CHAPITRE V
Nouvelle prison dans la me de Sainte-Marguerite à Milan. — Mon refus de répondre à la police. — Le gouverneur comte Strasoldo. — Le pseudo-dauphin. ~ Son histoire.
Toute détention est au fond une injustice , en tant qu'elle précède la sentence. Puisqu'elle est devenue un mal nécessaire, il est doac du devoir 4u gouvernement de l'adoucir autant que possible , et de ne la pas confondre avec l'emprisonnement qui est la conséquence de l'arrêt
Nous étions dans les rues de Milan. Le char était assez commode, et nous roulions depuis une demi-heure, quand nous entrâmes dans une porte çochère, et que nous nous trouvâmes dans une cour assez belle. On m'avait fait descendre afin d éviter les re-
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gards des curieux , dans la cour du directeurgénéral de la police , qui me reçut amicalement, m'introduisit lui -même dans son hôtel , et voulut me présenter à sa famille. Ma faiblesse était telle, que je croyais m'évanouir d'un moment à Vautre , et qu'on fut obligé de me conduire au plus vite dans la chambre qui m'était destinée.
A peine avait-on eu connaissance de mon
arrivée, et pourtant je me trouvais logé de
la manière la plus commode et la plus agréable. Seulement, cage dorée n'en est pas moins une cage ! Les fenêtres avaient des grillages en fer , et les portes étaient armées de forts verroux. Hélas ! on avait oublié ( si toutefois c'était un oubli ) de tifrvt au geôlier qu'il voulût bien se dispenser de ses recherches ordinaires. Le guichetier commença, en s'accompagnant de maintes et maintes salutations, par tirer ma longue chevelure, pour s'assurer, que ce n'était pas une perruque ,
sous laquelle j'aurais pu cacher des papiers ; je n'en trompai pas moins l'investigateur. J'avais pris copie sur du papier de soie , et en fort petits caractères , des lettres que j'avais adressées au ministre de la police. J'avais noué le tout dans un coin de mon mouchoir, que je jetai en entrant avec indifférence sur une table. Je suis presque orgueilleux de la manière dont je me ménageai le moyen d'écrire. Je m'étais muni, par prudence, la veille de mon départ de Turin , d'une plume bien taillée : je la fendis à peu près de la longueur d'un demi-pouce ; ensuite je prolongeai la fente de manière qu'il en résultât deux pièces, que je nichai dans mes oreilles, après les avoir enveloppées de coton. Lorsque je voulais en faire usagé, je réunissais et liais ces deux morceaux , que j'alongeaisà l'aide d'un fragment de bois.
Mon réduit avait vue sur une cpur spacieuse, entourée de trois côtés par les prisons.
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De celui que j'occupais, étaient les prisons d'état; à gaueïie , la maison d'arrêt et T hôpital des femmes vénériennes ; en face, les détenus pour délits politiques et pour dettes ; à droite, enfin, étaient divers bureaux et la demeure du directeur -général de la police.
Nos chambres avaient de belles tentures^ et étaient garnies en hiver de tapis ; nôtre ameublement se composait d'un lit excellent, d'un sofa, d'une commode, de trois lautepUs, d'une table et d'un nécessaire, le tout de bois précieux; la cheminée était aussi deroarfwfin.
Le soir même de mon arrivée, on m'apporta , quoique je m'en défendisse , un bon souper, et une longue carte de vins pour choisir .celui que je préférais. L'aimable et humain M. Grigeri ne manqua pas non plus de me fair^sa visite, et de m'offrir ses secours; mais la pensée de reposer dans un
bon lit, d'être dans une chambre chaude, était pour moi ce qu'il y avait de plus doux au monde. Accablé comme je Tétais des fatigues d'un long voyage, le sommeil ne tarda pas à me visiter; après avoir lu quelques fragments d'une pièce de Goldoni, que le geôlier m'avait prêtée, j'éteignis ma lumière et m'endormis.
