout entiers, s'ils n'ont connu que le commerce, ou bien de se survivre par les points seuls où l'agriculture a imprimé dans le sol indigène sa trace permanente.

Je n'écris point une théorie, je raconte. Écoutez l'histoire. Qu'elle vous dise où sont les vestiges de Tyr et de Sidon , circonscrits par la mer et absorbés par le négoce. Deux fois leur fille Carthage a péri. Son esprit héréditaire lui fit dédaigner les conquêtes territoriales devers l'Atlas. Elle ne fut que riche; elle exprima l'or de tous les rivages alors connus. Qu'en reste-t-il? Le nom de Carthagène, fondu par elle sur le sol espagnol et transmis par l'Espagne sur le sol américain : voilà tout Carthage. Cités de la Baltique, cités de la Méditerranée, vous Brème et Lubeck au Nord , vous Gènes , Pise et Venise au Midi , vous couvrîtes les mers de vaisseaux et la terre de palais; où est maintenant votre puissance po» lifique? Où est celle que lo sage et industrieux Haml>ourg puisse opposer au premier occupant?

La force passe aux mains des peuples agricoles; elle y dure; elle peut s'y fixer. C'est par son adhérence au sol que la Chine a surmonté tant de siècles et confondu ces usurpations de Tartares où le peuple vaincu a absorbé le peuple vainqueur; triomphe qno rappelle et

qu'entretient la cérémonie fameuse où le souYerain ab* solu de trois cent millions de sujets manie la charrue de ses mains protectrices. Loin de cette invariable nation, considérez la petite aggrégation de p&tres et de cultivateurs qui habite la Suisse : ses troupeaux et ses champs lui donnèrent la vigueur qui maintient son existence nationale. Supposez-la maintenant livrée exclusivement à rindustrie, au trafic et aux rhéteurs; et peu d'années suffiront pour la rayer de la carte. Passez rOcéan, et observez à Tautre rivage les Américains du Nord. Ce peuple nouveau a pu choisir entre trois situations.

Qu'il eût dédaigné d'extirper &e* forêts; qu'entassé sur les cotes, il s'y lût adonné absolument corps et biens au commerce maritime, il eût été bientôt riche, bientôt corrompu, bientôt dissous.

Si , limitant son territoire entre la mer et les AUéghanis, il eût adonné ses travaux en deux parts, Tuoe au commerce, l'autre à son habile culture, il aurait pu se maintenir en corps de nation réduit à des proportions communes.

Mais ce peuple agricole a franchi les monts et les fleuves. Une hache dans une main, le soc ou le froment dans l'autre , il s'avance vers l'Océan de son ouest, tou* jours défrichant, toujours labourant, semant, moissonnant. Aussi sa multiplication et sa prospérité sont in* commensurahles. De trente ans en trente ans, il double •n nombre; c'est l'octuple en un siècle; et, pour semences de bonheur, il jette à pleines mains, en jdace des vieilles forêts, les céréales, les graines fourrageuses, si le roseau du sucre, et la vigne, et l'olive.

Semences de bonheur, ai^je dit; oui, d'un bonheur fins sAr el plus durable que celui de ses côtes conuner*

^niet , mais hélas I non pas invariable : l'unité religieuse el politique lui manque. Il flotte antre mille idées saines ou fausses dont la vie ohampètre éloigne encore le périlleux choc. C'est par la population rurale et par sa dissémination en de vastes espaces qu'il échappe au fiéan des dissentîons intestines. Peu à peu, aux agriculteurs se mêleront les industriels; aux habitations éparses succé« deront les cités agglomérées. Alors le jour viendra où l'empire trop vaste sera scindé en fractions qui deviendront des unités, qui se disputeront des territoires, qui exerceront l'une envers l'autre des ravages toujours réitérés par la guerre et toujours réparés par l'agriculture. Tel est le cercle où la Providence rappelle les sociétés humaines ; et peut-être est-il dans son ordre suprême que les nouveaux peuples, nés du sol américain , recommencent le cours des vicissitudes historiques pendant que l'Europe s'abtmera dans l'athéisme et dans l'industrie.

Déjà l'Europe a subi une autre révolution générale. Des peuples nomades ont effacé les États Romains £t glissé à leur surface. Où voit-on vestige des hordes qui dédaignèrent la culture? Mais les Angles ont laissé leur nom à la Bretagne , les Francs à la Gaule , les Lombards aux plaines de l'Éridan : et ces Lombards à qui ne fut pas donnée là force de conserver leur existence natio« nale, ont pu, en expirant, sceller de leur nom-propre les belles contrées où ils incrustaient les travaux utiles à la culture, et notamment les nombreux canaux qui^ sous leur règne (je crois), ont uni les fleuves subal* pins , en ont distribué les eaux , ont vivifié et les prés et les champs de cette effusion féconde. Les Romains y entretenaient des parcs éphémères : les Lombards y ont fondé la LoiMbardie,

