CHAPITRE III
Etat du Piémont sous l'usurpateur «et sous le gouvernement de l'ancienne famille royale. — Intrigues à la eourde Turin. — Le duc de Dalberg. — Conjuration du peuple. — Le chevalier Bardaxi. — Arrestation de La Gisterne. — Incertitudes du prince de Carignan,. — La révolution éclate. — Abdication du roi. — Fuite secrète de Y aller Ego, — Fin. — Commission immédiate. — Injustice de celle-ci.
Ut parentum sœvitiav sic patries patienda a« ferendo leoienda est. Tit. Lit.
11 existe déjà quantité d'écrits sur la révolution du Piémont; il en est peu .cependant quiméritentd'ètrelus, peu qui la présentent sous son véritable jour. Je ne prétends pas m'étendre sur tous les incidents qu'elle a produits : je ne veux qu'en faire connaître
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les ressorts cachés, et je le puis, ayant reçu des documents précieux des personnages qui ont joué les premiers rôles dans cette comk tragédie. Je dirai quelles vues erronées, quelles apparences trompeuses ont imprimé le mouvementé ce bouleversement politique. J'ai vécu bien des années avec ceux qui ont ourdi ou hâté cette révolution , et je me sena d'autant plus propre au travail que j'entre* prends, que je ne suis aveuglé par aucun* passion. Le comte Santa-Rosa, ministre de la guerre, aurait pu faire des révélations eurieuses; il s'en est abstenu, dans la crainte de compromettre des individus que h'attei*gnaient pas encore les soupçons. Les temps sont changés : de tels ménagements ne sont
plus nécessaires; en outre, il ri'en trait pas dans l'esprit des gens éclairés, à la classe desquelles appartenait Santa-Rosa, de découvrir les menées secrètes du parti révolutionnaire, puisqu'ils cherchaient à entretenir
ses espérances et à faire naître un nouvel ordre de choses. Tout a changé de face. Depuis la chute des Cortès et l'arrestation des deux émissaires français, l'avocat G... et le chirurgien G... (1), tous les fils ont été rompus, et à peine étaient-ils renoués que la mal-, heureuse mission de Saint-Andryane les brisa de nouveau. Les documents les plus impor-r tants du grand Firmament et les papiers du Diaconi mobilis Poticarpes ont été découverts : dè6 lors les nombreux partisans de la révolution piémon taise ont disparu. Je regretterais vivement que les lignes suivantes pussent causer le moindre désagrément àun honnête homme; mais aussi je me féliciterais, si elles contribuaient au maintien du bon ordre.
L'heure de la liberté n'est pas encore venue pour l'Italie; elle sonnera, .elle sonnera,
(i) Agents du graud Firmament dont les pouvoirs ne sont pas spéciaux comme ceux des Diaconi ordinaires des illimités.
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n'en doutons point; mais ce changement, pour qu'il soit heureux, doit s'opérer parles classes supérieures.
Il n'est pas surprenant, pour peu qu'on y réfléchisse, que les esprits aient été fortement exaltés après la restauration et que celle-ci ait reproduit les mêmes hommes et les mêmes principes. Ce mot spirituel que l'émigration française n'avait rien appris, mais aussi rien oublié, peut encore à plus juste titre s'appliquer à l'émigration piémontaise. Victor-Emmanuel épousa trop ses préventions. \\ voulut tout remettre sur le même pied. Jx code Napoléon fut remplacé par les anciennes constitutions: on exigea des juges un impôt qui devait naturellement amener les abus les plus vexatoires, la vénalité, et toutes les iniquités qui l'accompagnent.