Les premiers huit jours s'écoulèrent sans aucun incident particulier. Il ne pouvait être question d'interrogatoire en raison du mauvais état de ma santé, et surtout parceque mes papiers n'étaient pas encore arrivés de Turin. Le i4 mars 1822, on m'appela, pour la première fois, devant une commission composée du comte Bolza et du secrétaire Nicôlo; on me présenta mes papiers pour les reconnaître. La police piémontaise avait commis de nouvelles infamies ; elle m'avait retenu des pièces, eidfevé des cahiers, des feuilles entières, et m'en avaient
rendu d'autres illisibles par des ratures ou des taches d'encre. Les commissaires autrichiens partagèrent mon mécontentement, et se plaignirent avec amertume. Je passai deux jours à revoir et à parapher mes paperasses; de leur côté ils employèrent ce temps à dresser leur acte d'accusation , un costituto générale. On procéda le 16 mars à mon interrogatoire. Mes juges d'instruction furent saisis lorsque je leur remis la déclaration jointe au chapitre suivant, déclaration qui les plaçait dans l'alternative, ou de me faire un procès, ou de me rendre ma liberté. Ce fut un coup de foudre pour les personnages que j'ai nommés plus haut. Ils avaient espéré se faire hooneur auprès de leurs chefs de la prudence et du zèle qu'ils mettraient à débrouiller cette affaire, et maintenant je détruisais leurs projets : adieu tout moyen de se distinguer, plus d'espérance d'unç forte gratification !
Tout ce qu'on put me dire fut inutile : on
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rapporta mon refus au comte Strasoldô , président du gouvernement. II me fit demander > *t me représenta que par là je me nuirais au-delà de ce que je pouvais imaginer f que mon affaire ne serait jamais finie : des exhortations de cette espèce manquèrent leur effet auprès de moi.
Le comte Strasoldô est un honnête homme, un homme d'honneur dans là force du mot ; mais il manque de génie , et même de ce «impie bon sens qui rectifie une idée hasardée. Du reste , sa fermeté et son adresse le rendent apte à l'eriiploi qu'il occupe, quok qu'il soit de beaucoup inférieur à son prédécesseur le comte Saurau.
Il me dit, lors de notre premiète entrevue , efc cotnme je cherchais à lui prouver que je m'étais pas ce qu'on prétendait > uti jacobin , un être dangereux : « Ne prbdi^ guez pas votre éloquence ; votts ne changerez pais mon opinion. Je vous tiens pour un
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homme que tout gouvernement doit crahvdre, et je ne cesserai pas de me méfier de vous. Vous demandez une audience , vous vous prévalez de ce qu'on ne peut vous convaincre ; et précisément ce manque de preuves, précisément votre innocence juridique, me démontrent votre culpabilité morale. »
Il fallut donc faire un rapport de mon refus à Vienne, et attendre de nouvelles instructions/Jusqu'à ce qu'elles arrivent, je vais peindre la vie des prisons de Milan > qui n'est pas dénuée d'intérêt. J'y ai passé des jours et des heures qui ne s'effaceront pas de ma mémoire.
La première chose à laquelle doit s'appliquer le prisonnier comme le militaire , c'est à acquérir une connaissance exacte du terrain ; car c'est d'après celle-ci qu'il doit agir. Je parvins en peu de temps , en vertu d«e mon tact de prison, non naturel, mais acquis, à ébaucher un plan du local, à décou*
vrir le hombre , les noms et là condition des détenus, et à faire, à l'aide de ma science optique, connaissance avec quelques uns d'entre eux.
Un objet important pour un prisonnier, c'est un miroir au moyen duquel il puisse s'orienter et voir les allants et venants. S'il le tient à l'angle droit de la fenêtre , il voit tout le flanc du bâtiment; le voisin met -ri le sien dans la même position, ils peuvent s'apercevoir tous deux. C'était ainsi que nous correspondions, quand nous n'osions pas nous faire des signes de tête en manière de reconnaissance.
Quelques semaines s'écoulèrent sai\s qu'il
m'arrivât rien de nouveau , à part de petits désagréments auxquels je fus fort sensible. Enfin , je fis une connaissance intéressante, mais singulière. Un original tout-à-fait énigmatique , et qui à présent encore me paraît incompréhensible, occupait une chambre
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au-dessus de la mienne. Aventurier comme il y en a peu , faux contre sa volonté, il sa-
vait s'attirer l'amour -et le respect de ceux qui l'entouraient. Aussi sa vie , pleine de circonstances inexplicables , offre des scènes dans lesquelles on cherche en vain à démêler la vérité. Quel que soit son rang, quelque nom qu'il porte , à quelque lieu qu'il doive sa naissance, on ignore si ses prétentions seules l'ont fait condamner à la réclusion.
