‹ Mémoires secrets relatifs à l'état de la révolution du Piémont, de l'esprit que règne en Italie et des sociétés secrètesChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nos «rrwUtiio à Mornèx. — BmuMvUU. ** Hdftriftlk prison d'Annecy* — Touchante compassion de la fa* mille du geôlier. — Àii en Savoie,. — Le corps des carabiniers. —Mon séjour à Rhopital dé Chainbéry, —Les vénérables sœurs grises. — Départ pour ^ujrin.

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Female hearts are such a génial soil , For kiriâér feeling utoâtso* éf tfceir batlori. They geaeraly {km* the, wina anf oïl , Samaritans in every situation.

J'étais assez fortement ïiiâladé ; tiné Ûëvtè câtarrhale mé tenait alite depuis quelques jours , lorsque, le fco septembre i&u , vers dik heureé, hion hôtesse énirâ toiit-à-èbup dans ma chârribrë, et m'annonça d'un âiréôiisterne qu'une personne demandait instamment à frifc voit. Elle à'âVàitp'às acheva, que mon appartertient est ïfiohdè de fcâtâfeiûiérç

en armes qui me crient dune voix terrible, eu m'appliquant leurs carabines sur la poitrinc : « Point de mouvement, vous êtes prisonnier. » Ma- surprise futsijorte que je ne songeai pas même à la moindre résistance. Je m'évanouis pour ainsi dire, et me laissai retomber sur mon oreiller.

Les carabiniers ( c'est ainsi qu'on nomme les gendarmes en Piémont ) se mirent en devoir de rassembler mes papiers , et firent un paquet de ceux qui se trouvaient dans ma chambte. Je les regardais faire sans mot dire; j'étais stupéfait, anéanti, je ne savais pi ce qui se* passait sous mes yeux n'était point un songe* Mais tout-à*cç>up je me ressouviens d'upe lettre que j'ai reçue la veille, et que malheureusement je n'avais pas encore détruite. Si xell$ tombait d^ns les mains du gouvernement piémontais, la liberté , la viç même d'un honnête homme était en danger. Mon indifférence ordinaire s'était éva-

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nouic, mon apathie m'avait quitté ; je cherchais comment sortir de cette position cruelle. Toat-àt-coup j'entrevois un moyen ; la réflexion ne me l'avait pas suggéré , c'était une véritable inspiration. Je prends sans être aperçu la chandelle qui était sur ma table de nuit, je mets mes bas et les graisse avec. Cela fait , je saute en chemise hors du lit , je feins de vouloir aider mes sbires à sortir et emballer les papiers qu'ils furètent avec une si singulière sollicitude. Ma coopération n'est pas longue; je me laisse bientôt aller et choquç la table ronde : elle n'a qu'un pied; elle trébuche, et tous les papiers dont elle est chargée tombent avec elle. Je glisse le pied sur la lettre en question ; elle colle à la semelle de mon bas ; je passe le pied dans mes larges pantoufles, et saisis une occasion où Ton est forcé de me laisser seul , pour anéantir ( sous le plus fort battement de cçeur) cet écrit dangereux.

Bientôt tout est disposé, mes papiers feont Cachetés, et nous nous acheminons sur Bonneville. Mes effets, mon argent, j'avais tout laissé à Genève. Je commençai mon pénible voyage, malade, vêtu d'habits d'été, ayant à mes pieds des souliers de bal, et une paire de pantoufles dans ma poche.

Mes forces m'abandonnèrent bientôt; mes pieds commençaient à saigner , et j'avais une fièvre ardente. Je m'estimai heureux de pouvoir, au prix de l'argent qui me restait ( il s'élevait à t5 fr.), me procurer un petit âne qui me transporta au lieu où je devaii coucher. Mon équipage devait paraître grotesque à ceux qui ne connaissaient pas mon affaire. Je n'ai pas besoin de dire combien il Tétait même à mes yeux. Que l'on s'imagine notre cavalcade, ou plutôt notre asinade. En tête dû cortège était un carabinier, armé de la tète aux pieds ; venait ensuite un paysan qui , moitié gré , moitié violehéè, avait

