CHAPITRE V
Organisation des prisons en Piémont. — Sëdetâ deûa Misericordia. — Scène de la prison. — Supplice du chevalier Lancri. — Son crime. — Grâce du comte Pastori*.
^fei^^Hta*a*i
Chi ya lontan dalla saa patrie* *ede Gose , da quel , che già credea , lontane : Cbenarrandûleftoi.* nèn se gti crede, E stimato bugiarëo ne rimane.
Abiosto , principio del settimo canto delpu* Qrkméo fur'um.
Jetais à peine transféré dans ma nouvelle demeure, lorsque Bagnasco m'annonça que le ministre destinait trente sous par jour à mon entretien, et s'était cependant assez expliqué pour faire voir qu'il me paierait pen-
e geôlier) si je voulais
en faire la demande. Je répondis qu'A était
tout-à-fait contraire à mes principes de rece-
voir des secours d'un gouvernement dont j'avai» à me plaindre. Je n'acceptai donc rien, et me contentai de la modique ration que la société de la Miséricorde fournit aux prisonniers.
La correspondance que j'ai tenue pendant
mon séjour à Turin avec le ministre de la police, sur cet objet, comme sur tant d'autres, existe encore. Je la publierai. La vanité ridicule de prouver à quel point je bravai la puissance n'entre pour rien dans cette dé* marche; mais je veux montrer au public, qui blâme tant de fois sans connaître les véritables motifs qui font agir, comment j'ai su, sous l'oppression la plus accablante, et affaibli d'esprit et de corps ,, conserver mon indépendance et ma liberté.
J'ai pourtant trouvé moyen, pendant l'incarcération la plus sévère que j'aie eue à souffrir, d'écrire quelques lignes à un parent qui habite Paris. J'avais laissé croître, à dessein*
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l'ongle, d'un de mes petits doigts que j'enveloppai d'un linge pour échapper au soupçon. En le frottant contre les, pierres, j'étais parvenu à lui donner la forme d'une plume : mon bras fut chargé de me fournir l!encre, et l'enveloppe d\m paquet de tabac me tint lieu déi papier à lettres.
Par les vers que j'ai cités plus haut, et par d'autres différente indices , je découvris que j'avais dans mon voisinage et dans le corridor même que je traversais pour aller à l'audience, des membres de quatre sectes qui m'étaient bien connues. Je laissai tomber ma lettre aux pieds d'un prisonnier eu passant. Le résultat prouva que je ne m'étais pas trompé; par quejques semaines après je reçus la sommç d'argent que j'^v^is demandée, Jp mç trouvai enfin dans uns poj$itiqft supportable; j^më procurai un matelas , et me mis ep pension che? le geôlier qui devint, lui ^ w fami]lej l'amabilité mêqie,
N'est-il pas affreux que le gouvernement piémontais ne se mette pas du tout en peine de la subsistance des détenus? Ceux-ci pourraient mourir, oe qui leur arriverait stftis doute y si les principaux citoyens ne pour» voyaientà leurs besoins. Us fournissent àchà» que prisonnier une paillasse, une livre de pain et une mtnettre ou potage au ris, et deux jours de la semaine un peu de viande Cette société , dite délia Misericordia, se compose des premiers de la ville , qui s'obligent à fournir des secours volontaires. Il n'est pas nécessaire de remarquer que le sexe se distingue ici, comme dans toutes les occasions où il s'agit de se livrer, aux nobles penchants d'un cœur généreux ; mais son intérêt était particulièrement excité à la suite d'une révolution où tant de victimes innocentes de l'esprit de parti languissaient dans d'infects cachots. Les dames -de la Miséricorde avaient un libre accès dans les prisons. <flé*
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talent elles qui, comme des anges protecteurs, nous apportaient des nouvelles du dehors. Il y en avait beaucoup qui ne nous étaient pas seulement attachées par le lien commun de la bienveillance, mais encore par des noeuds plus étroits. Enfin le Piémont ne manquait pas de Gartnerinne,
On ne fait aujourd'hui aucune différence entre les prisonniers d'état et les autres criminels; Sous le régné précédent on accordait 80,000 fr. pour l'entretien des premiers; mais le gouvernement actuel s'est expliqué. On place même dans la bouche d'un haut personnage ces mots ; « Que les prisonniers d'état de- » vraient être traités avec une extrême rigueur, » puisqu'ils s'étaient attaqués au monarque> » et que celui-ci n'était pas asfcez fou pour » nourrir ses propres ennemis, » La phipart de ceux que renfermaient les prisons étaient des officiers qui , bien que d'une extraction noble, ne possédaient point de for-
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tune ; ils étaient privés de leur solde , et étaient obligés de se nourrir aux dépens de leurs compagnons. Atroce inhumanité ! Le roi et la reine sont du reste membres de la société dont j'ai parlé, et contribuent , si je ne me trompe , pour la somme de 5o,ooo fr. Pendant mon séjour dans la salle comnrane des prisonniers, quoique je souffrisse beaucoup, j'avais cependant des moments supportables ; car il ne me manquait ni distraction, ni intérêt d'autre genre. Parmi mes compagnons, il y avait des hommes distingués, qui n'avaient pas été spectateurs oisifs dans la première ainsi que dans la dernière révolution du Piémont, non plus que dans celle qui s'était faite en France. Une même infortune, l'attente d'un sort semblable, l'ennui enfin , firent que nous nous unîmes étroitement, et que nous n'eûmes point de secret les uns pour les autres. Ces relations étaient aussi amusantes qu'instructives, quoi-
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que la perspective de la mort qui nous menaçait imprimât à tous nos discours politiques le cachet de la passion et de l'aigreur.