Si les Autrichiens ne méritent aucun reproche à cet égard , les Français au moins n'en sont pas exempts. Son histoire est trop remarquable pour la passer sous silence : d'ailleurs ces feuilles doivent moins contenir ce que j'ai fait que ce que j'ai vu.
Je distinguai dans mon miroir qu'il était philadelphe. Je ne fis pas d'abord grande attention à lui, car je ne m'applique guère à connaître les individus d'un étage supérieur, attendu qu'il est trop facile de se méprendre.
Peu de jours après j'entendis fort tard dans la nuit , et à différentes reprises , quelque chose frapper à ma croisée. Je l'otrvfe, et vois, à la clarté de la lune, un fil au bout duquel étaient une pierre et une feuille de papier. J'avais à peine détaché cette dernière que le fil disparut.
Ma lumière était éteinte, il me fallut attendre, en dépit de mon impatience, que le jour fût venu. L'aurore parut enfin , et je trouvai, dans un billet rédigé en allemand, et signé Louis, duc de Normandie, des détails fort curieux sur les prisonniers et sur plusieurs employés de la police. Mon étranger m'indiquait quel degré de confiance je pouvais donner à tel ou tel. Je devais , lorsque je voulais communiquer , tousser fort. Comme j'avais du papier et tout ce qu'il fallait pour écrire , je répondis à l'instant quelques lignes qui ne me liaient en rien ; car peut-être n'était-ce qu'un mouton; je devais
a. . h - - -* -Xj
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donc agir en conséquence i de craiftte de me compromettre. Le soir môme je reçus une longue épître en français , où il me démontrait d'une manière victorieuse qu'il avait droit au titre qu'il prenait , étant réellement le fils de Louis XVI i le dauphin, qu'on prétendait mort à la prison du Temple. Tout son crime et ses malheurs , disait - il > con sistaient dans sa naissance!
Convaincu que mon Altesse était un fou ou un fourbe, je né répondis plus; je cherchai à connaître ce qu'il en était : je m'adressai au geôlier et au baron de Volpini.
Le ministère français de la police requit le gouvernement général de Milan de se saisir d'un sujet français qui s'était donné à Modène pour un commis-voyageur dtï nom de Louis Bourlon. Il demandait que cette affaire fût conduite avec la plus grande discrétion et sans bruit.
Gomme le duc de Modène ne met d'ob-
stacle à aucune arrestation , l'individu désigné fut sous peu de jours à Milan. On instruisit le ministère français de ce qui s'était passé, et on lui demanda un prompt accusé de réception; mais, chose surprenante, il ne répondit point. Il y avait, à mon arrivée, deux années que cela avait eu lieu ; et malgré qu'on eût écrit je ne sais combien de fois à Paris, dh y avait jugé à propos de garder le même silence. Le prisonnier eût déjà recouvré sa liberté, si sa conduite équivoque ne l'eût rendu suspect.
Il montra , au premier interrogatoire qu'il subit, un calme étonnant; il soutint, comme l'annonçait son passeport, s'appeler Louis Bourlon , et voyager comme commis d'une maison de commercede Bastia. Des mois entiers se passaient, et on le laissait toujours dans l'incertitude sur le sort qui lui était réservé; il s'impatienta, finit par s'aigrir , et demanda à être jugé. C'est à ce moment
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qu'il donna tous les détails qu'il me communiqua plus tard. S'il eût raconté cette histoire lorsqu'il était libre, j'aurais trouvé naturel qu'on le privât de sa liberté ; mais ce ne fut pas du tout le cas. Il commença à la débiter à une époque où il devait prévoir qu'elle ne ferait qufe prolonger sa détention ; il avait aussi trop de sens pour avoir la pensée de donner le change aux auditeurs , et pour leur en imposer. Voici sa vie, telle qu'il nous l'a décrite.