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prêté sa bourrique, dont il ne quittait pas la bride et qu'il traînait avec lui. A droite et à gauche marchaient deux autres carabiniers, qui, ennuyés de l'allure lente de l'animal, régalaient assez souvent les flancs de ma monture de violents coups de crosse, qui paraissaient faire plus d'impression sur le conducteur que sur la bête même. Derrière, et à une certaine distance , suivait l'officier dirigeant l'expédition , pauvre diable qui ne devait qu'à ses dénonciations les épaulettes dont il se pavanait. Je passe maintenant au principal personnage de la scène, que par modestie je n'ai pas encore esquissé. Perché sans selle et sans bride sur ce pauvre et. maigre petit animal, j'étais obligé de me cramponner a son cou, afin d'avoir dans ma faiblesse un point d'arrêt auquel je pusse m'appuyer. Je croisais mes jambes autour du ventre de la bête, car si je les eusse alongées , je les aurais blessées à chaque in-

stantsur le sol inégal que nous parcourions. Un autre inconvénient encore , c'est que si je les eusse tendues, j'aurais couru risque de voir ma monture s'échapper de dessous moi. J'étais si faible et je tremblais tellement de la fièvre, qu'un de mes gardiens fut constamment obligé de me soutenir. Pour comble de maux, la pluie était battante ; nous étions trempés jusqu'aux os lorsque nous arrivâmes à Bonneville.

Ma bonne étoile voulut que le chef des carabiniers de cette station , le comte Avogrado, frère de l'avocat distingué du même nom , à Turin , fût un jeune homme délicat. Au lieu de me jeter dans une prison , comme il en avait l'ordre, il me permit avec beaucoup d'obligeance de prendre un logement dans un hôtel. J'étais sans fonds; je vendis ma montre afin de m'en procurer. Un juif ( qui était cependant un chrétien ratholjgue ) m'en donna le dixième de ce

qu'elle m'avait coûté : je l'avais payée 5oo fr ., , j'en tirai 5o livres de mon Arabe,

Des accès de fièvre non interrompus ne me permirent pas de goûter un instant de sommeil. J'aurais désiré passer quelques jours dans la ville et suivre l'avis du médecin, qui me commandait le repos; mais comment attendre de l'humanité d'un Sarde !... car mon alguazil était de cette nation. Dès le lendemain matin nous nous remîmes en marche. Le comte Avogrado m'avait procuré de sa poche une voiture ; malheureu-

sèment elle ne me conduisit que jusqu'au poste suivant; je fus de nouveau obligé de louer un âne. Mon extrême faiblesse, le changement de mes conducteurs, furent cause que nous n'arrivâmes que le soir au lieu de notre destination , c'est-à-dire à Annecy, où je fus livré au chevalier Benedetto, commandant des carabiniers de la province. Ma monture excita la gaieté de la popu-

lace; je me traînai dans les tristes rues de cette petite ville, au bruit des railleries d'une multitude désœuvrée. Je cherchais autour de moi des regards compatissants, car, malgré mes souffrances , je me représentais le temps où le pauvre Jean-Jacques vivait,

-$r aimait et souffrait dans ces murs. Hélas! je ne

I, C€J( * rencontrai pas une madame de Warensqui

lU nci / J* ^eût pitié de moi; je ne vis que des polissons ^J^ Idégoûtants qui me jetaient de la boue, et

présentaient de l'herbe à mon âne afin qu'il

s'arrêtât.

Le signor Benedetto, sexagénaire, que sa cruauté et son fanatisme avaient rendu l'épouvante et l'horreur de la province, ne m'admit même pas en sa présence; il se borna à recommander qu'on me jetât dans le cacljot le plus obscur de la prison. Après être resté assis plusieurs heures dans la caserne, où je servais de sujet de raillerie aux carabiniers , un d'entre eux m'attacha une