On poursuivait tous mes compagnons au criminel. Quant à moi, qui n'étais suspect que parceque je persistais à ne pas faire de révélations qui pouvaient produire des conséquences fâcheuses pour d'autres, je fus le seul qui n'eus affaire qu'à la police; l'exemple suivant peut faire connaître quel était le résultat des procès.
Un des médecins les plus distingués de l'Italie, le docteur Rossi avait un fils, capitaine d'artillerie, qui, ayant été compromis dans la révolution du Piémont , s'était réfugié en Suisse. Le père , qui connaissait particulièrement le substitut du procureur-fiscal chargé d'instruire le procès du contumax, alla le trouver. Il le supplia de s'arrêter dans ses conclusions au minimum de la peine, et de ménager l'accusé, a Oui, mon cher, lui répon-
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)) dit cet homme aussi stupide qu' inflexible, »je ferai tout ce qui me sera possible; mais, » quant à la peine, je ne puis pas conclure à w moins qu'à la mort. »
Tous mes compagnons étaient condamnés à la peine capitale ; car j'étais dans ce que l'on appelait la chambre du gibet, et, bien que je ne fusse pas dans le même cas , l'animosité avec laquelle on m'avait traité, l'inconcevable précipitation que l'on mettait à exécuter les condamnés , me faisaient tenir sur mes gardes, et veiller à ce que volontairement ou involontairement l'on ne vînt pas à se tromper au point de m'expédier à la potence pour un autre» Voici un exemple de la manière dont , en général , la commission procédait.
Un jour nous étions tous assis autour de notre longue table , et tant soit peu égayés par une partie d'écarté ; il était midi. Bagnasco entre , et ^'adressant à mon voisin ,
I !«■■ Il I.
M. Lancri, capitaine au corps des carabiniers; il l'invite à le suivre pour parler. à son avocat, qui avait, dit-il, quelque chose d'important à lui communiquer. Lancri part plein de confiance , et me crie encore après avoir fermé la porte : « Conservez-moi ma place et mon vin ! >> Cependant une heure se paisse, Lancri ne revient pas. Impatients, nous questionnons le garçon de guichet : il ne peut nous donner aucun éclaircissement. Une heure se paisse encore sans que nous soyons plus instruits. Enfin , BagnaSco paraît ; nous l'accablons de questions auxquelles il répond avec son rire sa ta nique : « Lancri a subi son jugement , il n'est plus de ce monde. » Au même instant nous entendons le roulement des tambours; sans faire attention à Bagnasco, nous grimpons aux fenêtres. Le malheureux Lancri était déjà suspendu à la potence. En moins de trois heures il avait été jugé, confessé, dégradé et supplicié. Une foule
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de cas semblables nous avaient tellement familiarisés avec la mort, que nous ne la craignions plds. Le soir, en allant nous coucher, nous avions l'habitude de nous dire adieu pour toujours, car nous nous attendions d'un rtiomént à l'autre que l'on viendrait nous arracher au sommeil pour nous conduire au supplice. Il régnait parmi nous un stoïcisme parfait; mais c'était bien moins ce stoïcisme qui tire son origine des dogmes et des principes du christianisme, que celui qui naît de l'habitude du danger et de la plus parfaite indifférence de sownême. J'ai vu deux officiers jouer aux dés la défroque de celui d'entre eux qui serait le premier pendu , et dissi perensuite rapidement ce qu'ils possédaient, afin de frustrer celui qui avait gagné du droit d'hériter. La plus grande partie des nuits était employée aux jeuk de hasard ; car, à force d'argent , nous avions obtenu la permission d'avoir de la lumière et de veiller.
On jouait des sommes très considérables; plusieurs d'entre nous étaient très riches ; d'ailleurs , en -cas de condamnation , leurs biens étaient acquis à l'État ; ils aimaient mieux les voir tomber dans les mains de leurs compagnons d'infortune que dans celles de Charles-Félix;. La fortune ne m'a pas semblé être toujours aveugle; ainsi, par
exemple, le chevalier de Bussy, capitaine du régiment d'Alexandrie, qui était sajis existence, et qui lut condamné à vingt ans de galères, gagna plus de 10,000 fr. — Jamais je rç'ai mieux apprécié qu'alors la justesse de ce vers :
Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.
Les peines les plus infamantes , telles que la
dégradation , la chaîne , les galères , n'em-
portaient plus ici l'idée du déshonneur; au
contraire, on s'en faisait gloire.
Toutle crime du malheureux Lancri, dont
io.