Des personnes sûres l'avaient enlevé du Temple , et avaient déposé un enfant mort à sa place. Je ne me rappelle plus des faits antérieurs qui le concernent , mais je n'ai pourtant pas oublié qu'étant encore adolescent , il suivit Kléber dans son expédition d'Egypte. 11 prétendait avoir assisté comme général de brigade à la bataille de Marengo. Impliqué dans la conspiration de Piohegru, il dut prendre la fuite. C'est alors qu'on lui
dévoila le secret de sa naissance. Sa mauvaise étoile le suivit à Naples ; on l'arrêta et on le condamna à mort. Mais l'empereur ayant appris son origine, lui accorda sa grâce, à condition qu'il passerait le reste de ses jours à la forteresse de Fenestrelle. U parvint à s'échapper dans le trajet qu'il avait à faire pour arriver à sa destination. Il $e réfugia au Brésil , où le roi de Portugal l'accabla de fa- > veurs. Fait prisonnier cUas un combat qui eut lieu contre de féroces Indiens, il était déjà attaché i un pilier, et s'attendait $ la mort la plus prompte, lorsque la veuve d'un chef qu'il avait fait périr le choisit pour rem- .placer son défunt époux. U fut heureux , quelques années, comme chef , et presque comme roi de la tribu ; mats , poussé par le désir de revoir les nations civilisées , il parvint , non sans peine , à s'échapper avec sa femme et ses immenses richesses. Il s'embarqua dans un bâtiment qui faisait voile
pour Livourne. Un kaper turc prit le navire, et voici notre homme envoyé comme esclave dans l'intérieur de l'Afrique, où il eut à souffrir des maux de toute espèce. Enfin l'heure de sa délivrance approchait • il revint en Italie dans le cours de 181 3. La chute de Napoléon lui promettait un riant avenir; mais le destin n'était pas encore las de le poursuivre. Une fièvre nerveuse le retint des mois entiers à l'hôpital de Florence, et Louis XVIII, qu'il nommait toujours le comte die Provence, occupait déjà le trône de France lorsqu'il recouvra sa raison. : Il revint après les cent jours dans son pays natal , etse présenta au prince de Condé , qui Je reconnut, lui et ses prétentions. Il était usé par des souffrances inouïes, et préférait le reposd'une vie privée àimesouveraineté pleine de troubles. Il renonçait donc , moyennant un petit apanage, à tous ses droits à la couronne: cependant, comme on cherchait sans cesse
à le flétrir, et que de plus on attenta à ses jours, il menaça de sortir de son obscurité et de chasser l'usurpateur du trône. Le gouvernement regardait sa renonciation comme une ruse; il employa, pour indisposer le public contre lui , un impudent coquin qui se donna pour le dauphin. On voit bien qu'il s'agit ici de Brunot ; on le fit juger à Rouen , où il reçut .... son salaire. Par là on rendit suspectes et inutiles les démarches que notre narrateur aurait pu faire pour rentrer dans ses droits; on le força même à quitter la France.
Le récit démon inconnu fourmille de tant d'absurdités, qu'il paraîtrait à peine mériter quelque attention , si, d'un autre côté, il ne contenait des faits exacts et d'un haut intérêt. Plusieurs Italiens de distinction , entre autres le valet de chambre de Marie-Louise et le marquis Levezzani , maire de Modène , ont affirmé avoir connu ce même Louis Bor-
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loni comme général de l'armée française. Il est encore certain qu'il a existé une liaison intime entre Pichegru et lui; on savait aussi qu'il avait été condamné à la peine capitale; que son affaire était d'une grande importance , puisqu'elle avait exigé la présente du célèbre Regnault de Saint- Jean-d'Angely, conseiller et homme de confiance de l'empereur. Quant à son royaume indien , nulle preuve qu'il l'ait possédé , ou qu'il ait été dans ce pays , si ce n'est celle que présentait son corps, qui avait été fortement tatoué. Du reste, il avait une ressemblance si frappante avec les Bourbons , que tous ceux qui le voyaient étaient d'accord qu'il fallait toujours que du sang de cette famille coulât dans ses veines.