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corde au bras, après quoi il m'ordonna de le suivre. Ce drôle, compatriote de l'officier qui m'avait arrêté, et favori du signor Benedetlo, se moquait des frissons et du claquement de dents que me donnait la fièvre. 11 ouvrit une porte de fer qui conduisait à un caveau souterrain , et comme je lui demandai d'un ton consterné si c'était sous terre qu'il me menait : « Oui, me dit-il, mais courage, dans peu vous serex logé plus haut, car on ne sort d'ici que pour aller à la potence. » Le trou dans lequel on me fourra avait environ douze pieds carrés, et il eût été impossible , même à un homme moins grand que mpi, de s'y tenir debout. Mais ce qu'il y avait de pis, c'était l'horrible humidité du souterrain; car comme ce n'était ni d'en haut, ni par des croisées, mais du bal* et par de petits trous garnis de barres de fer qu'il était éclairé il était inondé dès que les pluies grossissaient le canal de décharge qui le baigné. Il ne

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renfermait plus d'eau lorsque j'y fus déposé; il contenait pis que cela; il était plein des insectes qu'elle engendre ou du moins traîne après elle. Les rats à longue queue , les crapauds y pullulaient. Jamais je ne vis de repaire plus infect. Heureusement, mon prédécesseur, assassin qui venait d'être exécuté , avait laissé un paillasson sur lequel il passait la nuit.

Je fis avec la plus affreuse indifférence l'inspection de ma demeure ; le carabinier m'éclairait avec complaisance. Je donnai à ce misérable ce qui me restait d'argent et m'étendis sur mon paillasson à moitié pourri, avec l'espérance que la mort allait incessamment mettre un terme à mes souffrances. J'étais résigné, satisfait même; je priai Dieu qu'il m'unît à ma mère le plus tôt possible. Je ne suis vraiment pas en état de dire si c'est en pleurant ou en riant, en dormant ou en veillant, que je passai la nuit; je me rappelle

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seulement que je ne tardai pas à apercevoir la lueur d'une lampe. Je n'entrevis pas , je l'avouerai, la lumière sans déplaisir. Deux individus extrêmement vieux étaient debout devant mon grabat lorsque je me réveillai : c'étaient le geôlier et sa femme, qui épiaient mes mouvements. Ils m'avaient appelé , secoué , n'avaient pu obtenir aucun signe de vie, et m'avaient cru mort. La bonne vieille fut la première qui s'aperçut que je respirais encore. Eh ! mon Dieu , s'écria-t-elle , toute espérance n'est pas perdue , je viens de voir ses muscles se contracter. Je soulevai mes paupières, je l'examinai, et lui adressai quelques mots. Elle m'examina de plus près , se mit à sangloter dès qu'elle vit mon visage hâve et mes yeux éteints. Son mari cherchait à réprimer l'intérêt qu'elle me témoignait; mais ses observations, les refus qu'il lui opposait furent inutiles. Elle persista à vouloir que je jouisse de la lu-

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mière, et me fit porter dans sa chambre, La bonté de ces personnes très bornées , mais aussi compatissantes que pieuses, avait quelque chose de touchant, d'inexplicable* Ils m'avouèrent que d'abord ils n'avaient pas voulu s'occuper de moi, parceque le carabinier leur avait dit que je n'étais pas chrétien (1). Le signe sacré de la croix fut ce qui me sauva la vie. Je portais autour du cou un petit crucifix qui se trouva par hasard à découvert, de manière qu'ils le virent aussitôt. Cette circonstance effaça l'impression si fâcheuse que le rapport du carabinier leur avait donnée. La première question qu'ils me firent, fut si j'étais'vraiment chrétien. Après que je l'eus juré avec la conscience la plus tranquille, et que pour preuve j'eus baisé le crucifix , leur bonté pour moi n'eut plus de bornes. Comme ils n'avaient qu'jm lit,

(i ) En Italie, le peuple ne regarde comme chrétien que les catholiques ; les hérétiques ne le sont pas à sta yeux.

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j'y reposai en commun avec mon Philémon et sa Baucis. Elle fut quelque temps malade; néanmoins je continuai à coucheç à côté d'elle. Du reste, mon état physique était tel, que je ne m'aperçus pas du désagrément de cette position qui, dans d'autres circonstances, n'eût pas été supportable pour moi. Je jouissais comme un enfant de la douce chaleur du lit. Malheureusement on n'osa pas s'exposer à appeler les secours d'un médecin , qui n'aurait pas manqué d'informer le maledetto Benedetto de ma translation , ce qui pouvait avoir pour mes bienfaiteurs et pour moi les suites les plus fâcheuses. On m'avertit enfin le quatrième jour que je devais me préparer à partir pour Chambéry. Mes jambes étaient enflées , et ma faiblesse si grande , qu'on fit venir un chariot. Je ne pouvais pas y monter, on m'y jeta. Cette barbarie arracha des cris à la famille de mon geôlier, qui, en prenant congé de moi, me