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au reste je ne prétends pas être le panégyriste, était d'avoir exécuté ponctuellement les ordres de son gouvernement légitime ; voici en quoi il consistait. Tandis que le prince de Carignan était investi du pouvoir royal, le régiment d'infanterie (Alexandrie), cantonné à Chambéry, reçut Tordre de quitter la Savoie, et de se rendre en Piémont. Comme Ton connaissait les idées anti-constitutionnelles et les menées secrètes du chef de ce corps, le baron de Righini, le capitaine Lancri, alors stationné à Saint-Jean de Maurienne, fut chargé de l'arrêter et de l'envoyer sous escorte à Turin. Lancri obéit sans se douter qu'un jour il serait pendu à cause de cette arrestation , dont il prouva la légalité en présentant l'ordre écrit de la main du prince.
Tout était devenu vénal en Piémont; chacun achetait ou vendait de l'influence. Cependant un grand nombre de personnes ri-
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ches et de distinction, furent condamnées, parcequele fanatisme politique et religieux qui dominait la commission remportait souvent sur la cupidité des membres qui la corn-* posaient,. Les Sardes et les Savoyards, qui abhorent la noblesse piémon taise , n'avaient garde d'ailleurs de manquer l'occasion dç l'abaisser. Mais une fois le jugement rendu et la confiscation prononcée, les condamnés pouvaient facilement racheter la vie ou la liberté; H n'y en a eu en effet qu'un petit nombre de, suppliciés.. On pendait des innocents,, tels que Lancri et Garelli , qui n'avaient pas assez.d'or pour apaiser leurs juges, et l'on faisaitévader des coupables qui avaient tout fait pour mériter la mort. Le colonel comte dePastoris, chef d'un corps franc cantonné à. Savone> n'avait embrassé le parti constitutionnel qu'avec l'espoir, comme l'on dit, de pêcher en eau trouble. Couvert d'opprobre et d'infamie pour ses concussions et
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ses fourberies, les constitutionnels lui réser* vaient la corde, malgré le zèle qu'il montrait pour leur parti. Ses crimes étaient tels que le procureur-fiscal général ne put s'empêcher de conclure à la peine de mort. Sa conclusion fût adoptée, et le prévenu condamné à la peine capitale. Mais qu'arriva-t-il? La veille de l'exécution , on lut procura les moyens de se réfugie** dans la chapelle du château. L'archevêque intervint aussitôt ; il fit valoir le droit d'asile qui appartient auïReux saints, et déclara qu'il ne consentirait à la sortie du comte que lorsqu'elle pourrait avoir lieu ians effusion de sang. Tous les juristes catho~ ltques les plus instruits et les plus éclairés interprètent ainsi le texte du droit d'asile : Le coupable ne peut être extrait de l'église par des moyens qui rendent nécessaire l'effusion de sang, ou qui même la rendent pos- -siblè. Ainsi, en cherchant un prétexte pouf arracher le coupable à une peine justement
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méritée, on expliqua le texte précité, comme si généralement lç sang du coupable ne devait pas être versé, et par conséquent l'exécution du jugement ne pas avoir lieu.
Cette indulgence enversdes individus signalés comme de vrais bandits est encore plus frappante lorsqu'on la compare à la rigueur inflexible que Ton remarque dans d'autres actes de l'autorité royale* Pour ne pas êtrç placé dans la nécessité de prêter l'oreille aux prières des personnages l€is plus distingué^ du pays, le roi resta âMcxJène jusqu'à cequ'il jugea que la commission avait suffisamment rempli sa mission, il ne revint dans se* états que lorsqu'elle fut dissoute. Je ne connais qu'un seul cas où il se relâcha de sa sévérité ; c'est celui d'un jeune prêtre jie'Novaredont la correspondance avait décelé une exaltation coupable. Il hii fit grâce de là viey màif*! en énonçant en termes exprès que c'était mbins en considération de sa personne que de sa
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profession, qu'il commuait sa peine. En revanche, il se montra fréquemment plus sévère que les juges; il aggrava dans une foule de circonstances les peines qu'ils avaient prononcées. Je n'en connais pas une seule où il les ait adoucies.
L'ordonnance relative à la remise des pétitions suffit pour donner une idée de l'esprit qui animait à cette époque l'administration de ce malheureux pays. Aucune supplique ne pouvait être présentée directement au roi; elle devait préalablement être adressée au procureur -général, qui décidait si elle était admissible ou non. Or, exiger qu'un homme qui, en sa qualité d'accusateur public, conclut ordinairement au maximum de la peine, et qui , surtout dans les circonstances dont il s'agit, demandait toujours l'application de celle de mort, exiger qu'un tel homme vérifiât s'il y avait lieu à implorer la clémence du prince , n'était-ce pas ôter
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tout espoir aux malheureux condamnés ? De quels regrets le trône d'un tel monarque ne doit-il pas être entouré ! Combien, au contraire, est digne d'envie le sort du prince qui sait mettre des bornes à la rigueur des lois , et qui ne se réserve du pouvoir absolu que le privilège de faire le bien et de pardonner ! c'est là tout ce qu'il y a de commun entre la puissance divine et celle des rois.
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