Il parlait, écrivait correctement, et même avec élégance, le français, l'anglais, l'allemand, l'italien et le portugais, et possédait
les principes dû latin > du grec, de l'arabe 1. 18
et du koptë. C'était en vain qu'on lui avait imposé Tordre de ne rien écrire; il parvenait toujours à se procurer ce qu'il lui fallait pour m'envoyer de longues et intéressantes épitrès. Il me fit passer une comédie pleine de saillies , où les ultra et les militaires nobles étaient étrillés de la bonne manière. Je ne me rappelle que le commencement. Un des personnages de la scène débute par ce vers célèbre de la Mérope de Voltaire :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux ;
et l'autre, qui ne doit son rang qu'à luimême , reprend :
Mais ou soldat du guet reste toujours un gueux ; Le premier qui fut roi fut un heureux soldat , Mais un soldat du guet reste toujours goujat.
Cet homme se croit le dauphin , et je ne puis expliquer sa conduite qu'en l'attribuant à une espère de folie : cependant, ni son es-
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prit , ni ses habitudes ne sont faits pour établir cette opinion. Je me flatte, au reste, que les détails que je viens d'offrir serviront, ou à démasquer un fourbe , ou à rendre la liberté à un innocent opprimé.
2n6 LES SOCIETES SECRÈTES
CPAPITBE III.
Mort du baron def Goe&cntien et ses rësaiuts. — Première entrevue avec le comte de Bubna. «-Anecdotes qui le concernent.
Le talent le plus utile en politique est de sentir ce que vaut un homme; c'est ce même talent qui fait les grands rois.
Quoique la police ne pût être bien disposée en ma faveur, puisque je persistais dans la résolution que j'avais prise de décliner sa compétence, cependant mes liaisons avec le noble baron de Goehausen et avec M, de Volpini la tenaient en respect. Un accident changea subitement la face des choses. Je me trouvais un jour, à huit heures du matin, chez M. de Goehausen, qui se faisait
DE FRANCE ETDITAfLÎÉ.
faire la barbe , lorsque tout-à^oup il tomba sans vie. Abstraction faite de la. fâcheuse itffluence que cet événement eut sur ma santé; ma position dut aussi bientôt en dévfetri^^luè pénible. Avant de dépeindre le successeur de l'excellent baron, je dote d'abord iftfe plaindre de moi-même. - ;,/
Les attentions dont j'avais été l'objet m'avaient attiré dans la prison des égards ad*quels je n'étais peut-être pas assez sensible: On poussait la complaisance jusqu'à éviter tout 'ce qui pouvait irriter mon système nerveux, qu'un rien Suffisait pour émouvoir. Ces bons procédés m'avaient gâté. Je £résumais qu'il en devait être ainsi,; et jef demandais comme une chose due ce qtài ft'était que l'effet de là condescendante. Un; léger retard dans l'accomplissement de ce que je souhaitais, à bien plus forte raison uti refus, me donnaient de l'humeur.
Enfin, comme un enfant rétif, je trépi-
*7Ô LES SOCIÉTÉS SECftÈTES
g&m des pieds à la moindre cptut raràé té , e#, fut bien pis -wcprie du moment ou je & la çQixn^ssance du comte Bubna, qui me trait* iavec une. bouté, incroyable, , , Un certain baron Torresani de Lanzfeld «riva d'Udine,, comme administrateur pw>visoire; il était précisément l'opposé de son prédécesseur. C'était im petit bo«u»e rusé , mais aussi violent, aussi soupçonneux que Goebausen était confiant et boa. Je sentis bientôt pour lui m» forte aven&ion > parcequ'il me blessa sous plusieurs rapports , et que jo woym {<% qui mç paraissait inouï ) .qu'il voulait me (chicaner. De mon côté, je commençai à, devenir intraitable, #t bientôt il 0'ensujvit quelques altercations un peu bruyantes dans lesquelles naturellement j'avais du désavantage.