donna une botte de paille et une pièce de trente sous. Les lamentations de ces bonnes gens, les sanglots de la femme, mes horribles douleurs, m'émurent à tel point que j'essayai plusieurs fois de me précipiter sous les roues de la voiture. Afin de m'en empêcher , on me lia à des galériens qui s'étaient échappés et qu'on avait repris ( appelés bandits di prima datte ). Les menottes étaient trop larges; on me mit les poucettes. On aurait de la peine à concevoir les douleurs que me causèrent ces dernières. Il faut qu'on les serre beaucoup afin qu'elles ne glissent pas. Mes compagnons de misère, tout farouches qu'ils étaient , furent touchés du triste état où je me trouvais, et m'offrirent de partager leurs provisions. Il est étonnant combien la basse classe, dans les pays catholiques, et surtout en Italie, compatit aux malheurs de certains criminels , et surtout à ceux des assassins. De tous côtés le peuple leur appor-

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tait des vivres et de l'argent, tandis qu'on ne m'approchait, moi criminel politique, qu'avec crainte , et même avec un dédain insolent. Nous arrivâmes à Aix en Savoie, où nous devions rester la nuit. J'eus encore le bonheur de trouver dans cet endroit des gens bienveillants et généreux.

À peine mon escorte m'avait-elle quitté, et m'eut-on montré mon lit dans la caserne des carabiniers, que ceux-ci, qui étaient au nombre de cinq, se firent connaître comme francs-maçons, et m'offrirent tous les services qui étaient compatibles avec leur devoir. L'entliousiasme , le fanatisme même avec lequel ils parlèrent de Napoléon (le brigadier surtout), me parut inouï et par conséquent suspect. Je ne tardai pas à pénétrer l'énigme; les détails que je recueillis sur l'organisation du corps m'en donnèrent le mot.

Le vieux roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel déclara nul, en reprenant sort trône, tout

ce que Ton avait fait pendant son absence . En conséquence, l'armée fut remise sur l'ancien pied par une ordonnance royale , et les pn> motions réputées non avenues. Les militaires les plus estimables , ceux qui avaient commandé des régiments, des brigades même, devaient redevenir enseignes et sous-lieutenants; car aucun avancement obtenu sous l'usurpateur n'était valable. Ces mesures soulevèrent l'opinion. Chacun s'éleva contre une semblable injustice. Le gouvernement faiblit , modifia ses actes, et ne les fit peser que sur les officiers plébéiens ou de grades inférieurs. On chassa impitoyablement ces derniers, tandis que ceux qui étaient de race noble conservèrent leurs grades ou reçurent la retraite de celui qu'ils avaient acquis. En même temps qu'il congédiait ceux-ci , le roi donnait de l'avancement à ceux qui avaient servi avant la révolution , ou qui plus tard avaient abandonné les drapeaux français. l\

considérait leur inaction comme une preuve de fidélité, et les traitait comme s'ils n'eussent pas cessé de porter les armes pendant toute la durée de soq exil. Le général devint portedrapeau, et celui-ci général, pareequ'il avait eu le bonheur de ne rien faire v

La gendarmerie, qui avait aussi le tort d'avoir fait la police pendant l'occupation , fut licenciée sur-le-champ ; mais , comme c'était de toutes les armes celle qui dans la circonstance importait le phis > elle fut réorganisée de suite sous le nom de corps des carabiniers, Beaucoup d'officiers réformés s'estimèrent heureux de pouvoir y entrer comme sous -officiers, afin d'échapper à la misère, ou de ne pas njourir de faim. Le brigadier dont j'ai parlé était officier de la Légion-4'Honneur ; il avait été capitaine dans le troisième régiment de ligne (1).