Les ecclésiastiques s'immiscèrent dans les affaires temporelles, l'autorité de la haute
noblesse n'eut pas de bornes dès qu'il était question des classes inférieures. Un noble, s'il ne voulait pas acquitter ses dettes, obtenait, au moyen d'un bigtietto regio la dispense de payer aucun intérêt pendant dix ou vingt ans. Les lettres de cachet étaient à Tordre du jour. En 1819, sept jeunes gens d'extraction noble et tous hommes de cœur et de tête, furent renfermés à la forteresse Fenestrellesetau château d'Ivrée, pour avoir voulu épouser les filles d'honnêtes bourgeois. J'ai dit au chapitre précédent quel mécontentement excita la nouvelle organisation de l'armée. Celle-ci, néanmoins, grâce au penchant martial du roi, fut peu à peu re^ mise sur un bon pied. On congédia des officiers d'une incapacité complète; on appela sous les drapeaux des hommes connus par leur bravoure. Le Piémontais est courageux; s'il ne s'est pas montré tel à Novare, c'est qu'il combattait pour une cause qui l'intéres-
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sait peu. Napoléon le jugeait l'égal du Français sous )e rapport des talents militaires. Comparons l'état où se trouvait le Piémont avec celui où il était du temps de l'usurpateur. Quelque onéreuses que fussent alors les charges publiques, elles ne le sont pas moins actuellement. Au contraire, la manière inégale dont les impôts sont répartis les. rend encore plus accablants. Les ouvrages prodigieux qu'on exécuta à cette époque,
tels que les routes qui traversent le Simplon et le Mont-Cenis, les digues du Pô, le chemin construit sur la Bocchetta, celui de Nice à Gênes* firent circuler des millions parmi la classe laborieuse^ et donnèrent une nouvelle impulsion à l'industrie et au commerce (i)<
(i) Dans l'été de l'année iSao, j'eus le bonheur depasser quelque temps avec plusieurs membres de la fainitie de Bonaparte, avec l'ex-reine de Hollande et lagrande-duchesse douairière de Baden. €e fut là seulement que j'appris à connaître le caractère de l'empereur. On l'adorait sans l'encenser. L'aimable ducJiesse de Saint-Leu me dit un jour : uLes Français demandaient,
L'oppression sous laquelle gémissait l'humble bourgeois et le laborieux cultivateur fut détruite ; la féodalité reçut le coup de mort, et chacun put jouir paisiblement du bien qu'il avait légitimement acquis. Le préjugé de la naissance et des conditions cessa d'être un obstacle insurmontable au génie qui tendait à s'élever ; le mérite devint le seul titre à l'avancement. D'après cela, peut-on s'étonner si la restauration , escortée des anciens privilèges , produisit un mécontentement
deux choses : la liberté et l'égalité. Napoléon leur fit oublier Tune, en leur laissant largement l'autre.» Je me permis de lui témoigner mon étonnemept sur la fortune médiocre dont jouissait actuellement la famille de Bonaparte ; elle me répondit que l'empereur lui assignait par an deux millions , pour ses menus plaisirs , mais sous la condition expresse de n'en pas conserver une obole : «Car, disait il, les impôts ne sont que de l'argent prêté ; ils viennent du peuple , il faut qu'ils retournent au peuple, semblables à ces vapeurs que le soleil attire de la terre , et qu'il y fait retomber en pluie ou en bienfaisante rosée. » Ce fut aussi là l'une des causes de ses disputes continuelles avec sa mère , qu'il chérissait cependant beaucoup.
général ? Cependant la révolution du Piémont ne prit pas sa source dans cette disposition de l'opinion publique. Elle fut l'œuvre artistement combinée de deux partis. Ce
mouvement éphémère ne fut pas , à proprement parler, une révolution ; car une révolution doit toujours être l'acte de la volonté générale ; si elle n'est pas l'œuvre directe du peuple, elle doit au moins s'appuyer sur lui. La catastrophe du Piémont, au contraire, ne fut que l'action de la haute noblesse , une conspiration de militaires et de la classe moyenne.
Du*moment où le duc de Dalberg fut nommé à l'ambassade de Turin , le ministère français travailla à faire adopter au roi «de SardAne des principes libéraux ; il lui conseillait même de donner à ses États une constitution semblable à la charte française. De Cazes ne pouvait rencontrer un homme plus disposé à coopérer à cette œuvre que le