JLe comte Bubna fut instruit do tout; U me fit demander, et me dit avçç beaucoup de franchise, apr$s lfis cpropttuwuts d'usage:
« Je vous aurais prié depuis long - temps de venir me trouver, mais ce n'eût pas été convenable, les autorités civiles ne l'eussent pas vu avec plaisir. Il ne m'appartient pas du tout, comme commandant général , de me mêler, en temps de paix, des hautes affaires de la police ; je dois même , si mes propres officiers sont accusés , lès livrer aux poursuites de la justice. Vous ne voulez pas avoir affaire à la police, ce que, entre noufc soit dit, je ne trouvé p$s mauvais. D'une autre part , votre cause n'est pas de l'espèce de celles qu'on peut abandonner aux tribunaux. Comme vous paraissez avoir placé en moi votre confiance , on m'a chairgé de l'instruction de cette affaire. Je veux être sincère avec vous. Tout ce que vous avez fait de démagogique en Prusse ne m'intéresse pas du tout. TeiQpi pastati! Prenez ce paquet que le prince Hardenberg m'a envoyé , f>arcOurez Je attentivement, et dites-moi ensuite si vous
préférez répondre par écrit, ou si vous voulez être interrogé en forme. Dans ce dernier cas, je vous enverrai mon adjudant-général, le colonel de Dahlen . Ce que vous direz m'est tout-à-fait indifférent, soit mensonge, soit vérité. Celle-ci cependant vous aiderait à vous en tirer ; mais voulez-vous mentir, ayez soin surtout qu'on ne vous surprenne point. Je vous apprendrai bientôt d'où provient l'intérêt que vous nous inspirez. Je crois que vous devez vous ennuyer dune manière horrible dans cette prison ; pour peu qu'il vous convienne de venir me voir, vous me trouverez chez moi de sept à neuf heures du soir, et vous serez toujours bien reçu.» On me reconduisit ensuite dans ma chambre , où je réfléchis à loisir à cette singulière conversation. J'avouerai que mon esprit se trouvait dans une violente lutte : « Ce n'est peut-être, me disais-je, qu'une ruse pour te surprendre. » Pourtant une voix s'élevait dans mon
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cœur (dont l'expérience des années m'a démontré la justesse) , et m'assurait le contraire. Bubna avait reconnu que la confiance seule pouvait attirer ma confiance; c'est donc de ce moyen qu'il se servit avec moi. 11 de meura mon ami jusqu'au moment de sa mort, qui ne tarda pas à arriver. Je ne lui fis point un mystère de tout ce qui concernait ma vie privée; etlorsqu'il dut, comme com* mandant général, mettre ma tête à prix, je ne lui avais pas laissé ignorer le lieu que j'habitais. C'est à lui et au noble comte de Serre que je dois mon retour à des principes modérés : ils furent mes instituteurs en politique. Que serais-je sans eux?
Le comte Bubna, issu d'une ancienne fàmille de la Bohême, était un homme d'un esprit pénétrant. Malgré son phlegtne imperturbable et son insouciance apparente, il savait connaître les hommes, et était habile courtisan , quand les circonstances l'exi-
gaient. Sa bonté et son penchant au bien , joints à son mépris pour l'or, le mettaient souvent dans rembarras, et jamais aucun malheureux ne s'éloigna de jiyi mécontent. Il se distingua non seulement comme militaire, ro^is encore comme diplomate, jet souvent on lui confia des affaires épineuses. jÇe fut lui, par exemple, qu'on chargea de retenir Napoléon à Dresde, sur la fin de l'expédition de Russie. Il déploya un courage surprenant dans la longue carrière qu'il eut à parcourir, et ta gouttç seule > lorsqu'elle le tourmentait avec force > $*apye#djt à le vaincre.
L'empereur avait pour lui . une estime tpute particulière; JBub;m pouvait prendre telle Aibflrt4, ; comwettr^ telle] erreur, qui n'çus?ent ét£ pardonnes à aucun autre.
Toute mesquinerie lui était odieuse, et il ne manqua jamais l'occasion .de plaisanter a ce sujet. •
C est lui, comme je l'ai déjà dit, qui conserva l'Italie à la famille impériale. L/éioignement du vice-roi et la molle conduite du comte Saint- Julien , qui le suppléait > avaient placé ce pays dans la position la plus critique. S'il eût laissé le temps aux Piémontais de réunir leurs troupes , et de se jeter en Lombardie, tout était perdu; mais il prit les devants, et exposa sa tète, en entreprenant la guerre de son propre chef, sans attendre les ordres du conseil aulique.