(i) Il avait été défendu aux Piémontais de porter le*

11 est fâcheux que l'excellent Victor-Emmanuel , qui était si bien sous d'autres rapports, ait donné dans des travers de cette espèce. Comment ne s'est -il pas trouvé parmi ses conseillers quelque homme de sens qui lui ait fait apercevoir le danger de ces mesures odieuses? L'opinion publique accusait forte^ ment la reine ; mais il faut convenir qu'on était trop sévère à son égard, et que la haine qu'on lui portait tenait, en grande partie, à cç qu'elle était Autrichienne.

•Ci tous les carabiniers avaient été aussi bienveillants, et avaient pris autant d'intérêt à moi que la brigade d'Aix , je n'aurais pas été malheureux; mais les épurations succès-.

décorations françaises. Lorsque le marquis de Prie reçut la nouvelle qu'il était condamné à mort par' contumace, sa première idée fut de charger un domesti» que d'acheter un ruban mêlé d'orange. Le fat se réjouissait de ce qu'il pouvait maintenant porter la cou-r ronne de fer, que Napoléon lui avait conférée comme maître des requêtes. N'est-ce pas là l'héroïsme de la. vanité!!»

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sives que subit ce corps , et qui même s'opéraient précisément à cette époque , avaient changé l'esprit de l'arme. Elle ne comptait plus en Savoie que quelques francs-maçons bien intentionnés. Comme la révolution piémontafi$e ne s'étendit pas au-delà du Mont-Ce* nfe (et j'en remercie la bêtise des constitutionnels ) , les carabiniers libéraux n'eurent pas occasion de se compromettre, et délaisser percer les v<»ux qu'ils formaient pour un régime constitutionnel. Il n'en fut pas ainsi en Piémont. I^a majeure partie de ceux qui avaient servi sous Napoléon s'étaient dé-

clarés pour le nouvel ordre de choses, Us surent ep supporter les conséquences, et subirent^ sans se plaindre, toutes les tortures qw d'ordinaire accablent les vaincus; ils furent envoyés, les uns aux galères , les au? très dans les corps francs , comme on les appelle , et tous furent expulsés du corps. Enfin , la contre-révolution achevée , on li-*

cencia , suivant le conseil du comte Thaon de Revel, tous les vieux militaires qui avaient servi sous Napoléon , et on les remplaça par des hommes dont le principal titre fut de n'avoir pris part à aucun combat, de n'avoir acquis aucune illustration. Les carabiniers devinrent dès lors un véritable corps des janissaires , qui traitaient insolemment et l'étranger et le citoyen.

D'aix on me conduisit à Chambéry, où les carabiniers me traitèrent avec bienveillance. Ils y mirent cependant de la réserve, parcequ'il y avait parmi eux plusieurs Sardes dont la mala fides était déjà connue et décriée dans l'antiquité. Le commandant des carabiniers de la province de la Savoie, qui avait son poste dans cette ville, était sinon plus humain, au moins plus sage que le cavalier Be* nedetto, en résidence à Annecy. Il sentait que le conseil supérieur de Turin n'avait que faire d'un cadavre; il permit qu'un médeem

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me donnât des soins. Celui - ci trouva mon état si dangereux, qu'il demanda que je fusse de suite transporté à l'hôpital. On y consentit , à la condition cependant que la dépense en serait supportée par 1$ caisse de

l'hospice.

Je l'avoue, je frémis à l'idée de me voir ranger au nombre des malheureux que poursuit la misère. Lorsqu'on ouvrit la chaise dans laquelle on m'avait transporté, et que je me trouvai dans une grande salle remplie de morts et de mourants , je ne pus retenir les larmes qui me suffoquaient. Moi qui avais été gâté de toutes les manières, j'étais maintenant à la merci de la bienfaisance publique ! J'étais gisant loin de mes amis, loin ides miens, de ma patrie; en un mot, séparé de tout ce qui fait le bonheur , les délices de la vie. Mais la divine Providence veillait sur moi; les vénérables sœurs, auxquelles est confiée la surveillance de l'hôpital , lurent

de suite dans mon àme. Elles virent combien j'étais affecté de me trouver confondu avec des malheureux; et sans me laisser apercevoir à combien de fausses interprétations elles allaient s'exposer, sans égard pour l'excès de la peine et l'augmentation des dépenses que leur bienfaisance allait entraîner, elles vidèrent une de leurs cellules , et m'y portèrent. Elles décorèrent ma chambre de fleurs, me firent la lecture, causèrent avec moi ; elles me préparaient elles-mêmes tous les mets qu'elles savaient m'étre agréables ou convenir à mon état; en un mot, elles me traitèrent avec une attention aussi délicate qu'une sœur soignerait son frère, une femme son mari.