Un autre peuple s éleva dans ce temps d*irruptions et de métamorphoses. Il parcourut TEurope avec plus de renommée que les Lombards, et vint se reposer en conquérant dans notre Midi. Ce fut certes un beau royaume que celui où les Visigoths et leur roi Alaric tenaient unis sous un même sceptre TEspagne et le Midi des Gaules y dominant ainsi de Cadix à la Loire. Redisons : qu*en reste-t-il? Le pays où j'habite connait-il seulement le nom de ses anciens maîtres? Oui. Et comment? Alaric prit au petit fleuve Adour une partie de ses eaux et les versa dans un canal d'irrigation qui distribue, en mille ruisseaux, ses lympides ondes dans les plaines de Bigorre. Le canal est bien modeste, tout simple, tout étroit; mais il est bien utile aux champs dont il alimente la fécondité. Qui sait où gissent les Visigoths? Qui ailleurs nomme leur roi Alaric ? Ici le Canal d* Alaric perpétue son nom royal. Ailleurs c'est un barbare ; ici un bienfaiteur. Des Visigoths et d' Alaric, il ne reste qu'un canal d'arrosement : mais il reste.

Que dans la subversion prochaine dont l'Europe paraît menacée , l'Angleterre succombe frappée à mort : sa banque, ses comptoirs, ses capitaux, ses immenses mécaniques s'évanouiront bien vite. Mais elle se survivra dans ses élémens ruraux. Quand le sol politique s*entr'ouvre, il engloutit les richesses fictives; le sol physique résiste, et il conserve la substance des belles fermes, les gras pâturages, les clôtures, les canaux, les mines; il conserve même et lègue au vainqueur, quel qu'il soit, la tradition des systèmes ruraux qui ont vivifié le territoire.

Tdle est la force innée du système agricole qu'en ce ■KMment même, où l'Angleterre éprouve les premiers

symptômes dune révolution subversive, elle n oppose cl*autre digue au torrent que celle de Taristocratie rurale. Elle est attaquée par la masse industrielle; elle est soutenue par la propriété foncière.

Il est vrai : cette aristocratie dont le sol fait la puissance, applique aux autres nations toute la turbulence et toute riniquité criminelle des prétentions commerciales. Ses champs, elle les améliore; ceux d'autrui, elle les désole. Cruelle auxiliaire et des opinions et des classes qui font le désordre, elle s* est long-temps flattée de maintenir la paix chez elle, la guerre chez les autres. Odieux contre-sens qui brave encore Texpérience! il constitue, en quelque sorte, le fonds d*un gouvernement qui donne à Taristocratie et qui reçoit d*elle un appui journalier; il est Texpression extérieure de sa pensée dominante. Je le sais : et que répondre ? les corps sont-ils plus que les individus à Tabri de Finconséquencei du vertige, des fautes et des crimes? Les erreurs politiques et religieuses ont égaré l'aristocratie anglaise; mais elle comprend ses intérêts matériels, et, en les fondant sur lagriculture, elle maintient Tédifice ruineux où sa nation cherche encore un refuge. Elle donne aux autre nations une leçon de sagesse et peut-être un moyen de salut.

La France est-elle aux aguets de la leçon à elle donnée par sa voisine et sa rivale? La France, exténuée par tant d'idées contradictoires, a-t-elle et sagesse pour écouter et résolution pour exécuter des avis salutaires qui s'appliquent à elle par tous ses organes?

Lagriculture, avons*nous dit, est la racine de larbre social : mutilée, l'arbre languit; desséchée, Tarbrc meurt. Mais entin , qu est-ce nettement que l'agriculture ?

J'entends par â^culturela mise en œuvre de la propriété foncière, seu\e propriété essentielle, rëelle, substancielle; seule propriété qu*on ne puisse troubler par des actes plus ou moins usurpateurs sans introduire aussitôt un thouvement d'instabilité qui, du hameau passe à la contrée, de la contrée au royaume.

Gonséquemment, par considération due à Tagriculture, j'entends liberté et respect dus à l'usage que le propriétaire fait, à son plein gré, tant du fonds que des fruits.

Delà, nécessité sociale que la propriété soitinriola- Ue, que le 'propriétaire trouve et sécurité et franc arbitre et prospérité dans l'emploi de les moyens productifs.

De là , aussi , par raison contraire , nécessité que l'État en corps et ses membres divers souffrent et languissent en proportion des rapines ou des gènes subies par lé propriétaire.

Ici, donc, où j'envisage la stabilité éventuelle de la nation française , je dois ne demander si la propriété fon« cîère est en France à l'abri des violations , si le propriétaire d'un sol si mouvant, si tremblant, y recueille k pah et l'aisance.

kJt2liiii

Page 1