Autant, en général, il était disposé à la douceur, autant il déployait de fermeté quand les circonstances l'exigeaient. Trois hussards du sixième régiment , poursuivant des contrebandiers, dépassèrent , sans qu'ils s'en aperçussent , les frontières autrichiennes, et furent surpris par des paysans de Lugano, qui les traînèrent en prison. Quelque vénal et méchant que soit le caractère des juges de ce canton, ce n'est pourtant que
malgré eux qu'ils affichèrent de la sévérité; mais comme le pays ne vit que de contrebande, le peuple demandait d'une voix unanime qu'on fît justice d'hommes qui avaient violé le territoire les armes àla main. Toutes les sollicitations et les menaces du gouvernement de Milan furent inutiles; le conseil souverain se réunit , et prit jour pour le jugement. Alors Bubna, qui avait à cœur le sort qu'on réservait à ces pauvres diables, envoya le colonel Saint-André à Lugano, pour rappeler au conseil réuni la fable du pot de terre et du pot de fer, du hon La Fontaine. Celui-ci leur fît observer qu'il leur était en effet très facile de pendre ces trois soldats , mais qu'ils pouvaient, dans ce cas, compter sur la visite du gouverneur, qui viendrait esporté de trois mille hommes, et que la potence resterait dressée. On savait que Bubna ne jetait pasles paroles au vent ; on s'empressa donc de rendre la liberté aux malheureux détenus *
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dont la sentence était déjà prononcée.
Bubna était trop éclairé pour ne pas être libéral, dans l'acception honorable de ce mot; il avait surtout en horreur les affaires dites de haute police, et qu'on nommerait avec plus de raison de basse police. Toute dénonciation, espionnage, etc., lui étaient odieux. Il répondit à un certain Ulric de Parrot, qui s'offrait, en 1821, à lui faire d'importantes révélations , « "que les dénoncia* tions, les découvertes de cette nature étaient du ressort de la police , et ne le regardaient point; qu'il ne pouvait donc, dans cette circonstance, considérer que comme un outrage la singulière confiance qu'il plaçait en lui;. » La police de Milan se compromît avec cet homme, qui est à présent connu pour un escroc avéré , et qui , comme tel , est ren-. fermé dans la maison d'arrêt d'Ensisheim. « Je ne me fie, disait Bubna , à aucune nouvelle que j'ai pour de l'argent, quand je
puis, d'une autre manière, me procurer des renseignement» convenables. » Et au fond, il n'était personne de mieux instruit que lui. Je crois avoir déjà remarqué qu'il permettait à tout Piémontais d'endosser l'Uniforme au* trichien. Le peuple lui portait une grande vénération , ce qui ajoutait encore à la haine qu'il inspirait aux conjurés. Voici quelques traits de sa vie qui serviront également à faire connaître son courage et sa prudence.
Lorsque la révolution éclata, la haute Italie était inondée de productions qui excitaient le peuple à la révolte. Il y en avait, entre autres, d'écrites en latin, qu'on avait fait circuler parmi les Hongrois , et même parmi les régiments de garnison en Italie. On en avait semé des exemplaires jusque -dans les casernes. La police fit, avec beaucoup d'importance , le rapportée cette circonstance au comte, et le pria de rechercher les individus qui répandaient ces libelles.
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Bubna, de qui je tiens ce récit, répondit « qu'il remerciait la police de ses bons avis; mais qu'il n'en avait cependant pas besoin; que, de son doté, il lui conseillait fort de prendre les niesures convenables pour la sûreté d'un grand dépôt d'armes qu'il y avait alors à Milan . »
Au lieu de remplir les vœux de la police, il faisait directement l'opposé. Il fit imprimer les proclamations, et lés communiqua, pendàrit la parade, aux Hongrois, en leur disant : a Ces coquins d'Italieni nous tiennent pour furieusement bêtes , puisqu'ils croient nous prendre par un tel barbouillage/»
L?attrait du mystère était détruit, et personne ne pensa à se révolter, tandis que des mesures rigoureuses eussent au contraire excité l'intérêt. Nitimur in vetitutii.