Je ne connais vraiment sur la terre rien de plus noble, de plus vénérable que ces sœurs grises ! De jeunes filles souvent distinguées par leur naissance et leur fortune, belles, généreuses , renoncent à tous les

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avantages .qu'elles tiennent de la nature , non pour mener une vie contemplative et retirée, non poyr se livrer à des idées fanatiques, mais pour soigner de sales, de dégoûtants malades. Elles nettoient sans crainte des abcès contagieux, pansent sans dégoût les plaies les plus fétides. Tranquilles et dévouées à Dieu , elles ne reculent pas devant le râlementdes mourants. Loin delà, elles tâchent, par les prières, les exhortations, de leur rendre plus léger le passage dans l'autre monde. Il n'y a en vérité que la religion qui puisse leur donner la force que de tels soins

exigent, et la religion qui la leur accorde doit être la véritable.

Je les ai vues à Toulon, dans ces horribles bagnes > où des milliers de malfaiteurs sont enchaînés, se promener tranquillement, prodiguer à tous des soins et des consolations. Le gouverneur, comte Missiessy, nous racontait (en mars i8ao, lorsque j'y accom-

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pagnais le comte de Serre) que jamais au* cune d'elles n'avait essuyé le moindre outrage.ll n'en était pas ainsi des ecclésiastiques. L'ascendant qu'ils obtenaient était comparativement beaucoup plus faible. Un grand nombre de détenus , condamnés à mort , avaient instamment demandé qu'il leur fût permis de se confesser à ces dernières. Tel est l'effet de la vertu , qu'elle commande même la vénération du criminel! Qui ne connaît pas les services que ces nobles sœurs ont rendus à Barcelone? et dernièrement n'ont-elles pas offert à la commission philhellénique française d'aller secourir les malheureux habitants de Missolonghi !

Je ne puis me rappeler sans émotion les cinq semaines de douleurs, mêlées de gaieté, que j'ai passées au milieu de ces excellentes sœurs. Elles se servirent de toute leur influence religieuse pour éloigner la garde de mon appartement. On leur opposait que je

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pourrais m 'enfuir, entretenir des correspondances; elles répartirent que je ne m'échapperais pas, que je n'ouvrirais pas de relations au dehors ; en un mot elles répondirent de la conduite du malade, et parvinrent à obtenir qu'on me laissât en paix. Dans le petit nombre de livres que j'avais avec moi se trouvait le Petit Carême de Massillon ; je ne pouvais le lire, elles y suppléèrent. Je possédais encore, et cela pour mon bien, Y Exposition de la doctrine chrétienne , de Bossuet; les Voyages de Cjrrus, par Ramsay ; et l'excellent Thomas àKempis, de Imitatione Christi.

La sœur Agathe , qui avait été spécialement chargée de me soigner , était un ange sous forme humaine. La ressemblance qu'elle avait avec ma bonne mère me causa presque une trop forte révolution . Disposé comme j'étais, il mesemblaitconstammentvoircellequi m'avait donné le jouf • Ah ! ce n'était pas par

des formes élégantes seules qu'elle lui ressemblait. Quoique dans sa trente-huitième année , elle aurait pu passer pour une beauté parfaite, si son excessive maigreur ne Feût déparée. Ce n'était que lorsqu'elle commençait à parler de l'immortalité et du désir qui la consumait d'arriver au terme de la vie , que ses joues se coloraient ; on croyait alors voir un séraphin à qui il tardait de regagner sa patrie. Je n'ai jamais été plus pieux , plus dégagé de la terre , qu'entouré de ces êtres purs que le pécheur le plus endurci n'aurait pu entendre sans ôe trouver ému.