Beaucoup d'objets n'ont d'importance en politique que celle qu*on veut bien leur donner. Ainsi, considérez quelque chose comme
dangereux , vous le faites devenir tel ; le feu de Wartsburg et l'affaire des étudiants en offrent la preuve. Je suis loin cependant de prétendre qu'on doive envisager comme des chimères tous les dangers qui se présentent. Il faut même chercher à en connaître la source, la détruire par des moyens énergiques ; mais ne jamais convenir que le péril existe, qu'au moment où Ton s'en est rendu maître. Une conduite opposée encourage le parti ennemi, et refroidit le zèle des plus chauds partisans. Combien y a-t-il d'hommes, qu'on tient pour courageux, dont les actions même annonceraient de la témérité, et qui ne le sont que parcequ'ils n'ont point vu le danger? Méfiez-vous de ces gens; quatre cinquièmes de ces prétendus héros
pour blesser un étourneau.
Peu de temps après que la révolution put éclaté , la police avertit Bubna qu'à tel jour, vers minuit, il y aurait une réunion de con-
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jurés dont elle rapportait les noms. Parmi ceux-ci, était un jeune homme d'une ancienne famille à laquelle le comte s'intéressait. Un avertissement direct de sa part eût été une transgression aux devoirs de sa charge. Il choisit un autre moyen. Le jour indiqué, il donna un grand repas , invita le jeune homme, et au sortir de table arrangea une partie de jeu à laquelle il eut soin que celui-ci prît part. Il perdit à dessein une somme considérable, demanda revanche, et l'obtint de son adversaire, qui maudissait tout bas sa bonne fortune. L'heure du rendez-vous étant passée, il le congédia en ces termes : « Minuit est sonné, je vous ai empêché de commettre une grande sottise , si ce n'est un crime, m Lorsque notre étourdi sut plus tard qu'un employé de la police était caché dans la chambre où la réunion avait eu lieu, il sentit ce qu'il devait au comte.
Le jour même de l'arrestation de Gonfalo- 1. 19
figO LES SOCIÉTÉS SECRETES
niere, Bubrta fit une visite du matin à la comtesse, et dit à son époux en entrant dans l'appartement : «Comment! encore ici, mon tfher comte î je révais cette nuit que vous vous étiez tout-à-coup réfugié en Suisse.
Voulez-vous me faire honte? ne réaliserezvous pas mon songe?» Que Gonfaloniere se repentit plus tard de n'avoir pas écouté cet avis ! Le généreux gouverneur savait pourtant déjà, ce que la procédure démontra dans la suite, d'une manière authentique, que l'Italien avait formé le projet de l'assassiner.
Il possédait aussi de là finesse dans la repartie, et un gçnre d'esprit qui lui était propre. La belle princesse B...., si célèbre par la libéralité de ses opinions, se trouvait un jour fort tard à la chambré des députés. Elle racontait au comte Bubna quelle peine elle se donnait pour gagner le prince M, . . aux principes constitutionnels. «Je. ne fais que
DE FRANCE ET d'iTAUB* 3QI
lui écrire, disait-elle, qu'il nous faut une bonne constitution; mais il me répond toujours : Dites de bonnes loisr au lieu de constitution, et nous serons d'accord. Au reste, croyez-moi, vous n'y entendez rien. Qu'en dites-vous, monsieur? — Madame, répondit le comte avec son flegme ordinaire, pour moi, je n'ai jamais douté qu'il ne fallût une bonne constitution pour vous satisfaire.
M. de M... se trompe d'une manière étrange en croyant que vous n'y entendez rien ; vous êtes, ma loi, connaisseuse!»
Bubna était, par aes principes et par sa position , ennemi de la révolution italienne, et ne négligea rien pour l'étouffer; mais il savait pourtant apprécier de généreu* efforts ; iî ne blâmait que ceux qui n'étaient pas exempts d'intérêts propres. On l'entendit toujours parler avec estime du caractère de Santa-Rosa , ennemi déclaré de la maison d'Autriche. En retour il ne cachait pas
le mépris que lui inspirait le prince de C... U le désigna par ces mots à un grand personnage : « Monseigneur, voici le roi futur d'Italie. » Ce fut pourtant là l'idée qui tourmenta tant ce prince, jusqu'à ce que Bubna l'en eût délivré.