Au milieu de la nuit du 2 novembre, je fus réveillé par une voix forte, bien différente de celle qui depuis plusieurs semaines frappait mes oreilles. On me commanda de mie lever aussitôt, et de m'apprêter immédiatement à me mettre en route pour Turin. Mes protestations furent inutiles, ainsi que les supplications des bonnes sœurs; on n'eut pas

plus d'égard aux représentations du médecin, qui se récriait sur ma faiblesse et sur le danger qu'il y aurait de me faire passer les Alpes à cette époque de Tannée. Le brave cavaliero Benedetto était là; et lorsque le médecin philanthrope s écria, dans son émotion: « Ce voyage coûtera la vie à monsieur! — JBA, tant mieux! répondit le gendarme, sans changer de figure, tant mieux! si l'animal crève!» Voilà où le fanatisme politique et religieux peut mener un homme qui, en toute autre occasion , serait peut-être juste.

Je n'essaierai pas de peindre le serrement de cœur que j'éprouvai en prenant congé des excellentes sœurs auxquelles je devais la vie. Je tâchai vainement de me contenir, me» larmes se firent jour et coulèrent en abondance. Leurs plaintes et leurs lamentations me touchèrent plus encore que ma triste position. Lorsque la sœur Agathe me donna la main pour me dire adieu, elle me glissa

tr

furtivement un paquet dans lequel je trouvai plus tard quatre napoléons. L'intérêt que ces religieuses prenaient à un hérétique ne servit qu'à aigrir Benedetto. Il insista pour qu'on me mît des chaînes, et fut obéi. Les dispositions qu'on avait faites pour me conduire au-delà des monts étaient au resteibrt comiques. J'étais assis ou plutôt couché dans une petite voiture à quatre roues, sur laquelle on tendit une toile pour me garantir de la neige, qui tombait abondamment. A eôté de moi était l'officier commandant le transport. J'avais en face deux carabiniers, le fusil chargé et armé. A chacun des côtés de la voiture se trouvait un carabinier k cheval. Ainsi , cinq archers fortement armés étaient employés à escorter un moribond chargé de chaînes. J'avais pris la ferme résolution de ne pas faire usage, sous quelque prétexte que ce fût, de mes quatre pièces d'or, ces deniers de la veuve, et de les con-

server soigneusement, comme un Souvenir d'une des époques de ma vie les plus tristes ** et en même temps les plus touchante*; mais il fallait que mon sous-officiel, appelle L...., eût remarqué quelque chose, car, à la première station, il me fit entièrement déshabiller. Il aperçut l'or, et me donna, delà mine la plus indifférente, l'alternative de le partager avec lui, ou de me le voir enlever en entier, attendu qu'aucun prisonnier ne peut avoir d'argent sur lui. La défense était précise, il fallut rne résigner. Le partage eut cependant cela d'avantageux pour Afioi, qu'il me valut la facilité de pouvoir coucher la nuit dans les auberges.

À Montïhélian , ou Ton fait un vin doux très agréable, L.... s'enivra en buvant à

ma santé , ou mieux à mes dépens. Il commença à me raconter tous ses hauts faits , pour lesquels il méritait depuis long-temps

d'être pendu. L'état moral et politique de

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sa patrie, la Sardaigne, doit être épouvantable. La Vengeance du meurtre, quoique non défendue parla loi, est tout-à-fait hors d'usage* Les juges n'osent pas même s'exposer à intervenir dans de pareils cas.

Les grands propriétaires de terres^ parmi lesquels il y <a beaucoup de descendants des familles nobles espagnoles, sont souverains absolus. La charge de vice-roi, honorable, lucrative, ne donne pour ainsi dire aucune influence. Il est inconcevable que les deux rois qui ont passé tant d'années sur leurs îles delà Méditerranée, n'aient rien entrepris pour améliorer leur situation morale. Que ne pour* rait pas faire un gouvernement qui chercherait le bien du pays ! Que n'aurait pas fait l'Angleterre , si elle l'eût voulu, de la Sicile et de la Sardaigne !

Je ne conçois pas encore comment je supportai les fatigues du voyage; comment, au mois de novembre, malade et vêtu d'ajuste-

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ments d'été, je résistai au froid des Alpes. Mes souffrances furent inouïes, mais Dieu me donna des forces. Après jin voyage de cinq jours, j'arrivai à Turin%

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